Économiste, expert financier et ancien conseiller technique auprès du Secrétaire d'État chargé du Logement, Alioune Sarr dénonce ce qu'il qualifie de licenciement arbitraire, orchestré par le directeur général de la Direction de la Construction et de l'Habitat, Moussa Tine. Son cas, loin d'être isolé, s'inscrit dans une vague de ruptures de contrat jugées abusives qui touche plusieurs structures publiques. La situation est telle que le Collectif Interministériel des Agents de l'Administration Sénégalaise (CIAAS) a publié un communiqué officiel ce 26 juillet 2026 pour interpeller le Premier ministre.
​Un programme toujours actif, une notification contestée
​Tout commence le 10 avril 2026. Ce jour-là , Alioune Sarr, spécialiste en finance, reçoit une notification de fin de contrat signée par le directeur général de la Direction générale de la Construction et de l'Habitat (DGCH). Pour lui, la stupeur est totale. Son contrat à durée indéterminée (CDI), obtenu après deux CDD successifs depuis son intégration en 2020, est adossé depuis 2023 à un programme national qui court officiellement jusqu'en 2035. Comment peut-on mettre fin à un contrat dont le programme socle est toujours en vigueur ?
​L'argument avancé par le directeur général pour justifier cette rupture repose sur une prémisse qu'Alioune Sarr réfute, pièces à l'appui : le Programme d'Accélération de l'Offre Adaptée en matière de logement, auquel son CDI est rattaché, n'aurait plus cours. Or, l'économiste produit un arrêté de 2016, prorogé jusqu'en 2035, attestant que ledit programme est toujours juridiquement en vigueur.
​« J'ai attiré l'attention du directeur général sur ce point, en lui répondant par écrit avec les documents justificatifs. Le programme est là , il court jusqu'en 2035, et il n'a servi une notification de fin de contrat qu'à une seule personne sur les quinze travailleurs que compte la direction », dénonce-t-il.
​Ce programme constitue l'une des composantes du dispositif « Zéro Bidonville » et s'inscrit directement dans la dynamique du projet des 100 000 logements, un chantier sur lequel Alioune Sarr a précisément travaillé en qualité de conseiller technique, apportant son expertise en modélisation économique et en suivi financier.
​Un profil institutionnel solidement ancré
​Ce qui rend cette affaire particulièrement saisissante, c'est le profil du cadre écarté. Titulaire d'une Maîtrise en Analyse et Politiques Économiques et d'un Master 2 en Économétrie Bancaire et Finances Quantitatives obtenus à l'UCAD, Alioune Sarr poursuit par ailleurs un Master 2 en Analyse, Évaluation et Digitalisation des Politiques Publiques à l'IPP.
​C'est surtout en sa qualité de Président du Comité d'évaluation du Fonds de Garantie pour l'Accès au Logement (FOGALOG), mission confiée à la suite d'une directive présidentielle du 18 décembre 2024, qu'Alioune Sarr a démontré la confiance que lui accordaient les plus hautes autorités de l'État. Il est par ailleurs Point focal auprès de l'ANSD et Président du sous-comité des programmes statistiques de l'Axe 2 du Système Statistique National.
​Suspension de salaire, mutation et manœuvres
​Avant même la notification de fin de contrat, Alioune Sarr affirme avoir subi une série de pressions administratives. Deux mois avant la rupture, le directeur général lui aurait adressé une demande d'explication pour « abandon de poste », un grief qu'il conteste formellement, avant de suspendre son salaire pendant un à deux mois.
​Fait plus troublant encore : le 9 janvier, soit près de trois semaines avant la demande d'explication du 28 janvier, le même directeur l'avait déjà muté vers la Direction de la Promotion de l'Habitat Social. Une mutation unilatérale à laquelle il s'est conformé en prenant régulièrement service. « Comment peut-on me reprocher un abandon de poste alors qu'on m'avait déjà déplacé ? », s'interroge-t-il.
​Saisie du dossier, l'Inspection du travail s'est heurtée au refus du directeur général de signer le procès-verbal de conciliation, ce dernier s'étant contenté de déclarer qu'il s'agissait de « la décision de l'autorité », sans autre précision.
​Des mois de silence institutionnel
​Face à cette situation, Alioune Sarr dit avoir épuisé toutes les voies de recours internes. Il a successivement adressé des courriers et sollicité des audiences auprès du Secrétaire général du ministère, de la Direction des Affaires juridiques, du ministre en charge de l'Habitat, Balla Moussa Fofana, du Premier ministre et du ministre de la Fonction publique. Des démarches restées sans réponse.
​« Ce qui fait le plus mal, c'est de rester dans l'attente. L'autorité n'a pas daigné me répondre », confie-t-il, après plus de trois mois de mutisme administratif.
​Le CIAAS tire la sonnette d'alarme
​Le cas d'Alioune Sarr n'est pas isolé. Il s'inscrit dans une tendance que le Collectif Interministériel des Agents de l'Administration Sénégalaise (CIAAS) a officiellement dénoncée dans un communiqué rendu public ce 26 juillet 2026, signé par son coordonnateur Omar Dramé.
​Le CIAAS recense une vague de licenciements touchant plusieurs structures publiques. À la Direction générale de la Construction et de l'Habitat, c'est précisément le cas d'Alioune Sarr qui est cité : « un économiste financier licencié par le DG Moussa Tine après plusieurs mois d'acharnement ». Au SN HLM, 9 cadres ont été évincés pour motif économique. Au Programme d'Urgence de Modernisation des Axes et Territoires Frontaliers (PUMA), 8 agents ont subi le même sort. Enfin, au Programme de Formation École-Entreprise relevant du ministère de l'Emploi, 32 agents ont été licenciés sous la tutelle de l'ancien ministre Moustapha Ndieck Sarré.
​Le collectif pointe une contradiction : ces licenciements présentés comme économiques s'accompagneraient de recrutements à connotation politique destinés à remplacer les agents évincés. « Une pratique que le CIAAS juge inadmissible et inacceptable », précise le communiqué, rappellant que les motifs invoqués « ne respectent pas les dispositions du Code du travail ».
​« Que le droit soit dit »
​Alioune Sarr est catégorique : il ne réclame ni faveur ni traitement de faveur. « Je ne veux pas qu'on me donne raison par principe. Je veux qu'on dise le droit. Si le droit dit que j'ai tort, j'en assumerai toutes les conséquences. Mais si le droit dit que je suis dans mon droit, qu'on me rétablisse dans mes droits. Je suis Sénégalais, comme tout autre citoyen. »
​Le CIAAS conclut son communiqué sur une mise en garde adressée aux décideurs : « C'est à ce prix que nous pourrons préserver la stabilité du climat social et nous conformer à l'appel du Chef de l'État, qui ambitionne de protéger tous les Sénégalais dans la quête d'un Sénégal nouveau, réconcilié et émergent. »
​ La rédaction a tenté de joindre la Direction générale de la Construction et de l'Habitat ainsi que le Ministère de l'Urbanisme, des Collectivités Territoriales et de l'Aménagement des Territoires pour recueillir la position du directeur général Moussa Tine et du ministre Balla Moussa Fofana. Nos sollicitations sont restées sans réponse à l'heure de la publication.








