Au Sénégal, porter des locks a longtemps été un sujet de discorde et de jugements sévères. Pendant des années, la société associait cette coiffure à la délinquance, au libertinage ou à la consommation de drogue. Aujourd’hui, les préjugés s’effondrent. Du sommet de l’État au milieu des affaires, en passant par les médias et les arts, les femmes sénégalaises ont transformé cette coiffure ancestrale en un symbole de beauté, de liberté et de réussite professionnelle.
Le changement de perception s’est accéléré lorsque des figures influentes ont commencé à afficher leurs locks avec fierté dans les hautes sphères de la société. L’ancienne Première Dame, Marième Faye Sall, a dernièrement marqué les esprits en arborant ses locks, lors de son dernier séjour au Sénégal.
Dans la même dynamique, Fatou Kiné Diakhaté, aujourd’hui Directrice de Cabinet adjointe du Président de la République Bassirou Diomaye Faye, incarne cette nouvelle image. À ses côtés, des directrices, des cheffes d’entreprise, des journalistes, médecins… démontrent chaque jour qu’on peut porter des locks et occuper de très hautes responsabilités. La coiffure n’est plus un frein, elle est devenue une marque d’élégance, de sérieux et d’assurance.
Derrière chaque chevelure locksée, il y a une histoire personnelle faite de choix forts, de compromis financiers et d’une quête de liberté.
Pour Aïcha Ndour, 33 ans, artiste musicienne, l’amour des locks remonte à l’enfance. À 21 ans, sa vie spirituelle intense l’empêchait de consacrer du temps aux tresses. « Je me coupais les cheveux pour ne pas avoir à me tresser. En plus, chaque rencontre avec une personne locksée réveillait en moi une profonde émotion », confie-t-elle toute souriante.
En 2022, elle décide de franchir le pas. Face aux tarifs élevés des salons, elle choisit l’autonomie. « Je n’avais pas 50 000 francs CFA pour poser des locks, alors, je visionnais des tutoriels YouTube. Par la suite, j’ai décidé de faire le test sur mes cheveux et cela a réussi à ma grande surprise », s’est-elle réjouie.
Depuis, sa coiffure évolue au rythme de ses émotions. « Parfois j’aime relever mes locks et les attacher pour vivre mon innocence et ma douceur. Mais d’autres fois je les laisse flotter librement, pour ne diluer ni mon authenticité ni ma liberté. »
Pour elle, les locks sont une affirmation intime et spirituelle. « J’ai une beauté sauvage que j’ai toujours eu du mal à accepter. Ces locks font partie de mon processus d’affirmation ». Son entourage a bien accueilli son choix, mais elle insiste : personne ne peut lui dicter ses décisions. « Discutez avec votre cœur, reconnectez-vous avec vous-mêmes et soyez prêtes à vivre sans filtre », conclut l’artiste.
Zeynab Fall rêvait de locks depuis l’enfance, mais sa mère s’y opposait fermement. Lorsqu’elle a finalement franchi le pas, les tensions familiales ont éclaté. Son père a dû intervenir pour apaiser la situation.
Aujourd’hui, elle savoure sa victoire. « Je ne me lève plus le matin pour mettre des perruques, j’économise du temps et de l’argent. »
Sa routine est simple. « Je fais des soins tous les quinze jours, sans contraintes. Avec mes locks, je me sens belle et naturelle », fit-elle tout sourire.
Après quelques temps, elle reçoit même des compliments de sa mère qui trouve belle sa coiffure. Pour cette journaliste, aucune femme ne doit laisser son bonheur entre les mains de quelqu’un d’autre. « Foncez ! Ne laissez personne décider à votre place. »
Cette transformation s’appuie aussi sur des professionnelles passionnées. Fatou Mbow a créé en 2022 Falewa Locks. Elle est en même temps juriste consultante en propriété intellectuelle, podcasteuse (LockStories by Falewa) et accompagnante ses clients en développement personnel. Aujourd’hui, Fatou incarne cette nouvelle génération qui a jeté son dévolu sur les locks.
Fatou Mbow
Son parcours s’est construit à la croisée du droit, de l’humain et de la culture, avec un fil conducteur : contribuer à renforcer la confiance en soi, l’affirmation de l’identité et la capacité de chacun à prendre pleinement sa place. 
Basée à Bordeaux mais profondément attachée à ses racines sénégalaises, elle s’investit dans la valorisation des talents et des expressions culturelles africaines. « La question de l’identité capillaire occupe une place particulière dans mon approche. Je considère les cheveux comme un élément de réappropriation de soi, d’acceptation et de fierté culturelle. », explique Fatou. Son histoire avec les locks remonte à l’enfance. « Petite, sous l’arbre à palabres de mon village à Keur Madiabel, je passais beaucoup de temps à observer et à vouloir apprendre. » Plus tard, en France, elle coiffait ses camarades dans sa chambre universitaire. Mais c’est aux États‑Unis qu’elle perfectionne sa technique dans le salon de sa cousine. « C’est là -bas que j’ai commencé à envisager les locks comme un métier à part entière. La formation reçue auprès d’une amie kényane fut décisive. Cette transmission a été un véritable déclic. »
« Falewa Locks est l’aboutissement d’une passion qui m’accompagne depuis l’enfance et que j’ai choisi, avec le temps, de transformer en métier », confie-t-elle.
