Face aux controverses autour de l’histoire sénégambienne, le diplomate à la retraite Boubou Senghote défend une lecture fondée sur la mémoire historique, le rôle des corporations artisanales et les liens qui ont façonné les sociétés traditionnelles. À travers des témoignages familiaux, des références culturelles et l’exemple d’alliances dynastiques, il entend réhabiliter la place des Maabuɓe et des autres corps de métiers dans la construction de l’histoire du Sénégal.
Une réponse à Amadou Bakhaw Diaw sur l’histoire et les hiérarchies sociales
Amadou Bakhaw Diaw,
Vos interprétations de l’histoire sénégambienne suscitent des interrogations sur la manière dont les hiérarchies sociales anciennes sont présentées et interprétées aujourd’hui. Pour ma part, je considère que l’histoire mérite mieux que des lectures qui réduisent la complexité de nos sociétés à des catégories rigides ou à des jugements de valeur hérités du passé.
La place des Maabuɓe dans les sociétés du Waalo, du Jolof et du Fuuta-Tooro ne saurait être évaluée uniquement à travers les préjugés sociaux contemporains. Il est essentiel de replacer cette corporation dans son contexte historique, économique, culturel et spirituel.
Les Maabuɓe : gardiens d’un savoir-faire indispensable
Dans les sociétés sénégambiennes traditionnelles, le tissage constituait bien davantage qu’une activité artisanale. Les étoffes, les pagnes et les boubous participaient à l’expression du prestige, de l’autorité et de la distinction sociale.
Grâce à leur maîtrise du cañirgal, les Maabuɓe contribuaient directement à la représentation du pouvoir et à la préservation de savoir-faire transmis de génération en génération. Leur travail répondait à des besoins essentiels tout en participant à la vie économique et symbolique des royaumes.
Les motifs, les techniques et les traditions associés au tissage pouvaient également revêtir des significations culturelles et spirituelles particulières. Ces dimensions méritent d’être étudiées avec sérieux, en distinguant les traditions orales, les croyances et les faits historiques documentés.
Réduire les Maabuɓe à une position subalterne revient donc à négliger leur contribution à l’organisation matérielle et culturelle des sociétés anciennes.
Un savoir artisanal associé à une mémoire spirituelle
Dans la tradition, certaines corporations artisanales sont également associées à des pratiques rituelles, à des connaissances thérapeutiques et à la transmission de paroles traditionnelles.
Les récits relatifs aux cefi, aux relations symboliques avec le fleuve Sénégal et aux pouvoirs attribués aux artisans témoignent d’un patrimoine culturel qui mérite d’être étudié sans mépris ni simplification.
Il convient toutefois de distinguer les représentations spirituelles transmises par la tradition des éléments pouvant être établis par la recherche historique. Cette distinction n’enlève rien à l’importance culturelle de ces héritages.
La dignité du travail et le refus de la domination
L’histoire de ma propre famille illustre, à mes yeux, une conception particulière de la dignité et de l’indépendance.
Mon grand-père paternel aurait refusé une proposition des autorités coloniales visant à le nommer chef de village, estimant qu’il ne pouvait accepter une fonction destinée, selon lui, à faciliter la collecte d’impôts au bénéfice du pouvoir colonial.
J’ai moi-même décliné, en 2008, la proposition de jeunes frères de Mboumba qui souhaitaient me voir candidat au poste de maire. Mon père s’est réjoui de cette décision.
Ces expériences personnelles ne prétendent pas résumer l’histoire de toute une corporation. Elles illustrent néanmoins une conviction : la dignité ne se mesure ni à l’accès au pouvoir politique ni au rang attribué par une hiérarchie sociale.
Un parcours diplomatique au service de l’État
Mon parcours professionnel constitue également un élément de mon témoignage.
Entré dans la carrière diplomatique le 1er juillet 1981, j’ai exercé différentes fonctions au sein des représentations sénégalaises à l’étranger, notamment en Chine, en Éthiopie, au Brésil, au Gabon, en Afrique du Sud, en République de Corée et en Pologne, avant d’être nommé consul général du Sénégal en Zambie.
Ces responsabilités m’ont permis d’observer l’importance de la discipline administrative, de l’expérience et du respect des institutions.
Toute comparaison entre les parcours de diplomates doit cependant s’appuyer sur les fonctions effectivement exercées, les dates de nomination et les documents administratifs disponibles.
Les Maabuɓe, acteurs de la mémoire et de la transmission
Dans les traditions de certaines sociétés de la Sénégambie, les détenteurs de savoirs généalogiques jouaient un rôle important dans la transmission des filiations, des alliances et de la mémoire dynastique.
La parole des gardiens de la tradition pouvait contribuer à légitimer une ascendance, à préserver le souvenir des familles et à éclairer les relations entre les lignages.
Il importe donc de ne pas considérer les corporations artisanales comme de simples groupes de producteurs, coupés des affaires sociales et politiques. Leur rôle doit être étudié dans toute sa diversité, en tenant compte des différences entre les royaumes, les périodes et les traditions locales.
Il serait également incomplet d’évoquer les Maabuɓe sans reconnaître la contribution des femmes. Les potières, notamment, participaient à la fabrication de récipients, d’ustensiles et d’objets nécessaires à la vie quotidienne, à la conservation des produits et à certaines pratiques rituelles.
