Pendant plusieurs décennies, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) a surtout été associée aux marchés pétroliers. Créée à la suite du premier choc pétrolier des années 1970, elle avait pour mission d’aider les pays industrialisés à faire face à d’éventuelles ruptures d’approvisionnement en pétrole. Cinquante ans plus tard, son champ d’action s’est considérablement élargi. Ses analyses portent désormais sur l’électricité, le gaz naturel, les énergies renouvelables, les véhicules électriques, l’hydrogène, les batteries, les minerais critiques ou encore les émissions de gaz à effet de serre. Les gouvernements, les entreprises et les investisseurs suivent attentivement ses publications, qui influencent les politiques énergétiques dans de nombreuses régions du monde.
​L’AIE a été fondée en 1974 dans le cadre de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), quelques mois après le premier embargo pétrolier. Son siège est installé à Paris et l’organisation compte aujourd’hui 32 pays membres, auxquels s’ajoutent 13 pays associés, parmi lesquels figurent plusieurs grandes économies émergentes comme le Brésil, l’Inde, l’Indonésie, Singapour ou le Maroc. Ensemble, ces pays représentent plus de 80 % de la consommation mondiale d’énergie.
​À ses débuts, l’agence avait principalement pour mission de coordonner les réserves stratégiques de pétrole de ses membres afin de répondre à une éventuelle interruption des approvisionnements. Les États membres doivent ainsi disposer de stocks équivalant à au moins 90 jours d’importations nettes de pétrole, une règle qui demeure l’un des piliers de la sécurité énergétique des pays adhérents.
​Le paysage énergétique mondial s’est toutefois profondément transformé. L’essor des énergies renouvelables, la lutte contre le changement climatique, les tensions sur les marchés du gaz après l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022 ou encore le développement de l’intelligence artificielle ont progressivement déplacé le centre de gravité des analyses de l’AIE.
​Parmi ses publications les plus suivies figure le World Energy Outlook, publié chaque année depuis 1977. Ce rapport présente plusieurs scénarios d’évolution de la demande énergétique mondiale jusqu’au milieu du siècle en fonction des politiques déjà mises en œuvre, des engagements climatiques annoncés par les États ou des trajectoires compatibles avec la neutralité carbone. Les gouvernements, les compagnies pétrolières, les producteurs d’électricité et les investisseurs utilisent largement ces projections pour orienter leurs décisions.
​Les chiffres publiés par l’agence servent souvent de référence dans les débats internationaux. Dans son rapport World Energy Investment 2025, l’AIE estime que les investissements mondiaux dans le secteur de l’énergie devraient atteindre 3 300 milliards de dollars en 2025. Pour la première fois, près de 2 200 milliards de dollars, soit environ les deux tiers de ce total, seraient consacrés aux technologies liées à la transition énergétique, notamment les énergies renouvelables, les réseaux électriques, le stockage, les batteries, le nucléaire et les véhicules électriques. Les investissements dans le pétrole, le gaz et le charbon représenteraient environ 1 100 milliards de dollars.
​L’agence est également devenue une référence sur les marchés de l’électricité. Dans son rapport publié en février 2025, elle prévoit une augmentation de la demande mondiale de près de 4 % par an entre 2025 et 2027, sous l’effet conjugué de l’industrialisation, de l’électrification des usages, de l’essor des centres de données et du développement de l’intelligence artificielle. Selon l’AIE, les data centers pourraient à eux seuls représenter une part croissante de cette consommation supplémentaire au cours des prochaines années.
​Les minerais critiques occupent désormais une place tout aussi stratégique dans ses travaux. Les batteries, les panneaux solaires, les éoliennes ou les véhicules électriques nécessitent des quantités importantes de lithium, de cobalt, de cuivre, de nickel ou encore de graphite. Dans son étude Global Critical Minerals Outlook 2025, l’AIE souligne que la demande de lithium a été multipliée par plus de trois entre 2017 et 2024, tandis que celle du nickel destiné aux batteries continue de progresser rapidement. Ces évolutions alimentent de nouvelles stratégies industrielles dans plusieurs pays africains riches en ressources minières.
​Les économies africaines occupent d’ailleurs une place croissante dans les analyses de l’agence. Son rapport Africa Energy Outlook 2022, qui reste la publication de référence consacrée au continent, rappelle que près de 600 millions d’Africains n’ont toujours pas accès à l’électricité. L’AIE estime également que l’Afrique ne représente qu’environ 3 % des émissions mondiales de dioxyde de carbone liées à l’énergie, alors qu’elle concentre près de 20 % de la population mondiale. Ces données alimentent les discussions sur le financement de la transition énergétique et sur les besoins d’investissement dans les réseaux électriques africains.
​Les gouvernements s’appuient régulièrement sur ces travaux pour élaborer leurs stratégies nationales. Les projections de demande, les scénarios d’évolution des prix de l’énergie ou les analyses relatives à la sécurité d’approvisionnement servent à préparer les plans d’investissement, à définir les politiques industrielles ou à adapter les infrastructures énergétiques. Les investisseurs suivent eux aussi ces publications, car elles permettent d’anticiper les secteurs susceptibles de connaître la plus forte croissance au cours des prochaines décennies.
​L’influence de l’AIE ne repose donc pas sur un pouvoir réglementaire. L’organisation ne fixe ni les prix du pétrole, ni les politiques énergétiques des États. Sa crédibilité tient à la qualité de ses bases de données, à ses capacités de modélisation économique et à l’expertise mobilisée dans ses analyses. Dans un secteur où les décisions d’investissement se chiffrent souvent en milliards de dollars et produisent leurs effets pendant plusieurs décennies, disposer de projections reconnues à l’échelle internationale constitue un avantage considérable.
​L’évolution de l’Agence internationale de l’énergie reflète finalement celle du système énergétique mondial. Créée pour répondre aux crises pétrolières, elle est devenue l’une des principales références sur l’ensemble des transformations qui redessinent aujourd’hui la production, la consommation et le financement de l’énergie à l’échelle de la planète.







