Voilà plus de trois décennies que la vague démocratique venue d’Europe de l’Est a déferlé sur l’Afrique francophone. À l’époque, l’enthousiasme était total : dans les rues, on célébrait ce vent nouveau censé arracher le continent à la misère et à l’obscurantisme. Le président français François Mitterrand, alors soucieux de son image, avait su transformer ce moment en croisade, invitant les dirigeants africains à embrasser cette nouvelle doctrine lors du discours de La Baule, le 20 juin 1990, au 16ᵉ sommet des chefs d’État d’Afrique et de France.
​Pour que triomphe cette religion politique, il fallait d’abord évincer les pères fondateurs, ces figures jadis intouchables qui avaient conduit leurs pays à l’indépendance. Hier encore vénérés, ils devinrent soudain les boucs émissaires désignés de tous les échecs du continent. Le parti unique fut banni, le multipartisme imposé, souvent au prix du sang de nombreux jeunes militants. On y adhérait alors comme on entre en religion : avec ferveur, mais sans réel discernement.
​Trente-cinq ans et des dizaines de scrutins plus tard, le bilan reste amer. Si la plupart des États ont bien adopté des constitutions calquées sur le modèle occidental et organisent des élections à répétition, les conditions de vie des populations, elles, n’ont guère progressé. De nouveaux partis politiques, souvent construits sur des bases ethniques, ont vu le jour, portés par des élites diplômées parfois plus corrompues encore que leurs prédécesseurs. L’achat de votes a simplement remplacé l’usage de la force. Aux yeux du monde, ces pays affichent une façade démocratique respectable, certains dirigeants se targuant même d’être les meilleurs élèves de Paris. Mais les indicateurs de développement racontent une autre histoire : paupérisation croissante, jeunesse désenchantée, crises sociales à répétition.
​Paradoxalement, certains pays ayant sombré dans la guerre civile ont vu émerger des dirigeants issus des rangs militaires, arrivés au pouvoir par la force plutôt que par les urnes. En s’affranchissant des canons démocratiques classiques, ces figures ont parfois réussi à transformer leur nation en pôle de développement, à faire reculer la pauvreté et à redonner un sens à la souveraineté nationale, malgré les critiques constantes des grandes puissances. Le Rwanda ou l’Éthiopie, jusqu’à une date récente, en sont des illustrations parfaites.
​Pendant ce temps, dans une grande partie de l’Afrique centrale francophone, le pouvoir reste figé : ni vision, ni véritable développement, mais un art consommé de l’exploitation des failles constitutionnelles pour se maintenir au pouvoir. Le continent a ainsi vu s’installer, au sud du Sahara, des démocraties électorales coûteuses, sans que ce prix ne se traduise que rarement en progrès concrets pour les populations.