Leur savoir-faire constituait un apport économique et culturel majeur.
Les corporations artisanales, piliers de la société
Cette reconnaissance doit s’étendre à l’ensemble des fecciram golle’en, les corporations associées aux métiers spécialisés et au travail manuel.
Parmi elles figurent notamment :
- Les tafooɓe ou wayilɓe, associés au travail des métaux, notamment à la forge et à la bijouterie.
- Les sehooɓe ou lawɓe, spécialisés dans le travail du bois et la fabrication d’objets.
- Les ɗatooɓe ou sakkeeɓe, associés au travail du cuir et à la cordonnerie.
Ces appellations et leurs correspondances peuvent varier selon les communautés et les usages linguistiques.
Forgerons, tisserands, boisseliers, cordonniers, potières et autres artisans ont contribué à répondre aux besoins essentiels des populations. Leurs compétences participaient au fonctionnement de l’économie, à la transmission des connaissances et à la continuité des traditions.
La dignité du travail manuel mérite ainsi d’être reconnue sans réserve. Dans une perspective morale et religieuse, elle invite également à respecter celles et ceux qui vivent de leur savoir-faire et du fruit de leur travail.
L’alliance entre le Jolof et les Guissé : une mémoire à documenter
L’histoire de Penda Mabo et du Bourba Jolof Baca Penda Kholé Ndiaye constitue un autre élément important de cette réflexion.
Selon le récit traditionnel présenté ici, Guédel Guissé, maître tisserand originaire d’Aéré Lao, dans le Fuuta-Tooro, aurait rejoint le royaume du Jolof au XVIIe siècle avec sa sœur Penda Mabo. Connu pour ses talents de tisserand, de musicien et de généalogiste, il aurait été accueilli par le souverain.
Le récit rapporte que le Bourba Jolof serait tombé amoureux de Penda Mabo et l’aurait épousée, malgré les conventions sociales associées aux appartenances statutaires de l’époque.
De cette union serait né Guirane Penda Mabo Ndiaye, auquel la tradition attribue un rôle dans la transmission de l’héritage maternel et dans l’histoire des Guissé du Jolof.
Cette histoire, dont les différents éléments généalogiques et chronologiques gagneraient à être confrontés aux sources historiques, invite à examiner avec attention les alliances matrimoniales et les relations entre les lignages royaux et les corporations artisanales.
Si ces traditions sont confirmées par des sources concordantes, elles contribueraient à éclairer la complexité des relations sociales dans les royaumes précoloniaux.
Elles rappellent, en tout état de cause, l’intérêt de ne pas enfermer l’histoire sénégambienne dans une vision uniforme des appartenances et des hiérarchies.
Trois enseignements à retenir
Premièrement, les relations entre les groupes sociaux doivent être étudiées dans leur complexité. Les alliances, les échanges économiques et les liens familiaux peuvent avoir dépassé les frontières que certaines interprétations modernes leur attribuent.
Deuxièmement, la mémoire dynastique mérite un examen rigoureux. Les généalogies, les récits oraux et les traditions familiales constituent des matériaux précieux, à confronter autant que possible aux archives et aux travaux des historiens.
Troisièmement, aucune communauté ne peut revendiquer à elle seule l’ensemble du patrimoine historique sénégambien. L’histoire du Sénégal et de la Sénégambie s’est construite au fil des échanges, des alliances, des migrations et des contributions de populations diverses.
Pour une histoire affranchie des préjugés
La lecture des anciennes hiérarchies sociales comme une échelle naturelle de supériorité ou d’infériorité humaine ne permet pas de rendre compte de toute la complexité des sociétés traditionnelles.
Les relations entre groupes statutaires ont pu être marquées à la fois par des inégalités, des contraintes, des dépendances réciproques et des formes de reconnaissance. Une approche historique sérieuse doit tenir compte de ces différentes dimensions.
Défendre la mémoire des Maabuɓe ne signifie pas inverser les hiérarchies pour placer une corporation au-dessus des autres. Il s’agit plutôt de reconnaître la contribution de chacun à la construction de notre patrimoine commun.
Le jom, l’honneur, et la kersa, la pudeur, ne sont le monopole d’aucune communauté. Ces valeurs prennent tout leur sens lorsqu’elles s’accompagnent du respect de la dignité humaine et de la reconnaissance mutuelle.
L’identité sénégalaise s’est façonnée à travers des histoires entremêlées. La diversité des langues, des traditions, des métiers et des lignages constitue une richesse qu’aucune lecture exclusivement communautaire ne peut épuiser.
L’histoire ne doit être ni un instrument de domination ni un prétexte à l’humiliation. Elle exige de la rigueur, le respect des sources et l’humilité devant la complexité du passé.
C’est dans cet esprit que j’invite à poursuivre le débat sur l’histoire sénégambienne : non pour opposer les communautés, mais pour mieux comprendre leurs contributions respectives à notre héritage commun.
Fait à Dakar, le 25 octobre 2026.
Boubou Senghote
Président de l’Association pour la Renaissance du Pulaar / Tabital Pulaagu Senegaal
Premier vice-président de Tabital Pulaaku International








