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Affaire AEE Power en Afrique : Les révélations du Dr Samba Faye sur un scandale d'État et les défaillances du contrôle public


Rédigé le Mercredi 12 Août 2026 à 22:13 | Lu 61 fois | 0 commentaire(s)




Dans une analyse particulièrement documentée sur la gestion des marchés publics et la transparence financière, le Dr Samba Faye dresse un réquisitoire sans concession sur l'affaire ASER-AEE Power au Sénégal, tout en mettant en lumière le parcours du groupe espagnol à travers le continent africain. Au cœur de son propos : l'exigence de redevabilité sur l'usage des deniers publics et le rôle des institutions de contrôle.

Une sortie ministérielle qui interroge l'État de droit

​Le Dr Samba Faye ne cache pas sa consternation face aux récentes déclarations de la tutelle. Il s'étonne ouvertement qu'un juriste de formation comme le ministre Abdourahmane Diouf ait pu déclarer sur les ondes de la RFM qu’il n’accepterait pas que la justice retarde le projet ASER-AEE Power. Pour l'analyste, une telle posture pose question : la justice, à ce jour, ne bloque pas l’exécution du contrat ; elle cherche à identifier les auteurs et complices d’une éventuelle disparition de ressources. Il rappelle à ce titre que la fonction d'un ministre se limite à constater les manquements, à appliquer les sanctions prévues au contrat ou à exiger la poursuite des travaux.

​Le rôle des plus hautes autorités de l'État est également interrogé. Le Dr Samba Faye souligne que le fait que le président Bassirou Diomaye Faye, conscient ou non de la portée de ses choix, ait laissé ce dossier prospérer sans jamais exiger de comptes clairs interpelle directement sur la solidité de l'État de droit au Sénégal.

​Si l'affaire est aujourd'hui sur la place publique, la paternité de ces révélations revient, selon lui, au député Thierno Alassane Sall. Le Dr Faye affirme que si nous savons aujourd’hui que 37 milliards de francs CFA se sont volatilisés, c’est grâce à la ténacité de ce seul homme, précisant que le parlementaire aurait payé cette obstination de menaces venues de ses propres collègues, jusqu’à s’entendre promettre l’électrocution s’il ne lâchait pas le dossier. Une ténacité qui contraste, selon l'auteur, avec l'attitude de l’ancien Premier ministre Ousmane Sonko, du directeur général de l’ASER et d'une horde de chroniqueurs alignés, accusés de s'être employés à vendre un récit de bonne exécution du contrat, battu en brèche par les constatations sur le terrain.

Sénégal : Les contours d'un marché de 91,8 milliards et les 37 milliards « évaporés »

​Revenant sur le détail des faits au Sénégal, le Dr Samba Faye rappelle que le contrat n°T0296/24-DK, signé le 23 février 2024 entre l'ASER et AEE Power EPC (dirigée par José Ángel González Tausz), porte sur un programme d'électrification rurale de 91,8 milliards de FCFA visant 1 600 localités (1 740 selon l'ASER) dans les régions de Kaffrine, Kédougou, Louga, Saint-Louis et Tambacounda. Ce projet est adossé à un financement structuré par la banque Santander avec la couverture de la CESCE, comprenant deux crédits de 149,76 millions d'euros et 4,71 millions d'euros signés le 23 janvier 2024, dont la moitié a été cédée à l'ICO le 7 mars 2024.

​L'analyse met en exergue une série d'anomalies juridiques et financières. Concernant les garanties, la SONAC a émis le 18 mars 2024 trois cautions d'environ 56 millions d'euros sans paiement préalable des primes, en contradiction avec l'article 13 du Code CIMA, une omission qui, selon l'ARCOP, est susceptible d'entraîner la nullité des garanties et du marché. S'agissant des mouvements de fonds, l'avance de 56 millions d'euros (environ 37 milliards de FCFA) a été versée le 11 juin 2024, tandis que les primes d'assurance n'auraient été régularisées que les 14 et 20 juin, prélevées sur l'avance elle-même. Relancée à trois reprises par l'ARCOP, la SONAC n'a pas documenté ses réponses, poussant Santander à alerter en septembre sur l'absence de justificatifs quant à l'utilisation des fonds.

