On disait jadis « tirer le diable par la queue » pour évoquer les fins de mois difficiles. Aujourd’hui, au Sénégal, les citoyens ne voient même plus la queue du diable, et encore moins celle du mouton de la Tabaski qui approche à grands pas. Pendant que la population court du matin au soir pour joindre les deux bouts, faire face à la hausse étouffante des loyers, aux coupures d’eau récurrentes ou aux blocages techniques du Trésor Public, la classe dirigeante, elle, semble vivre dans une tout autre temporalité.
À parcourir les médias et les réseaux sociaux, on croirait l'élection présidentielle de 2029 imminente. Randonnées politiques, giga meetings, congrès et guerres de positionnement saturent l’espace. Ministres, directeurs généraux et députés se livrent à des joutes verbales quotidiennes, privilégiant la quête frénétique du buzz à celle, pourtant cruciale, de résultats concrets.
Au cœur de ce tumulte, le grand virage se précise. Le temps de la complicité fusionnelle résumé par le célèbre slogan « Sonko mooy Diomaye, Diomaye mooy Sonko » semble bel et bien révolu. Place désormais au chacun pour soi. Animés par des ambitions personnelles dictées par l'horizon présidentiel, Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko semblent aujourd'hui prêts à tout noyer dans ce que Karl Marx appelait si justement « les eaux glacées du calcul égoïste ».
Le débat public s'est ainsi réduit à une arithmétique politicienne stérile. On se demande à longueur de journée qui sera le candidat officiel du Pastef, comment fonctionne la structure interne, qui se range dans le camp pro-Sonko et qui choisit le camp pro-Diomaye.Pendant que les états-majors s'observent et se neutralisent, une réalité beaucoup plus lourde s'installe durablement dans le pays. La fatigue se généralise, la désillusion gagne du terrain et une grisaille s'installe sur les visages, accompagnée d'un sentiment diffus d’abandon.
Cette détresse dépasse même le genre humain. Au Parc de Hann, les animaux s'éteignent lentement, reflétant la même vérité que celle des ménages. Comme les Sénégalais, ils agonisent petit à petit dans un silence de plomb, un silence qui dérange visiblement beaucoup moins les autorités que le bruit permanent des querelles de palais.
Une question s'impose alors avec force : ceux qui nous gouvernent mesurent-ils réellement l’état d’esprit de la population ? Voient-ils cette lassitude grandissante ? Comprennent-ils enfin que, derrière le rideau de fumée de leurs calculs politiques, un peuple lutte, chaque jour, simplement pour vivre dignement ?








