Quatorze semaines. Pour certaines jeunes mères, c’est à peine le temps de récupérer de l’accouchement, de survivre aux nuits hachées et de trouver une solution pour faire garder un bébé encore entièrement dépendant d’elles. Au moment de reprendre le travail, certaines renoncent à leur carrière, d’autres reprennent avec leur bébé sous le bras, tandis que d’autres bricolent des solutions pour ne pas perdre leur emploi.
Le Sénégal s’apprête à passer de 14 à 18 semaines de congé de maternité. Quatre semaines de plus, longtemps réclamées par les femmes travailleuses. Un soulagement, certes. Mais aussi une nouvelle inquiétude : ces semaines supplémentaires pourraient-elles rendre les femmes moins « employables » aux yeux de certains employeurs ?
Il y a des moments où devenir mère oblige à faire un choix qu’on n’avait jamais imaginé devoir faire. Pour certaines femmes, le retour au travail arrive alors que le bébé est encore entièrement dépendant d’elles, et que la question de la garde n’a toujours pas trouvé de réponse.
En 2022, après quatre années passées dans une entreprise privée, Gina Henriette, 27 ans, a été confrontée à ce dilemme. Elle avait accouché par césarienne. À la fin de son congé, son corps n’était pas encore totalement remis. Sa fille, encore très jeune, était souvent malade et ne se calmait qu’au sein. Personne pour garder le bébé. Il fallait choisir entre reprendre le travail ou rester auprès de son enfant.
"J’ai accouché par voie césarienne. Je n’étais pas dans les dispositions de reprendre le boulot après avoir écoulé mes trois mois de congés parce que je n’étais pas encore complètement guérie et je ne pouvais pas confier mon bébé à une autre personne. Ma fille était trop petite, maladive et pleurait tout le temps. Seul l’allaitement pouvait la calmer », raconte-t-elle.
"Je savais que si je reprenais à ce moment-là , je ne serais pas productive comme avant car je n’aurais pas la conscience tranquille en la laissant derrière moi. C’est pourquoi, j’ai enterré ma carrière professionnelle », ajoute la jeune mère.
Puis, s’en suivront des moments difficiles, durant lesquelles Gina Henriette fera face à une douleur psychologique intense : « Je suis restée une semaine presque à pleurer. Il m’arrivait même d’en vouloir à mon bébé qui est innocent. Je me disais parfois que s’il n’était pas venu, peut-être que je n’aurais pas à abandonner mon boulot ».
Aujourd’hui, sa fille a grandi. Mais Gina, elle, peine toujours à retrouver un emploi. Avec le soutien de son mari, elle tient une boutique de produits cosmétiques et un multiservice devant leur domicile : « C’est tout un rêve brisé malgré tous les diplômes acquis. Les femmes ne méritent pas ça. Il est vraiment temps qu’on applique cette loi et, si possible, il faut ouvrir des crèches dans les entreprises pour sauver la carrière professionnelle de ces braves femmes », assène-t-elle.
Reprendre le travail, un parcours du combattant
Des douloureuses expériences de ce type, beaucoup de mères y ont été confrontées. D’autres jeunes mamans les ont vécues sous d’autres formes. Madame Dia, par exemple, est enseignante dans une école franco-arabe à Keur Massar. Devenue mère en 2022, elle a pu, contrairement à Gina, conserver son emploi. Mais, sans solution de garde. Souhaitant poursuivre l’allaitement exclusif, elle a choisi d’emmener son bébé à l’école.
"Je n’avais personne pour m’aider et je ne pouvais pas le confier à la crèche parce que je tiens beaucoup à l’allaitement exclusif. Du coup, je l’amenais tous les jours avec moi à l’école", nous confie-t-elle.
Le bébé était installé dans un coin de la classe. Elle le portait parfois dans ses bras. Mais, de petits incidents n’étaient pas rares, puisque les pleurs du petit interrompaient de temps à autre, les cours : « J’ai souffert pendant au moins six mois. Déjà , je passais des nuits blanches et le jour c’est l’école qui m’attend. C’était très difficile. Mais je me suis quand même battue ».
