Dans la tradition soufie, aucun adversaire n'est jamais aussi redoutable que soi-même. Le « grand jihad », celui que le Prophète plaçait au-dessus du combat contre autrui, vise un ennemi intérieur : le nafs, cette âme charnelle qui réclame la gloire personnelle, compare, s'enorgueillit et ramène sans cesse le cœur vers elle-même plutôt que vers son Créateur. Deux voix majeures de la littérature spirituelle islamique se répondent sur ce terrain avec une étonnante convergence : celle de l'imam égyptien Al-Busiri, auteur au XIIIe siècle de la célèbre Burdah, et celle de Cheikh El Hadji Malick Sy, fondateur de l'école de Tivaouane, dans son long poème ascétique le Zajrul Qulûb, l'« objurgation des cœurs ». Bien que séparés par plusieurs siècles et des contextes très différents, les deux maîtres dressent une cartographie remarquablement semblable des pièges que l'égo tend au croyant, à l’aspirant à la spiritualité.
L'avertissement du temps qui passe
Le deuxième chapitre de la Burdah s'ouvre sur la figure de la vieillesse comme signe ignoré :
« En vérité, mon égo enclin au mal n'a tiré aucune leçon de son ignorance, face aux avertissements des cheveux blancs et de la sénilité. »
Cette même intuition traverse le Zajrul Qulûb, où le rappel de la mort (dhikr al-mawt) constitue la porte d'entrée de tout l'enseignement sur le nafs. Le monde y est décrit comme un mirage dans le désert, et la vie comme un simple répit entre deux sommeils, dont on mesure rarement la brièveté réelle. Le poème de Maodo s'ouvre non pas par une thèse, mais par une scène : celle du corbeau qui s'envole (métaphore des cheveux noirs), celle du messager de la mort (les cheveux blancs) pour rappeler à chacun, invité à la table de la mort, sa part inévitable.
« Ha-l ad-dahru in târa al-ghurâbu yatîbu » — « le temps redeviendra-t-il agréable quand le corbeau se sera envolé ? », interroge d'emblée l'illusion d'une existence sans terme. Cependant, chez Cheikh El Hadji Malick Sy comme chez Al-Busîrî, ce rappel n'a rien d'une fascination morbide pour la finitude : il s'agit d'un exercice de lucidité destiné à replacer les priorités du croyant dans leur juste ordre, avant qu'il ne soit trop tard pour agir.
L’égo : cet adversaire difficile à maîtriser
Al-Busîrî décrit la difficulté de contenir les élans d'un égo comparé à un cheval fougueux :
« Qui m'aidera à refréner les élans de mon égo égaré, tout comme on maîtrise la fougue d'un cheval indomptable à l'aide de rênes ? »
Le Zajrul Qulûb propose, de son côté, une méthode concrète pour cette maîtrise, résumée dans un vers central du poème : établir d'abord un pacte avec l'âme, la surveiller ensuite sans relâche, lui demander enfin des comptes. Cette trilogie faite d’engagement préalable, de surveillance constante et de redevabilité que la tradition soufie associe à al-Muhâsibî, offre en quelque sorte les rênes que réclame le poète égyptien : une discipline méthodique et quotidienne, plutôt qu'un vague vœu de vertu, pour tenir en respect un égo dont la tendance naturelle est de s'échapper.
L'égo, ce « nourrisson », cet enfant qu'il ne faut pas trop gâter
La Burdah recourt à une image saisissante pour décrire la croissance de l'égo livré à lui-même :
« L'égo est semblable à un enfant : si tu le laisses faire, il grandira avec l'amour de l'allaitement ; mais si tu le sevres, il se sèvre. »
Cheikh El Hadji Malick Sy formule, dans un registre différent mais avec une visée identique, la même exigence de sevrage face à l'auto-satisfaction. « Ne sois jamais satisfait de tes actions et ne t'enorgueillis jamais », enseigne-t-il dans le Zajrul Qulûb, faisant du doute salutaire le meilleur rempart contre la complaisance envers soi. Toute sa pédagogie de l'effacement de soi, la discrétion étant de loin préférée à l'éclat et le service à la reconnaissance, peut se lire comme une application concrète du sevrage prescrit par la Burdah : priver l'égo de la validation constante dont il se nourrit, pour l'empêcher de grandir démesurément.
