Yahya Jammeh, l'ombre du dictateur, "homme de paix et d'amour" plane toujours sur la Gambie
Rédigé le Lundi 6 Février 2017 à 21:49 | Lu 96 fois | 0 commentaire(s)
Élu tous les 5 ans depuis 1996, Jammeh a assis son pouvoir sur la répression. Il a beau être parti, son ombre plane toujours sur le pays.
Les dernières affiches de Yahya Jammeh se trouvent à Kanilaï, à deux heures de Banjul. Son village natal pleure ses largesses passées. Derrière un immense mur d'enceinte se cache tout son univers. Sa ferme, des maisons pour sa famille, un zoo... On n'en saura pas plus, c'est une forteresse bien gardée, d'autant qu'un impressionnant déploiement de troupes sénégalaises de la Cedeao est là pour la « sécuriser ». À côté, des femmes boivent le thé près de misérables maisonnettes en zinc.
Pas de tee-shirt « Gambia has decided » ici. Non, toutes portent des tee-shirts verts, arborant des photos de Yahya Jammeh dans son inénarrable boubou blanc, avec ses lunettes de soleil et son chéchia : « Un homme de paix et d'amour ». Sur l'un, il tient un Coran, sur l'autre, il conseille de « manger ce que vous cultivez, cultiver ce que vous mangez », sur le troisième, il brandit son éternel sceptre. « C'est un homme très généreux, il nous donne du riz, de l'huile, de l'argent, quand il vient, assure Binta. On va l'acclamer et il passe ça aux soldats pour nous. » Elle en parle au présent : « Non, il n'est pas parti donc on n'est pas tristes ! Son frère et sa famille sont encore là, comment pourrait-il partir sans sa famille ? Il va revenir, ils l'ont dit à la télé… » À côté, Zeituna insiste : « C'est un homme bon. Avec lui, on peut parler diola si on n'est pas très éduqué et qu'on ne parle très bien anglais, parce qu'il est comme nous. » Jammeh a encore ses fans. À l'aéroport, le soir du départ de Jammeh, le 21 janvier, des partisans pleurent sur le tarmac. « Il faut se rappeler que ces gens n'ont parfois été informés que par le Daily Observer, qui inventait des rencontres de Jammeh avec tous les dirigeants de la terre et racontait qu'Obama lui distribuait des médailles », rappelle Jeffrey Smith, chercheur à Vanguard Africa. On a beau chercher, les quelques réalisations dans le pays sont pourtant bien maigres : un aéroport, la télévision nationale, des écoles, l'université, des hôpitaux quand il n'en existait qu'un seul, à Banjul. Même si Yahya Jammeh, lui, se fait soigner aux États-Unis. Au regard des souffrances imposées à la population, elles sont nulles.
Il adapte également sa politique étrangère aux circonstances. En novembre 2015, il bannit l'excision. « C'était le moment où il s'était mis tout l'Occident à dos, c'était une très belle opération de communication à peu de frais, il savait très bien que cela ne serait jamais respecté », décrypte Jeffrey Smith. Voyant que les fonds européens sont bel et bien perdus, il se tourne vers les pays du Golfe… et la Gambie devient, en janvier 2016, une République islamique. Par ailleurs, son appétit de l'argent semble très ancré dans le réel. Sa fille est scolarisée dans une pension hors de prix de Manhattan. Dans sa collection de villas figure une maison à 3,5 millions de dollars à Potomac, dans le Maryland, aux États-Unis, en face de chez son ami Teodoro Obiang, le président de Guinée équatoriale chez qui il vient de trouver refuge, pendant que son peuple végète dans la misère.
Qu'en sera-t-il de Jammeh ?
Sera-t-il poursuivi pour ce qu'il a infligé à la Gambie ? L'accord de l'Union africaine, la Cedeao et l'ONU prévoit qu'il ne sera pas inquiété dans son pays d'accueil. Mais sa valeur légale est quasi nulle. Halifa Sallah, le porte-parole de l'opposition, n'a eu de cesse de rappeler qu'Adama Barrow, le nouveau président, ne l'avait pas signé et qu'il avait pour seul mérite d'avoir permis de faire partir Jammeh. Si Sallah a pris toutes les précautions en rappelant que l'ex-président était « présumé innocent », à l'étranger, certains s'activent déjà. La fondation Open Society, de Georges Soros, tentera de rassembler des preuves, en s'appuyant notamment sur les cas d'étrangers ayant été maltraités ou assassinés par le régime. Dernière question : peut-il revenir ? « Je ne vois pas Teodoro Obiang l'empêcher de mener à bien ses projets, s'il en a », admet Jeffrey Smith. Cette crainte ne doit pas être étrangère au fait que Barrow ait demandé que les forces de la Cedeao restent encore six mois. Il y a quelques jours, elles ont trouvé des armes à Kanilaï, et Barrow ne s'est toujours pas installé au palais présidentiel… L'ombre de Jammeh, même parti, planera encore longtemps sur la Gambie.
Lepointafrique.com
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