La théorie monétaire classique repose sur un mécanisme bien connu. Lorsque l’inflation devient trop forte, la banque centrale relève ses taux directeurs afin de rendre le crédit plus coûteux, ralentir la demande et freiner la hausse des prix. Dans de nombreuses économies développées, cet outil constitue le principal levier de stabilisation. Pourtant, dans plusieurs pays africains, cette relation apparaît beaucoup moins automatique.
Tout dépend en réalité de l’origine de l’inflation. Si la hausse des prix provient d’une demande intérieure trop forte, relever les taux peut produire un effet relativement direct. Les ménages empruntent moins, les entreprises ralentissent certains investissements et la pression sur les prix finit par diminuer. Mais lorsque l’inflation vient principalement de l’extérieur, la politique monétaire perd une partie de son efficacité.
C’est souvent le cas en Afrique de l’Ouest, où une grande partie de l’inflation est importée. Les économies restent fortement dépendantes des achats de blé, de riz, de carburants raffinés, de médicaments ou d’équipements industriels. Une hausse des prix internationaux se répercute rapidement sur les marchés locaux, même si la demande intérieure reste modérée.
La crise de 2022 en a donné une illustration très nette. La guerre en Ukraine a provoqué une forte hausse des prix mondiaux de l’énergie, des céréales et des engrais. Dans plusieurs pays de l’UEMOA, l’inflation a accéléré alors même que la surchauffe de la demande interne n’était pas le principal problème. Les prix alimentaires ont augmenté parce que les importations coûtaient plus cher, non parce que les ménages consommaient excessivement.
Dans l’Union, l’inflation annuelle a dépassé 8 % à certains moments de 2022, un niveau inhabituel pour la zone. La BCEAO a alors durci progressivement sa politique monétaire en relevant ses taux directeurs. Pourtant, la baisse de l’inflation a surtout suivi l’accalmie sur les marchés internationaux de l’énergie et des matières premières.
Le transport et la logistique jouent également un rôle majeur. Lorsque les coûts du fret maritime augmentent ou que les chaînes d’approvisionnement sont perturbées, les prix montent même sans expansion excessive du crédit. En 2021 et 2022, les coûts du transport maritime mondial ont fortement progressé, affectant directement les prix des biens importés sur le continent.
L’énergie constitue un autre exemple. Si le prix du carburant augmente fortement, les effets se diffusent dans toute l’économie, du transport urbain aux prix alimentaires en passant par les coûts industriels. Une hausse des taux d’intérêt ne fait pas baisser le prix international du pétrole ni celui du fret maritime.
Dans certains cas, un resserrement monétaire peut même compliquer la situation. Si les entreprises doivent déjà absorber une hausse des coûts de production, un crédit plus cher peut réduire leur capacité à investir ou à maintenir leurs stocks. Le ralentissement économique apparaît alors avant le recul réel de l’inflation.
Le Nigeria illustre aussi cette tension. Malgré plusieurs relèvements agressifs de taux par la banque centrale, l’inflation est restée élevée en raison de la pression sur le change, des difficultés d’approvisionnement alimentaire et des déséquilibres structurels du marché des devises. Le problème ne relevait pas uniquement de la demande intérieure.
Cela ne signifie pas que les banques centrales sont impuissantes. Le relèvement des taux permet de contenir certaines anticipations inflationnistes, de soutenir la crédibilité monétaire et d’éviter que la hausse des prix ne se transforme en spirale durable. Mais il ne peut pas résoudre seul des chocs d’offre, des pénuries logistiques ou des dépendances extérieures profondes.
La politique monétaire reste donc un outil important, mais elle n’est pas une solution universelle. Lorsque l’inflation vient du port, du pétrole ou du marché international du blé, la réponse ne se trouve pas uniquement dans le taux directeur.








