Le piège s’est refermé sur Dakar, sans bruit. Puis, il a explosé en pleine rue. Autrefois simple couloir de passage pour la drogue traditionnelle (chanvre indien, cocaïne) à destination de l’Europe via les corridors terrestres à travers le Sahel, la capitale sénégalaise fait aujourd’hui face à l’émergence d’un marché local mortel, marqué par la prolifération du Kush et d’autres molécules de synthèse ultra-dépendogènes et destructrices. Désormais, la drogue ne fait plus que transiter. Elle se fabrique, s’adapte aux petits budgets et se consomme sur place. Le trafic est tenu par un réseau d’étrangers — selon plusieurs sources —, s’appuyant souvent sur un système tentaculaire de relais et d’intermédiaires sénégalais qui lui sert de point d’ancrage.
Mélanges toxiques imbibés de Fentanyl ou d’autres analgésiques opioïdes comme le Nitazène — dont la puissance dépasserait 50 fois celle du Fentanyl et 500 fois celle de la morphine selon des sources médicales —, comprimés d’opioïdes détournés vendus à tour de bras pour une poignée de pièces à Dakar et dans sa banlieue : l’épidémie chimique s’infiltre dans les quartiers les plus insoupçonnés, asphyxie les structures de santé et impose un défi sécuritaire inédit aux forces de l’ordre, qui cherchent à circonscrire ses proportions devenues inquiétantes.
Pour mesurer l’ampleur du trafic et les méfaits de la consommation de ces nouvelles drogues bon marché aux effets démultipliés, nous avons plongé à la rue 25 prolongée (X20 et X18) de la Médina de Dakar. Sous le soleil de plomb d’octobre, le petit quartier qui jouxte le marché Tilène grouille d’activités en ce début de matinée de vendredi. Cependant, les devantures de magasins et les concessions familiales ne sont plus animées par le tumulte habituel des marchands traditionnels, mais bordées par des silhouettes désarticulées, immobiles, au regard vide. On les appelle les « zombies du Kush ». Leur présence est devenue une banalité pour des riverains las de crier leur ras-le-bol.
La Médina, le « Zombieland » dakarois
En plein jour, à cinq kilomètres du palais de la République, sous les yeux impuissants des passants et des riverains, le trafic s’opère en toute impunité et dans un « je-m’en-foutisme » qui frôle l’intimidation. Pour 1 000 francs CFA, les usagers s’approvisionnent en quelques secondes. D’un geste machinal, presque invisible, le troc mécanique s'opère. La scène se joue sur le fil du rasoir. Trajectoires calculées, regard presque détourné, la petite feuille blanche contenant le Kush passe d’une paume à une autre. Après quelques minutes de consommation seulement, l’effet est immédiat. Le produit plonge le consommateur dans une sédation profonde, marquée par une posture courbée ou figée.
« C’est l’effet zombie », explique Moustapha, un résident de la rue 25 qui se bat depuis plusieurs mois avec ses amis pour l’éradication de ce fléau qui gangrène leur quartier. « Ce sont des scènes devenues banales pour nous. Nous en filmons tous les jours. C’est du Kush. Ils le fument et restent figés sur place pendant des minutes sans savoir où ils se trouvent. Cette drogue ne vient pas du Sénégal. Ce sont des Sierra-Léonais et des Guinéens qui l’ont introduite ici. Le Sénégalais ne la fabrique pas, mais la consomme », détaille-t-il.
Ces trafiquants venus de pays de la sous-région, qui ont installé leur cartel à la rue 25, représentent une menace réelle pour les riverains. « On ne dort plus, ni le jour ni la nuit. Ils s’installent sur le pas de nos portes, fument leur poison, nous insultent et nous agressent. C’est devenu invivable », dénonce à bout de nerfs une commerçante — sous le coup de menaces — qui a requis l’anonymat. « Je n’ose plus sortir la nuit pour me promener dans les rues », confie-t-elle.
Cette enquête menée par Seneweb au plus près du trafic révèle une autre réalité : celle de l’occupation clandestine et sauvage de certains édifices publics. Au marché Tilène, l’activiste et créateur de contenu sur TikTok, Lawder, nous guide à travers les dédales de l’étage du lieu de commerce. Loin des étals de légumes, ces trafiquants-squatteurs ont transformé le toit du marché en un véritable lieu de vie clandestin. Ils y dorment, y font leurs besoins et y consomment de la drogue. « C’est ici leur quartier général, leur lieu de vie et leur laboratoire de stockage et de conditionnement du Kush », peste Lawder, qui invite les autorités à mettre fin aux agissements malsains de ces trafiquants.