Du « miel qui cache un poison »
Le troisième grand péril auquel la Burdah d’Al-Busîrî attire notre attention et vigilance est celui des plaisirs qui se donnent pour innocents alors qu'ils sont mortels :
« Détourne ses penchants et prends garde de lui donner le pouvoir ; car la passion, lorsqu'elle domine, tue ou flétrit ignominieusement. »
« Combien de fois l'égo a-t-il embelli à l'homme un plaisir mortel, sans qu'il ne soupçonne le poison caché dans le gras de la viande ! »
Le Zajrul Qulûb de Cheikh El Hadji Malick Sy développe une image tout aussi frappante de ce même mécanisme, empruntée à la tradition de la poésie ascétique islamique : celle du buveur d'eau de mer, qui pense étancher sa soif et ne fait, en réalité, que l'attiser à chaque gorgée. Cette comparaison entre le désir de mondanités et l'ambition de boire la mer entière décrit avec précision ce que la psychologie contemporaine appellera plus tard l'adaptation hédonique. Cet engrenage par lequel la possession du bien convoité, loin d'apaiser le désir, l'exacerbe et enferme l'âme dans une spirale sans issue. Deux images différentes, celle du poison sous la chair et celle de l'eau salée, pour dénoncer un seul et même leurre : la promesse de satisfaction que l'égo fait miroiter sans jamais la tenir.
Vigilance de tous les instants, méfiance envers soi-même
La Burdah s'achève, sur ce chapitre, par un appel à une vigilance de chaque instant, y compris envers les propres conseils trompeurs de l'égo, le nafs :
« Méfie-toi des pièges de la faim et de la satiété, car la privation est parfois plus nuisible que l'excès. »
« Et oppose-toi à l'égo ainsi qu'à Satan, désobéis-leur ! Et même s'ils te prodiguent de sincères conseils, demeure soupçonneux à leur égard. »
Cette exigence d'une auto-surveillance permanente trouve, dans le Zajrul Qulûb, un prolongement précis à travers la discipline de la murâqaba, la vigilance intérieure de tous les instants, et de la muhâsaba, la reddition de comptes à soi-même.
Le poème de Cheikh El Hadji Malick Sy dresse ainsi une véritable cartographie des vices que cette vigilance doit combattre : la médisance, comparée à la consommation de la chair d'un mort ; le soupçon injustifié envers autrui ; la colère ; et surtout la vanité liée à la richesse et au rang social, ce jâh que l'égo recherche sous couvert même de piété. L'image du savant, ainsi, comparé à une lampe qui se consume pour éclairer les autres sans jamais profiter à elle-même illustre, à sa manière, le même avertissement que celui de la Burdah contre les conseils trompeurs de l'égo : même revêtu des habits du savoir ou de la religiosité apparente, le nafs continue de chercher son propre intérêt et mérite qu'on s'en méfie.
Deux traditions, une même boussole
Ce qui frappe, à lire côte à côte ces deux textes, ce n'est pas seulement la parenté des images comme celles du cheval indompté, de l'enfant à sevrer, du poison sous la chair, de l'eau de mer inassouvissable, mais la conviction commune qui les porte : l'égo ne se combat ni par la simple bonne volonté, ni par une fuite hors du monde, mais par une discipline patiente, méthodique et renouvelée chaque jour. Chez Al-Busiri de la confrérie Shadhuliyya, comme chez Cheikh El Hadji Malick Sy de la Tijâniyya, la mise en garde contre les passions du nafs ne débouche jamais sur le désespoir ou le mépris de soi : elle ouvre, au contraire, sur l'espérance d'un cœur purifié, capable d'aimer sans s’égarer et d'agir pleinement dans ce monde finissant sans jamais y perdre son âme.
Dr. Bakary Sambe,
Centre d’étude des religions, (CER) – Université Gaston Berger de Saint-Louis







