Face à la raréfaction des ressources halieutiques au Sénégal et au long de la Petite-Côte, Palmarin jette son regard vers le large où une alternative durable voit le jour. Immersion au cœur du premier projet aquacole qui ambitionne d’élever le poisson en pleine mer pour nourrir le littoral et l’intérieur du pays.
En cette matinée d’Assomption, sous un soleil de plomb, l’air est lourd sur les berges désertes du quai de pêche de Diakhanor, dans la commune de Palmarin. Les lieux, -habituellement rythmés par les éclats de voix des mareyeurs et le balai incessant des touristes qui y embarquent à bord de pirogues pour des excursions dans la mangrove-, sont vides. La marée haute de ce début de matinée nous prive d’un festival spectaculaire. À marée basse, l’eau se retire du delta, laissant apparaître les berges. C’est le moment idéal pour observer des centaines de crabes rouges de mangrove sortir de leur trou, en rangs serrés.
Sur la plage, lieu de rendez-vous avec l’équipe de Seneweb, le maire de la Commune, Mame Singui Sarr arrive avec un petit retard. Vêtu d’un pantalon jogging gris et d’un polo blanc, il ajuste la pirogue, saisit la poignée d’accélérateur et nous lance en riant : « Montez. Aujourd’hui c’est moi le piroguier ». Son invite était loin d’être une blague. L’édile de Palmarin met les pleins gaz direction le large. Mission du jour pour l’équipe de Seneweb venue couvrir la 1 ère édition du FestiPalm : une immersion dans les premières cages marines flottantes d’Aqua-Jëf, le tout premier projet d’aquaculture marine au Sénégal et en Afrique de l’Ouest.
En réponse aux risques d’épuisement des ressources halieutiques traditionnelles qui menacent la pêche artisanale et celle industrielle, le projet d’aquaculture marine de Palmarin parie, en effet, sur une technologie novatrice : des cages flottantes ancrées au large, conçues pour élever des poissons en milieu semi-naturel avec une structure immergée qui résiste aux houles de l’Atlantique. Une initiative qui vient en appui aux programmes publics de développement de l’aquaculture de bassins, d’étangs et de bacs hors-sol à travers le pays.
Situées entre 3 et 5 kilomètres au large des Bolongs (les bras de mer du Delta du Sine Saloum), à quelques dizaines de miles de la Pointe de Sangomar et de Djiffer, les deux cages flottantes sont visibles au loin grâce à leur structure de couleurs noire et orange. Arrivée à hauteur des cages jumelles, l’équipe de Seneweb prête main forte au maire afin de lui permettre d’accoster la pirogue. La manœuvre est loin d’être une partie de plaisir pour l’équipe de journalistes.
Deux cages de 25 mètres et de 30 mètres de diamètre pour la phase pilote
« Il faut attacher la corde d’amarrage de la pirogue sur la structure et éviter les gestes brusques afin de maîtriser le tangage », avertit M. Sarr avant de sauter sur le collier flexible de la cage en polyéthylène haute densité (HPDE) qui sert à sécuriser les tubes du châssis circulaire tout en absorbant les mouvements causés par les vagues et le vent. À l’intérieur de la surface circulaire, l’énorme filet vert attend les premiers alevins à emprisonner à l’intérieur de ses mailles serrées.
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« C’est un projet de l’agence nationale de l’aquaculture (ANA) et son partenaire technique Aqua-Jëf (Atlantic Maniculture), dans le cadre d’un partenariat public-privé (PPP). Après des études approfondies sur les courants, la profondeur et la température de l’eau, ils se sont rendus compte que Palmarin est l’endroit le plus adapté pour développer le premier projet d’aquaculture en milieu marin », confie l’édile de la commune. Pour la phase pilote, ce sont deux cages de 25 mètres et de 30 mètres de diamètre et d’un coût global de 120 millions de francs CFA qui ont récemment été mises à l’eau, au mois de juillet dernier.
Des centaines de tonnes de loups bar et de dorades attendues chaque six mois
Mené conjointement avec Atlantic Maniculture -une entreprise sénégalaise engagée dans le secteur aquacole-, le projet va permettre, dans sa phase pilote, de développer des compétences locales dans ce domaine émergent, tout en examinant les facteurs financiers et techniques nécessaires à son extension à plus grande échelle. « 28 autres cages sont prévues dans le cadre de la prochaine phase. Ce qui permettra de récolter des tonnes de poissons chaque six mois », souligne M. Sarr.
Six mois, c’est le temps de maturation idéal des alevins pour obtenir des sujets prêts à la vente ou à la consommation. De l’alevinage (de jeunes poissons de 2 à 3 cm) à la récolte, les poissons passent par l’étape de croissance (2 à 3 mois) et par celle du pré grossissement (4 à 5 mois). Dans la zone de Palmarin les deux espèces qui seront cultivées dans ces cages flottantes sont : le loup bar et la dorade, deux poissons de mer très recherchés pour leur chair fine. « Les premiers alevins seront livrés par avions très prochainement », assure le maire.
400 emplois directs, 1000 emplois indirects
L’autorité municipale d’ajouter : « c’est un système intégré. Le promoteur met à la disposition des collectivités territoriales, les groupements et les services de pêche, des cages pour la culture du poisson. Il rachète toute la production dont une partie est destinée à la commercialisation et l’autre à la production de farine de poisson qui sert de nourriture aux alevins ».
Le maire a lui-même accompagné la mise en place de cette initiative par l’attribution de 300 hectares pour l’implantation d’une écloserie -pour l’incubation d’œufs et le premier élevage des jeunes poissons avant leur transfert en cages- et une usine de fabrication de farine de poisson. Ainsi, selon les premières estimations de l’ANA, le développement complet de la chaîne de valeur de cette ferme marine permettrait de créer environ 400 emplois directs et jusqu’à 1000 postes indirects.
« Les jeunes qui veulent pratiquer ce type de culture de poisson n’ont pas besoin de déposer un apport. Ils seront accompagnés par le Fond Gip et la BNDE », renseigne le maire, convaincu que ce projet est un puissant levier de développement pour sa commune et les collectivités environnantes ou la pêche artisanale, source de subsistance, est confrontée à la raréfaction de la ressource. Selon lui, ce modèle ne saurait être une menace pour la pêche traditionnelle contrairement à certaines rumeurs qui circulent.
PSD 2026-2030, la révolution bleue en marche
Dans le cadre de Plan stratégique de développement (PSD) 2026-2030 dévoilé en mai dernier, l’ANA s’engage à multiplier par plus de six la production aquacole nationale estimée à 3049 tonnes de poisson. L’agence veut investir 36,5 millions de francs CFA dans les quatre prochaines années pour générer au moins 6000 emplois et porter la production nationale à 20 000 tonnes.
Une ambition très marginale comparée au cumul annuel de prise de la pêche de capture qui tourne autour de 400 000 tonnes de poissons par an. La révolution bleue avec tout le potentiel de productivité élevée qu’on lui prête grâce notamment au renouvellement continu de l’eau par les courants et les marées, a encore du chemin à parcourir pour enfin s’ériger comme une vraie alternative à la pêche de capture.