Le 4 août dernier, la Police avait mené une opération coup de poing sur les lieux et au tunnel de Soumbédioune. Cette action avait permis la découverte de 13 cornets de Kush et l’arrestation de plus d’une vingtaine de trafiquants. Mais ces nombreux coups de filet de la Police, qui ont permis la saisie de quantités importantes de drogues de synthèse (20,22 kg de Kush, 4 133 doses de Kush, 34 000 comprimés de Tramadol saisis par la Police), n’ont visiblement pas stoppé le trafic. Ce dernier gangrène les autres quartiers de Dakar de manière plus insidieuse, comme en attestent les nombreuses arrestations de célébrités et d'actrices de téléfilms pour détention ou trafic de drogues de synthèse.
Une féminisation inquiétante de la consommation
« Je suis dans ce business depuis 2017. Je vends de la MDMA et du Kush. Le produit vient souvent des pays voisins comme la Guinée, la Sierra Leone ou le Mali, acheminé par camion ou par voie terrestre. Je peux me faire entre 200 000 et 300 000 F CFA par jour. Mes clients sont variés : des gens aisés, des jeunes, mais surtout des femmes », confie sous le couvert de l’anonymat un dealer qui a accepté de répondre à nos questions. Comme pour confirmer ses dires, son téléphone sonne ; au bout du fil, une fidèle cliente : « Tu as de la MD [MDMA] ? lui lance-t-elle. Viens me livrer. On va se mettre bien et consommer ensemble. »
« On propose aussi des mélanges comme le soda aux comprimés. Les jeunes filles en raffolent. Le marché est énorme et très rentable », confie-t-il, confirmant la féminisation accrue de sa clientèle. C'est un phénomène très dangereux qui inquiète également le psychiatre-addictologue Dr Oumar Mamadou Samba. Selon lui, que ce soit au Centre de prise en charge des addictions de Dakar (CEPIAD, créé en 2014) ou au service psychiatrique de l’Hôpital de Fann, « les demandes de consultation de femmes pour une addiction aux drogues de synthèse sont de plus en plus nombreuses, malgré les pesanteurs socioculturelles ».
Actuellement, confie le médecin, « le Kush représente l’une des drogues de synthèse les plus consommées par nos patients. C’est un cannabinoïde mélangé à diverses substances toxiques. Ses effets sont redoutables : sédation extrême, perte de conscience, hallucinations, amnésie et parfois arrêt respiratoire. On observe une véritable épidémie d’addiction chez les jeunes. Et la difficulté dans la prise en charge réside dans le fait qu’on ne connaît pas toutes les composantes de cette drogue ».
À l’en croire, parallèlement au Kush, de nouvelles pratiques apparaissent et incitent de plus en plus les femmes à la consommation, surtout dans le monde de la nuit et du jet-set : c’est l’apparition du Lean drink , encore appelé Purple drink . Il s'agit d'un mélange de soda, de sirop de codéine et de comprimés, révèle l’addictologue, qui appelle au renforcement de la sensibilisation et de la vigilance sécuritaire aux frontières.
L’arsenal judiciaire à l’épreuve
Sur le plan juridique, le Sénégal dispose d’un arsenal répressif particulièrement sévère. La loi Latif Guèye punit le trafic international de stupéfiants de peines allant de 10 à 20 ans de réclusion criminelle ferme, excluant toute possibilité de sursis pour les trafiquants. Toutefois, les spécialistes s’accordent sur l’urgence de l’adapter face à la mutation permanente des molécules chimiques.
« Le Sénégal est une zone de transit stratégique en raison de sa position géographique, de ses 700 km de côtes et de ses infrastructures portuaires et aériennes. La loi Latif Guèye de 2007 a sévèrement renforcé les peines contre le trafic de drogue, allant de 10 à 20 ans de prison ferme. Cependant, la lutte doit s’adapter à la mutation rapide des drogues de synthèse dont les compositions chimiques changent constamment », analyse le journaliste et chroniqueur judiciaire Daouda Mine.
En attendant ce toilettage des textes, l’épidémie chimique continue de gagner du terrain.







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