Il existe dans certaines formes de télévangélisme un phénomène fascinant.
Un prédicateur se place au centre d'une foule et prétend accomplir des miracles : guérir des malades, faire marcher un handicapé, parfois même ressusciter un mort. La foule applaudit.
Certains y croient sincèrement. D'autres voient probablement les incohérences, mais participent quand même au spectacle.
Pourquoi ?
Parce qu'à un certain stade, croire devient plus important que vérifier.
Reconnaître que le miracle était faux, c'est aussi reconnaître que l'on s'est peut-être trompé, que l'on a défendu quelque chose pendant des années, parfois contre ses amis, sa famille ou ses collègues.
Le déni devient alors psychologiquement plus confortable que la remise en question.
C'est cette mécanique qui me paraît intéressante pour comprendre une partie du phénomène PASTEF.
Je ne dis évidemment pas que PASTEF est une religion, ni que les tarikhas sénégalaises fonctionnent comme des télévangélistes. Ce serait absurde.
Je parle d'un mécanisme beaucoup plus profond : le passage de l'adhésion politique à la croyance identitaire.
Sonko n'a pas créé la colère : il lui a donné un récit
La colère qui a porté Ousmane Sonko était réelle.
Chômage des jeunes, sentiment d'injustice, corruption, difficultés économiques, défiance envers les institutions, soupçons autour d'un éventuel troisième mandat de Macky Sall : le terrain était déjà là.
Le génie politique de Sonko a été de réunir ces frustrations dans un récit extrêmement simple :
le problème, c'est le système.
D'un côté, le peuple, les patriotes, ceux qui souffrent.
De l'autre, les politiciens traditionnels, les privilégiés, les bénéficiaires du régime, les intérêts étrangers et tous ceux qui seraient liés, d'une manière ou d'une autre, au « système ».
À partir de là, le débat politique cesse progressivement d'être seulement un débat sur les politiques publiques.
Il devient un combat entre les « bons » et les « mauvais ».
Macky Sall était aussi devenu le symbole de ceux qui avaient réussi
C'est ici que mon interprétation est plus provocatrice.
Je pense qu'une partie de la colère dirigée contre Macky Sall dépassait largement sa personne.
Elle concernait également ce qu'il représentait.
Pendant douze ans, certains Sénégalais se sont enrichis, ont construit des maisons, créé des entreprises, obtenu des marchés ou amélioré leur situation.
Évidemment, certains ont profité de leurs relations avec le pouvoir. Mais beaucoup d'autres ont simplement travaillé et réussi.
Pourtant, dans l'imaginaire contestataire, une confusion s'est progressivement installée :
avoir réussi sous Macky Sall finissait parfois par être assimilé à avoir réussi grâce à Macky Sall.
Le riche devient suspect.
L'entrepreneur prospère connaît forcément quelqu'un.
Celui qui obtient un marché appartient au système.
Celui qui roule dans une belle voiture devient le symbole visible d'une injustice.
La frustration sociale peut alors se transformer en ressentiment.
PASTEF a remarquablement capté cette colère en lui donnant des responsables.
Votre situation était difficile ?
Quelqu'un en était responsable.
Puis Sonko est devenu plus qu'un homme politique
Les arrestations, les procès, les manifestations, l'emprisonnement, la dissolution de PASTEF et les affrontements avec le pouvoir ont produit un phénomène paradoxal.
Plus l'État combattait Sonko, plus il renforçait son récit.
Pour ses partisans :
« S'ils s'acharnent autant contre lui, c'est qu'il menace réellement le système. »
Sonko n'était donc plus seulement celui qui proposait le Projet.
Il devenait celui qui souffrait pour le Projet.
Et c'est là que la relation entre un électeur et un dirigeant peut changer de nature.
On ne défend plus seulement ses idées.
On défend l'homme.
Le taalibé politique
Le Sénégal connaît depuis longtemps la relation entre le guide et le disciple dans sa tradition confrérique.
Mais quelque chose de curieux semble s'être produit dans notre vie politique.
Alors que beaucoup de Sénégalais acceptent de moins en moins qu'un marabout leur dicte leur vote, certains semblent reproduire avec leurs dirigeants politiques des comportements proches de ceux du disciple envers son guide.
Le leader montre la direction.
Le groupe le protège.
Une attaque contre le leader devient une attaque contre tout le groupe.
Celui qui doute devient suspect.
Celui qui quitte le mouvement devient un traître.
Et surtout, on ne parle même plus simplement d'un programme.
On parle du Projet.
Un programme peut être évalué, corrigé ou abandonné.
Un « Projet » érigé en promesse historique est beaucoup plus difficile à remettre en question.
Et maintenant, où est le miracle ?
PASTEF est arrivé au pouvoir en 2024 avec une immense espérance.
La rupture devait changer le Sénégal.
