Invité du Jury du dimanche sur iRadio, l’économiste et universitaire Chérif Salif Sy dresse un diagnostic sans complaisance sur l'image et l'influence diplomatique du Sénégal à l'international après deux années de crises politiques. Sans céder au fatalisme, il plaide pour une réorganisation stratégique fondée sur l'intelligence économique, la valorisation de l'expertise nationale et un lien renforcé entre universités, secteur privé et décision publique pour amorcer un véritable redressement.
Le Sénégal a-t-il perdu une partie de son influence sur la scène internationale ? Pour Chérif Salif Sy, le constat mérite d’être posé sans détour. Invité de l’émission Le Jury du dimanche, l’économiste estime que les événements des deux dernières années ont contribué à ternir l’image du pays auprès de ses partenaires et des observateurs internationaux. Mais cette perception ne constitue pas, à ses yeux, une fatalité. « Nous avons donné l’impression au monde, ces deux dernières années, que le Sénégal était en train de sombrer ou, en tout cas, était sur de mauvais rails », reconnaît-il. Loin de considérer cette situation comme irréversible, il se montre convaincu de la capacité du pays à se relever et à retrouver sa place dans le concert des nations. « Notre pays a les capacités de se redresser et de retrouver ce prestige », affirme-t-il, en insistant sur la nécessité de retisser les liens entre les milieux universitaires, les autorités gouvernementales et le secteur privé. Pour lui, ces trois composantes constituent des leviers essentiels pour surmonter les difficultés actuelles et mieux préparer l’avenir.
Le Sénégal dispose encore d’atouts considérables
Malgré les inquiétudes liées à l’image récente du pays, Chérif Salif Sy refuse de réduire le Sénégal à ses difficultés actuelles. Il rappelle que le pays a longtemps été reconnu pour la qualité de ses ressources humaines, son expertise diplomatique et la contribution de ses cadres aux grandes institutions internationales. Il cite notamment Amadou-Mahtar M’Bow à la tête de l’Unesco, Jacques Diouf à la direction générale de la FAO et Babacar Ndiaye à la présidence de la Banque africaine de développement. Autant de figures qui illustrent, selon lui, la capacité du Sénégal à peser dans les espaces internationaux de décision. À cette expertise institutionnelle s’ajoute la visibilité de personnalités issues d’autres domaines, notamment la musique et le sport. Mais pour l’économiste, cette notoriété doit être davantage mise à profit pour servir les intérêts du pays. Le Sénégal possède des ressources humaines et intellectuelles qui pourraient contribuer à renforcer son influence, à condition de mieux les mobiliser.
« Où sont les Sénégalais ? Où est l’expertise sénégalaise ? »
L’une des préoccupations majeures de Chérif Salif Sy concerne la place occupée aujourd’hui par les experts sénégalais dans les grands débats internationaux. Au fil de ses déplacements et de sa participation à des rencontres internationales, l’économiste dit avoir été frappé par leur manque de visibilité. « Où sont les Sénégalais ? Où est l’expertise sénégalaise ? », rapporte-t-il, en évoquant les interrogations qui lui ont été adressées dans différents milieux. Pour lui, cette absence relative représente un risque. Les cadres de l’administration, les universitaires et les spécialistes sénégalais doivent pouvoir participer davantage aux discussions internationales, contribuer à l’élaboration des politiques et défendre les intérêts nationaux dans les espaces où se dessinent les grandes orientations économiques et diplomatiques. Il plaide ainsi pour une meilleure mobilité de l’expertise sénégalaise et une stratégie plus volontariste de valorisation des compétences nationales. Le Sénégal ne manque pas de ressources intellectuelles, estime-t-il. Le défi consiste plutôt à les organiser, à leur donner les moyens d’agir et à leur permettre de retrouver une place dans les réseaux internationaux d’influence.
Les think tanks, un maillon à renforcer dans la décision publique
Au-delà de la diplomatie, Chérif Salif Sy pointe une autre faiblesse : l’insuffisante intégration des centres de réflexion et des experts indépendants dans les processus de décision gouvernementale. Selon lui, les États modernes ne peuvent plus construire leur développement uniquement à partir des administrations et des décisions prises dans l’urgence. Ils ont besoin de structures capables d’analyser les tendances, d’anticiper les risques et de proposer des stratégies à long terme. « La réflexion guide l’action », rappelle-t-il en substance, soulignant que les think tanks et les dispositifs d’intelligence économique occupent une place importante dans les stratégies de développement des grandes nations. L’économiste cite notamment les États-Unis et la Chine, qui disposent de nombreux centres de réflexion. Il estime que le Sénégal doit, lui aussi, mieux exploiter les compétences disponibles dans ses universités, ses centres de recherche et ses institutions spécialisées. Il salue, dans ce sens, la création d’un bureau d’intelligence économique et de prospective à la présidence de la République sous Bassirou Diomaye Faye. Il considère cette initiative comme une avancée, tout en s’interrogeant sur son fonctionnement effectif. À ses yeux, ces structures doivent disposer d’une place clairement définie dans l’architecture institutionnelle et entretenir des relations de travail efficaces avec les ministères concernés. L’objectif est de permettre aux décideurs de bénéficier d’analyses indépendantes, d’identifier les opportunités et de mieux anticiper les évolutions économiques et géopolitiques.
Retrouver une capacité d’influence par l’anticipation
Pour Chérif Salif Sy, le redressement du Sénégal ne relève pas uniquement d’une question d’image. Il suppose une capacité collective à identifier les faiblesses du pays, à les transformer en leviers d’action et à défendre ses intérêts dans un environnement international marqué par des rapports de force. L’intelligence économique constitue, à ses yeux, un instrument essentiel de cette ambition. Elle doit permettre de protéger les secteurs stratégiques, de préserver les entreprises nationales et de renforcer la capacité du pays à anticiper les mutations mondiales. Mais cette ambition nécessite également une vision de long terme. L’économiste met en garde contre une gestion trop concentrée sur les urgences immédiates, au détriment de la réflexion prospective. Les autorités publiques, estime-t-il, doivent pouvoir s’appuyer sur des compétences extérieures à l’administration afin de bénéficier du recul nécessaire à la conception des politiques économiques et industrielles.
Cette exigence rejoint ses réflexions sur l’industrialisation du Sénégal, auxquelles il travaille depuis plusieurs décennies. Pour lui, le développement ne peut se construire sans une stratégie cohérente, fondée sur les ressources du pays, ses capacités productives et la valorisation de son potentiel humain.
Un redressement possible, à condition de se réorganiser
Au terme de son analysis, Chérif Salif Sy défend une conviction : les difficultés actuelles ne doivent pas conduire le Sénégal à renoncer à ses ambitions internationales. Le pays conserve des atouts importants, mais leur mobilisation exige une meilleure coordination entre les institutions publiques, le secteur privé et le monde de la recherche. Il appelle notamment à relancer la diplomatie sénégalaise, à faciliter la participation des cadres nationaux aux grandes rencontres internationales et à renforcer les passerelles entre les producteurs de connaissances et les responsables politiques. « Ma conviction est que c’est possible », affirme l’économiste. Son message est à la fois lucide et porteur d’espoir : le Sénégal dispose encore des ressources nécessaires pour retrouver son rayonnement, à condition de faire de la connaissance, de l’anticipation et de la coopération entre les forces vives du pays les piliers de son redressement.