Sur les techniques, elle précise. « Il existe plusieurs façons de créer des locks : twists, crochet, tresses, coils, microlocks… Chaque méthode a ses particularités. Pour ma part, j’ai développé ma propre approche : la méthode Falewa. » Elle insiste sur l’importance du diagnostic préalable : « Je cherche d’abord à comprendre la demande de la cliente, son historique capillaire, la nature et l’état de ses cheveux, ses habitudes d’entretien, mais aussi ce qu’elle imagine comme résultat. » , confie-t-elle
La demande, selon Fatou, a explosé. « Aujourd’hui, le paysage a complètement changé. Je remarque beaucoup plus de personnes qui portent des locks. La demande vient davantage à moi, et parfois l’offre reste inférieure à la demande. » Les réseaux sociaux ont joué un rôle, mais elle y voit surtout « un changement de regard sur la beauté. Les femmes recherchent davantage d’authenticité, de liberté et de cohérence avec qui elles sont. ». Sa clientèle est variée. Elle est constituée la plus part du temps d’étudiantes, de cadres, d’avocates, de médecins, de cheffes d’entreprise, etc. « Les locks ne sont pas incompatibles avec l’excellence professionnelle, le leadership ou les responsabilités. » D’où son surnom « la locticienne des leaders. »
Fatou déconstruit les mythes. « On imagine parfois qu’une personne qui porte des locks appartient forcément à un certain milieu ou qu’elle serait négligée. Or, les locks demandent des soins, de l’entretien et une véritable attention» , fait-elle savoir.
Sur l’entretien, elle insiste : « La clé, c’est la régularité : garder le cuir chevelu propre, hydrater, protéger ses locks pendant le sommeil et éviter les produits trop gras. »
Son plus grand défi reste la patience des clientes. « Au début, les locks sont en construction et ne ressemblent pas toujours à ce que l’on avait imaginé. Les locks, c’est comme une plante, on ne tire pas dessus pour la faire pousser plus vite ». Enfin, elle voit l’avenir du métier dans la professionnalisation : « Installer des locks ne consiste pas simplement à réaliser une coiffure. Il faut comprendre le cheveu, maîtriser différentes techniques, savoir conseiller et accompagner. J’aimerais que ce métier soit davantage reconnu comme un véritable métier d’expertise », conclut la professionnelle. 
Moussa Dreadlocks : De l'ego piqué au salon des célébrités
Moussa Dreadlocks
Installé à Guédiawaye, plus précisément au marché Bou Bess, Moussa Dreadlocks incarne cette nouvelle génération de coiffeurs passionnés qui fait bouger les lignes dans la banlieue dakaroise. Aujourd'hui Moussa est sollicité par de nombreuses célébrités et figures des réseaux sociaux. Le jeune homme a démarré son métier en 2019 par un pur défi personnel.
Depuis son enfance, inspiré par ses oncles locksés qu'il accompagnait chez le coiffeur, il nourrissait une grande passion pour cet art. Mais le déclic est venu d'un coup du sort : dans son quartier, un seul coiffeur maîtrisait la technique. « Je devais lui courir derrière pendant très longtemps pour qu'il fasse les locks de mon petit frère, et il nous faisait toujours poireauter. Finalement, je lui ai demandé de me montrer la méthode. Il m'a répondu que j'en étais incapable. Il a touché mon ego. J'ai fait mes propres recherches, j'ai essayé sur mon petit frère et ça a marché ! Ensuite, son ami m'a demandé la même chose, et les demandes se sont multipliées jusqu'à ce que j'en fasse mon métier. »
Aujourd'hui, Moussa milite pour faire découvrir toute la diversité du cheveu locksé aux Sénégalais : « Au Sénégal, beaucoup ne connaissent que les sister locks ou les microlocks qui prennent 6 à 8 heures de temps. Pourtant, il existe plein d'autres styles : les Dreadlocks classiques, le Freeform, le Regular, les Flat Wicks, les Freeform Wicks, les Bongo Wicks, le Semi-Freeform ou le One Dread. Je conseille chaque client en fonction de son type de cheveux. »
Au quotidien dans son salon de Guédiawaye, Moussa est le témoin direct de cet engouement féminin : « Ces dernières années, il y a une augmentation considérable du nombre de femmes qui optent pour les locks. Elles mettent de plus en plus de côté les perruques. Les femmes assument leur africanité et cela me rend très fier. »
Pour garder une chevelure en parfaite santé, Moussa rappelle quelques règles d'or accessibles à toutes :
Un resserrage tous les 2 mois.
Un shampoing tous les 15 jours.
L'utilisation d'huiles adaptées pour apporter une forte hydratation.
Le port d'un bonnet en satin au moment d'aller se coucher pour protéger les cheveux et éviter la poussière.
Si les locks étaient utilisés un petit nombre de Sénégalais, aujourd’hui, ils sont devenus tendance. Célébrités, personnes de renom et même le Sééngalais lamba s’y mettent. C’est dire que les locks ont de beaux jours devant eux.