Mais plus de deux ans après, une question devient inévitable :
à quel moment juge-t-on le Projet sur ses résultats ?
Il faut être juste.
Le nouveau pouvoir a hérité d'une situation financière beaucoup plus grave que celle officiellement présentée auparavant, notamment concernant la dette publique.
Il serait donc malhonnête d'attribuer toutes les difficultés actuelles à PASTEF.
Mais l'inverse serait tout aussi problématique.
Pendant combien de temps peut-on gouverner en expliquant le présent uniquement par ceux qui gouvernaient hier ?
Six mois ?
Deux ans ?
Cinq ans ?
À quel moment l'héritage de Macky Sall cesse-t-il d'être une explication pour devenir un alibi ?
La démocratisation de la difficulté
C'est ici que j'emploie volontairement une formule provocatrice :
jusqu'à présent, PASTEF semble avoir davantage démocratisé la difficulté que démocratisé la prospérité.
Cela ne signifie pas que PASTEF a créé la pauvreté.
Cela signifie que la promesse de rupture n'a pas encore produit, dans la vie quotidienne d'une grande partie de la population, la prospérité espérée.
Et c'est là une contradiction importante.
Un pays pauvre ne devient pas riche en combattant les riches.
Il devient riche en produisant beaucoup plus de personnes prospères.
Des entrepreneurs.
Des agriculteurs productifs.
Des industriels.
Des ingénieurs.
Des commerçants.
Des investisseurs.
Des salariés bien payés.
Le véritable développement n'est pas de rendre tout le monde également pauvre.
C'est de rendre la prospérité accessible au plus grand nombre.
Quand le miracle tarde, la croyance s'adapte
Revenons maintenant au télévangéliste.
Il promet un miracle.
Le miracle n'arrive pas.
Logiquement, les fidèles devraient commencer à douter.
Mais ce n'est pas toujours ce qui se passe.
On leur explique que le miracle viendra plus tard.
Que des ennemis l'empêchent.
Que les conditions ne sont pas encore réunies.
Qu'il faut continuer à croire.
C'est précisément le piège qui menace tout mouvement politique devenu identitaire.
Si l'économie va mal, ce n'est pas nécessairement le Projet qui pose problème :
c'est l'ancien régime.
Puis le système.
Puis les médias.
Puis les fonctionnaires.
Puis les intérêts étrangers.
Puis ceux qui sabotent le Projet.
Et chaque difficulté peut finalement devenir une nouvelle raison de croire davantage.
C'est là que l'analogie avec le télévangélisme devient intéressante.
Le spectacle ne survit pas uniquement grâce au prédicateur.
Il survit parce que le prédicateur et la congrégation entretiennent ensemble le récit.
Certains croient sincèrement.
D'autres voient les contradictions mais préfèrent les ignorer.
Et plus on a investi émotionnellement dans la cause, plus il devient difficile de prononcer la phrase la plus simple :
« Peut-être que nous nous sommes trompés. »
Car cela obligerait certains à reconsidérer des années de militantisme, de disputes, de sacrifices et de certitudes.
Le véritable danger
Voilà pourquoi le problème dépasse PASTEF et Ousmane Sonko.
Il concerne notre rapport à la politique.
Une démocratie a besoin de citoyens, pas de disciples.
Le disciple demande :
« Qu'a dit le leader ? »
Le citoyen demande :
« Quels sont les résultats ? »
Le disciple défend son camp.
Le citoyen défend ses intérêts et ceux de son pays.
Le disciple considère le doute comme une trahison.
Le citoyen considère la possibilité de changer d'avis comme une liberté fondamentale.
Et c'est peut-être là que notre société doit s'interroger.
Le Sénégal a longtemps organisé une partie de sa vie sociale autour des tarikhas, des guides et des appartenances confrériques.
Nous avons progressivement appris à séparer l'autorité spirituelle du choix électoral.
Il serait paradoxal qu'au moment où nous faisons cette distinction dans la religion, nous recréions des tarikhas dans la politique.
PASTEF doit pouvoir réussir.
PASTEF doit pouvoir échouer.
Sonko doit pouvoir avoir raison.
Sonko doit pouvoir avoir tort.
Macky Sall doit pouvoir être critiqué sans que tout ce qui s'est produit sous sa présidence soit mauvais.
Et surtout, aucun Sénégalais ne devrait avoir besoin qu'un parti réussisse pour préserver son identité personnelle.
Parce que la démocratie commence précisément là :
le jour où l'on peut regarder le leader que l'on a applaudi, le parti que l'on a défendu et le Projet auquel on a cru, puis demander calmement :
« Vous aviez promis quoi ? Qu'avez-vous réellement accompli ? »
Ce jour-là, nous ne sommes plus une congrégation.
Nous redevenons des citoyens.








