Pendant plusieurs années, le paiement numérique au Sénégal s’est raconté à travers une rivalité devenue familière. Orange Money avait installé un modèle reposant sur le téléphone, le portefeuille électronique et un vaste réseau de distribution, puis Wave a bouleversé le marché avec une tarification agressive et une application centrée sur les transferts. Cette lecture devient désormais trop étroite. Depuis 2025, une nouvelle catégorie d’entreprises possède son propre statut réglementaire dans l’Union et peut prendre en charge plusieurs maillons du paiement sans être une banque ni un établissement de monnaie électronique.
​À la fin de février 2026, la BCEAO recensait 31 établissements de paiement agréés dans l’UMOA. Le Sénégal en comptait 11, devant la Côte d’Ivoire qui en comptait neuf, tandis que le Bénin, le Burkina Faso et le Mali en avaient deux chacun, le Togo trois, le Niger et la Guinée-Bissau un chacun. Le Sénégal concentrait ainsi plus du tiers des agréments accordés dans l’Union. La liste comprenait notamment DUNYA Digital Payment Sénégal, Mikaty, Bictorys, Flutterwave Sénégal, Samir Money, Versus Finances Tech, Copay, Sesa Digital Finance, Julaya Sénégal, Djamo Sénégal et African Financial Agent.
​Cette nouvelle géographie trouve son origine dans l’Instruction adoptée par la BCEAO le 23 janvier 2024 sur les services de paiement dans l’Union monétaire ouest-africaine. Le texte définit l’établissement de paiement comme une personne morale distincte d’une banque, d’un établissement de monnaie électronique, d’une compagnie financière ou d’une institution de microfinance et autorisée à fournir professionnellement des services de paiement.
​La différence de statut compte beaucoup. Un établissement de monnaie électronique émet de la monnaie électronique et permet notamment de conserver une valeur monétaire sur un portefeuille. L’établissement de paiement intervient, lui, dans l'exécution et l'organisation du paiement. Selon l’agrément obtenu, il peut proposer le versement et le retrait d’espèces, gérer des comptes de paiement, exécuter des virements ou des prélèvements, effectuer des transferts de fonds, émettre des instruments de paiement, acquérir des opérations de paiement ou encore proposer des services d’initiation de paiement et d’agrégation de comptes.
​Le nouveau cadre introduit ainsi des métiers qui dépassent largement le transfert d’argent entre deux particuliers. Prenons un commerçant qui accepte plusieurs moyens de paiement. Son besoin ne consiste pas nécessairement à créer son propre portefeuille électronique. Il peut rechercher un prestataire capable de recevoir les paiements de ses clients, de les acheminer, de réconcilier les transactions avec ses ventes et de lui fournir les informations nécessaires à sa comptabilité. C’est précisément sur ce type de maillon que des établissements spécialisés peuvent construire leur activité.
​L’acquisition de paiements constitue à cet égard un marché à part entière. Lorsqu’un client règle un achat, plusieurs acteurs peuvent intervenir entre son compte et celui du commerçant. L’entreprise qui fournit l’interface, celle qui accepte et traite la transaction, le prestataire qui gère le compte du client et l’infrastructure qui assure le règlement ne sont pas nécessairement la même entité. Plus le marché s’ouvre, plus ces différentes fonctions peuvent être assurées par des entreprises distinctes.
​La réglementation de 2024 reconnaît également deux activités susceptibles de modifier plus profondément les rapports entre fintechs et institutions financières. La première est l’initiation de paiement. Un prestataire peut, à la demande de son client, déclencher un ordre de paiement concernant un compte détenu auprès d’un autre établissement. La seconde est l’agrégation de comptes, qui permet de réunir sur une seule interface les informations provenant de plusieurs comptes appartenant au même utilisateur.
​Cette évolution peut progressivement déplacer la concurrence. Une fintech n’a plus forcément besoin de devenir elle-même une banque pour contrôler l’interface utilisée quotidiennement par un client. Elle peut bâtir une application à partir de laquelle celui-ci consulte plusieurs comptes et déclenche ses paiements, alors que l’argent reste détenu auprès d’autres institutions. Dans cette configuration, la bataille commerciale se déplace en partie de la détention des fonds vers l’expérience utilisateur, la donnée, la connexion aux commerçants et la capacité à rendre le paiement presque immédiat.
​La BCEAO a adapté les conditions d’entrée au type d’activité exercée. Le capital minimum exigé est fixé à 10 millions de francs CFA pour un établissement fournissant uniquement l’agrégation de comptes, à 20 millions pour l’initiation de paiement et à 30 millions lorsqu’il combine exclusivement ces deux activités. Dès qu’un établissement fournit au moins l’un des autres services prévus par la réglementation, notamment les transferts, les opérations sur comptes de paiement ou l’acquisition de paiements, le seuil minimum atteint 100 millions de francs CFA.
​Cette ouverture ne signifie pas que ces entreprises deviennent des banques allégées. La frontière réglementaire reste nette. Un établissement de paiement ne peut pas accorder de crédit et ne peut pas rémunérer les sommes déposées sur un compte de paiement. Les fonds reçus de la clientèle doivent par ailleurs être séparés de ses propres ressources. Lorsqu’ils n’ont pas encore été transférés au bénéficiaire à la fin du jour ouvrable suivant leur réception, ils doivent être placés dans des comptes de cantonnement ouverts auprès de banques ou d’institutions de microfinance.