Une expérience qui a marqué la jeune mère : «Quand je pense à ces trois mois de congés, ça ne me donne pas envie de retomber enceinte. C’est vraiment insuffisant. »
Pour Binetou Ndiaye (nom d’emprunt), jeune maman, devenue mère en 2024, la reprise s’est faite autrement. Vivant loin de son bureau et sans possibilité de compter sur sa famille pour garder son enfant, elle a négocié du télétravail avec son employeur.
"J’ai commencé le télétravail parce que j’habite très loin du bureau. Ce serait compliqué de laisser le bébé et de me rendre au bureau tous les jours. Il a été vraiment compréhensif et m’a accordé le télétravail".
Elle a ainsi travaillé près d’un an avec sa fille à ses côtés, avant de la confier à une crèche et de reprendre progressivement le chemin du bureau.
Il s’agit là , de trois femmes et de trois expériences. L’une a sacrifié sa carrière, l’autre a gardé son emploi au prix de plusieurs mois d’épuisement. La troisième a pu compter sur la souplesse de son employeur. Des histoires différentes, mais une même difficulté : comment travailler quand le bébé a encore besoin de sa mère ?
L’insuffisance des 14 semaines
Fatou Binetou Yaffa est la présidente du Réseau national des femmes travailleuses du Sénégal (RENAFETS). Elle explique pourquoi les travailleuses réclamaient depuis longtemps un allongement du congé :
« Nous nous sommes battues pour que ça soit rallongé parce que, tout simplement, nous avons trouvé insuffisantes ces 14 semaines. À ce stade, l’enfant est encore très petit. Et pour pouvoir le laisser à la maison, la mère est obligée de chercher une nounou ou de voir avec les crèches, qui sont très coûteuses », indique-t-elle.
La Présidente du RENAFETS signale que quand ces mères reprenaient le travail, certaines n’étaient pas totalement rétablies. Parce que quand la femme est en état de grossesse, il y a un développement d’hormones et «tout n’est pas immédiatement rétabli après l’accouchement ».
Le RENAFETS avait donc plaidé pour six mois, notamment au nom de l’allaitement exclusif. Mais les contraintes liées au financement ont conduit à retenir 18 semaines.
«Nous nous sommes battues pour avoir six mois de congé de maternité pour l’allaitement exclusif. Mais on s’est rendu compte que ce n’était pas possible parce que ce sont les employeurs qui cotisent. Nous avons donc opté pour les 18 semaines, c’est-à -dire un mois de plus sur les trois mois après l’accouchement ».
Pour Fatou Binetou Yaffa, cette réforme doit être accompagnée par des crèches communautaires. Ce, pour mettre les femmes à l’aise, pour "leur permettre d’avoir leurs bébés à leurs côtés, et d’avoir l’esprit tranquille, notamment pour celles qui travaillent".
Quatre semaines de plus… et une nouvelle inquiétude
Le ministre de la Fonction publique, du Travail et de la Réforme du service public, Mamadou Lamine Dianté, a annoncé que le nouveau Code du travail prévoit désormais 18 semaines de congé de maternité.
Une avancée accueillie avec soulagement. Mais, elle fait aussi naître des interrogations chez certaines travailleuses.
Madame Mbow, agent de transit au Port autonome de Dakar, salue une revendication enfin entendue : « Nous applaudissons parce que nous l’avons toujours réclamé, toujours plaidé. Aujourd’hui, les autorités décident enfin d’apporter une réponse à notre plaidoyer ».
Mais elle appelle à sécuriser davantage les femmes : « C’est bien d’accompagner, mais c’est mieux de protéger, de sécuriser les femmes. Parce que cette décision, c’est sûr que ça n’arrangera pas certains employeurs. Certains d’entre eux pourraient même ne plus recruter des femmes qui, au final, risquent d’en pâtir », dit-elle.
Le RENAFETS rassure les femmes
Mais, sur ce point, Fatou Binetou Yaffa se veut rassurante. Pour elle, les femmes ne doivent aucunement craindre que cette réforme leur porte préjudice : « Qu’elles soient rassurées parce que c’est bien verrouillé. Avec les 18 semaines, la femme est davantage protégée qu’auparavant. Pas de crainte, pas de peur, car la discrimination de la femme pour son statut a bien été prise en compte dans le nouveau Code. Ce sont des garanties et des clauses bien établies. Nous sommes plus que protégées qu’avant », assure-t-elle.
