Depuis plusieurs mois, les signaux d’alerte se multiplient sur la trajectoire financière du Sénégal. Selon l’enseignant-chercheur à la FASEG (UCAD), le Pr Amath Ndiaye, l’État fait face à « un déficit budgétaire élevé, une dette publique excessivement lourde, un service de la dette absorbant une part croissante des recettes fiscales, une dépendance permanente au refinancement et une dégradation de la confiance des investisseurs ».
​Dans une analyse détaillée sur les récentes sorties du Trésor public, l’économiste souligne que les difficultés sur le marché régional UEMOA traduisent une défiance marquée. « Le poids de la dette, les difficultés dans les discussions avec le FMI, les Total Return Swaps (TRS), les dégradations de la notation souveraine et le recours permanent au refinancement ont conduit les investisseurs à exiger des primes de risque beaucoup plus élevées », explique-t-il.
​Des adjudications de plus en plus révélatrices
​L'examen des dernières opérations du Trésor démontre un resserrement des conditions de financement. Le 17 juillet 2026, sur 100 milliards de FCFA recherchés, seuls 90,25 milliards ont été retenus, avec plus de 62 % des ressources mobilisées sur des échéances inférieures ou égales à un an et un rejet de près de 82 % des offres sur les Obligations Assimilables du Trésor (OAT) à trois ans. Les émissions suivantes des 31 juillet et 6 août ont confirmé cette tendance avec des rendements élevés, atteignant 8,20 % à un an. « Le Sénégal trouve donc toujours des prêteurs, mais à des taux élevés et sur des maturités de plus en plus courtes », observe l’universitaire.
​Une prime de risque sénégalaise exceptionnellement élevée
​La comparaison avec d'autres émetteurs de la zone UEMOA met en évidence un différentiel important. Alors que le Sénégal emprunte à 8,20 % à 364 jours, la Côte d'Ivoire émet autour de 3,46 % et le Burkina Faso à 4,13 %.
​« Le cas du Burkina Faso est particulièrement frappant. Ce pays est confronté depuis plusieurs années à une guerre contre les groupes armés et à une situation sécuritaire extrêmement difficile. Malgré ce contexte, il parvient à emprunter à un an autour de 4,13 %, pratiquement deux fois moins cher que le Sénégal », note le Pr Ndiaye. Évoluant au sein de la même union monétaire sous l'égide de la BCEAO, ces écarts reflètent, selon lui, « une prime de risque spécifique au Sénégal et une dégradation de la confiance des investisseurs dans la trajectoire de ses finances publiques ».
​Le paradoxe des OAT à trois ans et les TRS
​L’adjudication du 14 août 2026 a révélé une anomalie sur les maturités moyennes : sur 31,9 milliards proposés sur les OAT à trois ans, seuls 200 millions ont été retenus par le Trésor (soit un taux d'absorption inférieur à 1 %), alors que des titres à cinq ans ont été validés à un rendement supérieur de 8,20 %.
​« Pourquoi refuser massivement une dette à trois ans moins coûteuse tout en acceptant presque intégralement une dette à cinq ans rémunérée autour de 8,20 % ? », s'interroge l'économiste. Pour le Pr Amath Ndiaye, cette décision renforce l'hypothèse d'un lien avec les opérations de Total Return Swaps (TRS) : « Si des OAT à trois ans servent effectivement de garanties à ces opérations, une dégradation de leur valeur de marché pourrait, selon les clauses contractuelles, provoquer des appels de marge ou nécessiter des garanties supplémentaires. Le Trésor pourrait alors avoir intérêt à éviter de valider des prix trop faibles sur cette maturité. »
​Le risque de refinancement s'accroît
​Cette prédominance des emprunts à court terme fait peser un risque important sur la gestion de la trésorerie de l'État. « Un État ne peut durablement financer des déficits structurels par des emprunts à six mois ou un an rémunérés autour de 7 à 8 %. Ces titres devront rapidement être remboursés ou refinancés », prévient l'enseignant-chercheur, évoquant la menace d'un cercle vicieux où « la dette nouvelle sert progressivement moins à financer les investissements productifs et davantage à rembourser les échéances précédentes ».
​La restructuration devient difficile à éviter
​Face à cette situation, l'universitaire estime que le simple renouvellement des échéances par des titres plus courts et plus chers ne permettra pas de stabiliser la situation. « La restructuration ne signifie pas nécessairement un défaut. Elle peut combiner allongement des maturités, rééchelonnement des remboursements, périodes de grâce, réduction des taux d’intérêt ou échanges de titres, afin de diminuer le service annuel de la dette », précise-t-il.
​Bien que le soutien récent de la Banque mondiale (340 milliards de FCFA) constitue un signal positif, il ne saurait résoudre à lui seul un problème structurel de soutenabilité.
​Quel chemin pour sortir durablement de la crise ?
​En conclusion, le Pr Amath Ndiaye préconise une feuille de route claire pour rétablir la crédibilité financière du pays : « Une restructuration ordonnée de la dette, un redressement budgétaire crédible et la conclusion d’un accord avec le FMI apparaissent désormais comme les trois piliers indispensables pour restaurer la confiance et remettre les finances publiques sur une trajectoire soutenable. »
​Rappelant que les réformes nécessaires demandent du courage politique, l'économiste conclut : « Plus la restructuration est retardée, plus les échéances courtes s’accumulent et plus la sortie de crise risque d’être coûteuse. L’histoire retient davantage les dirigeants qui ont eu le courage de prendre les décisions difficiles lorsqu’elles s’imposaient que ceux qui les ont repoussées. »