​Le modèle économique repose donc principalement sur le paiement lui-même et sur les services qui l’entourent. Commissions sur les transactions, solutions destinées aux commerçants, traitement des paiements d’entreprises, outils de collecte, interfaces numériques, services d’initiation ou d’information sur les comptes peuvent devenir des sources de revenus. C’est précisément cette fragmentation de la chaîne de valeur qui change la nature du marché.
​Une deuxième transformation renforce le mouvement depuis le 30 septembre 2025. Ce jour-là , la BCEAO a lancé PI SPI, sa plateforme régionale de paiement instantané interopérable. L’infrastructure doit permettre d’effectuer des transferts et des paiements entre des comptes détenus auprès d’institutions différentes, y compris des banques, des établissements de monnaie électronique, des institutions de microfinance et des établissements de paiement connectés au système. Le service fonctionne en continu, 24 heures sur 24 et sept jours sur sept.
​L’interopérabilité modifie un principe qui a longtemps structuré le mobile money. Lorsqu’un marché repose sur plusieurs systèmes relativement fermés, la taille du réseau devient un avantage considérable. Plus un opérateur possède de clients et de points de service, plus son portefeuille devient utile, ce qui attire de nouveaux utilisateurs et renforce encore son réseau. La possibilité de payer ou de transférer directement entre des institutions différentes réduit une partie de cet avantage lié à la fermeture des écosystèmes.
​Un client pourrait ainsi choisir son prestataire pour son prix ou la qualité de son application sans que le bénéficiaire soit obligé d’utiliser la même enseigne. Pour les commerçants, la logique est comparable. PI SPI prévoit notamment des paiements au moyen d’un QR code interopérable, ce qui peut éviter d’accumuler plusieurs dispositifs pour accepter les différents portefeuilles utilisés par les clients.
​Le basculement reste toutefois en cours. Au 24 juin 2026, la BCEAO indiquait que 80 participants étaient connectés à PI SPI et que plusieurs millions de personnes avaient accès aux services de la plateforme. 74 autres institutions poursuivaient alors leurs tests en conditions réelles. La Banque centrale a repoussé au 30 septembre 2026 l’échéance donnée aux banques, aux établissements de monnaie électronique et aux établissements de paiement pour ouvrir effectivement leurs services sur PI SPI. Le nombre d’agréments ne doit donc pas être confondu avec le nombre d’acteurs déjà pleinement opérationnels sur l’infrastructure régionale.
​La prochaine bataille pourrait se jouer davantage chez les commerçants que dans les transferts entre particuliers. Le paiement marchand génère des flux réguliers, fournit des informations sur l’activité économique et ouvre la voie à des services destinés aux entreprises. Une société capable d’intégrer dans une même solution l’encaissement en magasin, les paiements en ligne, le suivi des transactions et le rapprochement comptable peut occuper une position intéressante sans disposer du plus grand portefeuille de particuliers.
​Les banques sont elles aussi concernées. L’apparition des établissements de paiement leur apporte de nouveaux concurrents sur certaines activités autrefois intégrées dans leur offre, mais elle peut également créer des partenaires technologiques capables de distribuer leurs services autrement. La réglementation autorise d’ailleurs les prestataires de paiement à nouer des partenariats pour fournir leurs services, tout en interdisant les clauses d’exclusivité dans ces accords.
​Pour le consommateur, la multiplication des acteurs ne garantit pas mécaniquement des prix plus faibles. Les tarifs dépendront de la concurrence, du coût des infrastructures, des modèles économiques et de la capacité des nouveaux entrants à atteindre une taille suffisante. Elle peut en revanche augmenter le nombre de prestataires capables de se positionner entre l’utilisateur et son institution financière, ce qui rend plus contestables certains segments jusque-là contrôlés par quelques grandes plateformes.
​Cette ouverture accroît aussi les exigences de sécurité. Plus les paiements circulent entre applications, comptes et prestataires différents, plus la protection des données, l’authentification et la gestion des incidents deviennent sensibles. La réglementation impose aux établissements de paiement des dispositifs de gestion des risques opérationnels et de cybersécurité. Ils sont placés sous le contrôle de la Commission bancaire de l’UMOA et doivent maintenir des fonds propres ainsi qu’une liquidité conformes aux exigences réglementaires.
​Le mobile money sénégalais entre ainsi dans une période où compter uniquement les parts de marché d’Orange Money et de Wave risque de donner une image incomplète du secteur. Ces acteurs restent des références du paiement numérique, mais la réglementation permet désormais à d’autres entreprises d’occuper séparément l’acquisition des paiements, le transfert, l’initiation, l’agrégation ou les services destinés aux commerçants.
​Avec 11 établissements de paiement agréés, une infrastructure interopérable régionale et des règles permettant à plusieurs catégories d’institutions de participer au même univers transactionnel, le Sénégal se rapproche d’un marché où l’enjeu n’est plus seulement de savoir quel portefeuille électronique possède le plus d’utilisateurs. Il s’agit désormais de savoir qui contrôlera l’interface, qui traitera la transaction, qui équipera les commerçants, qui accédera aux différents comptes avec l’autorisation du client et quelle part du revenu généré par chaque paiement reviendra à chacun. C’est à cet endroit que commence véritablement la nouvelle concurrence.