Protéger la maternité et changer les mentalités
Pour Dr Seynabou Mbaye, présidente du Conseil sénégalais des Femmes (COSEF), le problème dépasse la seule durée du congé. De son avis, cette situation révèle une «absence de dispositifs d’accompagnement permettant aux femmes de retour de leur congé de maternité, de se consacrer à leur travail, dans la sérénité, en sachant leur enfant dans des conditions de sécurité et de prise en charge optimales ».
Tout en saluant le passage à 18 semaines, elle insiste, sur la perception de la maternité dans le monde professionnel : « C’est une avancée qu’il faut saluer puisqu’il s’agit de donner à la femme enceinte un mois de congés supplémentaire. Surtout que c’est le couronnement d’un long processus de revendication porté par les femmes travailleuses unies dans une même dynamique ».
Sur le risque de discrimination à l’embauche, Mme Mbaye rassure. Elle évoque les termes de la récente réforme du Code du travail, adoptée le 18 août 2026, qui interdit formellement la discrimination à l’égard des femmes, même à l’embauche. Le texte «prévoit des dispositions très claires de recours aux juridictions et des sanctions».
Pour elle, l’enjeu est désormais de faire évoluer les mentalités et de faire comprendre que la maternité ne doit pas être perçue comme un frein à la vie professionnelle.
« Il faudrait continuer la formation et la sensibilisation pour que la maternité ne soit pas perçue par l’employeur comme un obstacle à la productivité, mais plutôt, comme un rôle social qui permet à la société d’exister. Sans maternité, point d’enfants et point de ressources humaines », explique t-elle.
La Docteure Seynabou Mbaye défend également l’idée de crèches dans les entreprises. Mais, à condition que leur coût soit accessible : «Oui, si ces crèches sont gratuites ou si la contribution demandée à la travailleuse est moindre. Mais la réalité montre qu’elles sont hors de portée des bourses moyennes, surtout dans notre société où le coût de la vie est très cher ».
Une position partagée par Madame Mbow. Pour elle, il faut des crèches dans les entreprises pour permettre aux femmes de travailler en toute sécurité, dans le confort et la sérénité, à côté de leurs enfants.
Et pour le RENAFETS, le combat se poursuit désormais à ce niveau : « Après avoir obtenu ces 18 semaines de congé, notre combat continue et s’oriente cette fois-ci surtout sur l’accessibilité des crèches. Nous plaidons pour les crèches communautaires», indique sa présidente.
La bataille de l’application
Aujourd’hui, une question reste en suspens. Comment s’assurer que les droits inscrits dans le nouveau Code seront réellement appliqués ?
A ce sujet, la COSEF appelle à une application rigoureuse des nouvelles dispositions du Code du travail, concernant la protection de la maternité et le renforcement du contrôle des entreprises et établissements par l’Inspection du Travail et de la Sécurité sociale.
Elle plaide également pour « la mise en place d’un dispositif national fonctionnel de signalement anonyme des violations des droits des travailleuses ».
De son côté, le RENAFETS entend poursuivre le plaidoyer et travailler à la vulgarisation des nouveaux droits : « Notre prochain plaidoyer s’accentuera d’abord sur la promulgation de la loi sur les 18 semaines et sur les missions au niveau de l’Observatoire, pour faire en sorte qu’on puisse l’appliquer ».
Après les 18 semaines, le combat continue
Le passage de 14 à 18 semaines constitue une avancée majeure pour les femmes qui réclamaient depuis longtemps, davantage de temps auprès de leur nouveau-né. Mais leurs témoignages montrent aussi que la durée du congé n’est qu’une partie du problème.
Gina a payé le prix fort : sa carrière. Madame Dia a choisi de rester en emploi, au prix de mois d’épuisement et la jeune maman anonyme a pu préserver son activité grâce au télétravail. Mais, elle mesure elle aussi la fragilité des solutions dont disposent les femmes.
Demain, les mères auront peut-être quatre semaines de plus pour récupérer, allaiter et profiter de leur bébé. Elles veulent désormais être certaines que ces quatre semaines ne leur coûteront pas leur emploi.
Le véritable enjeu de la réforme n’est plus seulement de donner davantage de temps aux mères, mais plutôt de leur permettre de rester des travailleuses sans être contraintes de choisir entre leur enfant et leur avenir professionnel.