​Un véritable imbroglio judiciaire s'en est suivi. Après la suspension du marché par le Comité de Règlement des Différends (CRD) de l'ARCOP le 2 octobre 2024 (décision n° 107/2024/ARCOP/CRD/DEF), la Cour suprême a d'abord confirmé la suspension le 21 novembre 2024, avant de s'en rétracter le 21 février 2025, puis de juger le 22 janvier 2026 que l'ARCOP avait excédé ses pouvoirs. Malgré ces rebondissements, Santander et la CESCE maintiennent à ce jour la suspension des décaissements. Sur le plan de la reddition de comptes, le Dr Samba Faye pointe des incohérences de communication, citant une lettre du DG de l'ASER du 19 décembre 2025 faisant état de seulement 25 localités électrifiées et évoquant une phase pilote de 40 villages, des chiffres bien éloignés des promesses initiales.

​Sur le terrain judiciaire, l'affaire a pris une tournure internationale. Au Sénégal, Thierno Alassane Sall a déposé une plainte contre X le 16 octobre 2025 auprès du procureur de la République financier de Dakar pour faux, usage de faux et détournement de deniers publics. En Espagne, une instruction est ouverte au Tribunal d'instance de Madrid n° 52 (Diligencias Previas 140/2026) suite à une plainte enregistrée le 23 janvier 2026 pour appropriation indue (apropiación indebida). Les réquisitions bancaires révèlent des mouvements dès le 12 juin 2024 : 20 millions d'euros transférés vers d'autres comptes du groupe AEE Power, 9 millions en opérations de change et 11 millions vers des tiers, dont 7,75 millions d'euros à la SONAC. Face au silence d'AEE Power EPC à une réquisition du 24 février 2026, le juge s'est résolu à émettre une mise en demeure le 9 juin 2026.

Analyse comparative : Les antécédents d'AEE Power au Togo, au Kenya et en RDC

​Pour démontrer que le cas sénégalais s'inscrit dans un schéma plus large, le Dr Samba Faye documente la présence du groupe espagnol dans trois autres pays africains.

​Au Togo, dans le cadre du projet PEREL, AEE Power avait été retenue pour la première phase d'extension du réseau électrique de Lomé mais s'est révélée défaillante, contraignant la Compagnie énergie électrique du Togo (CEET) à recourir à des sous-traitants locaux en régie. Lors d'un nouvel appel d'offres de 5,5 milliards FCFA (PEREL PLUS) lancé le 23 février 2026 et contesté par deux dénonciations anonymes, le CRD de l'ARCOP togolais (délibération n° 024-2026 /ARCOP/CRD du 19 juin 2026) a rejeté les griefs tout en consignant explicitement la défaillance passée d'AEE Power sur la première phase.

​Au Kenya, un jugement de la Haute Cour du 17 juin 2020 (Chidhya Limited c. AEE Power S.A.) retrace le transfert en 2010 de contrats de la société Montreal Montajes y Realizaciones, alors en redressement judiciaire, vers AEE Power S.A. pour 3,6 millions d'euros. Si la Cour a mis AEE Power hors de cause en rejetant les demandes de commissions de l'agent, le dossier a documenté le rôle de José Ángel González Tausz, dirigeant de Montreal puis conseiller d'AEE Power avant d'en devenir actionnaire en 2016.

​En République Démocratique du Congo, selon un rapport de l'ONG Observatori del Deute en la Globalització (ODG) signé par Nicola Scherer, AEE Power Holdings détient 25 % des parts d'un consortium, aux côtés de six entreprises chinoises à 75 %, pour le méga-projet hydroélectrique d'Inga III estimé à 13,9 milliards de dollars. L'ONG y qualifie AEE Power de société « relativement petite, privée et très opaque », pointant l'absence de publication des contrats et des états financiers.

Le diagnostic du Dr Samba Faye : La faillite du contrôle démocratique

​En conclusion de son analyse, le Dr Samba Faye dépasse le cas d'AEE Power pour livrer une réflexion plus globale sur la gouvernance des institutions publiques en Afrique. Il souligne la fragilité structurelle des garde-fous : des régulateurs ignorés, une Cour suprême aux décisions changeantes, des questions parlementaires sans réponse et des entreprises qui se soustraient aux réquisitions judiciaires. ​« Ces maillons, mis bout à bout, sur un même dossier et dans la durée, dessinent une réalité plus inquiétante : le contrôle démocratique de l’argent public, qu’il soit parlementaire, judiciaire ou simplement administratif, arrive presque toujours en retard sur la dépense elle-même », résume le Dr Samba Faye.

​Face aux procédures pendantes à Dakar et à Madrid et à l'exposition du budget de l'État sénégalais, l'auteur conclut en interpellant directement le sommet de l'exécutif : le président de la République, le Premier ministre et le ministre de tutelle doivent aujourd'hui répondre à une question simple : où sont les 37 milliards ?



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