La concurrence fiscale est généralement présentée comme une course à la baisse. Les États réduisent certains impôts, multiplient les exonérations ou proposent des régimes préférentiels pour attirer les investisseurs. En Afrique de l’Ouest, la réalité prend parfois une forme différente. Le problème n’est pas toujours un impôt trop faible pour séduire les capitaux, mais une base fiscale si étroite que les administrations finissent par taxer davantage les mêmes acteurs.
Dans plusieurs pays de la région, l’assiette fiscale reste limitée. Une large partie de l’économie fonctionne dans l’informel, échappe partiellement aux déclarations classiques ou reste difficile à contrôler pour l’administration. Selon la Banque mondiale et la Banque africaine de développement, l’économie informelle représente souvent entre 40 % et 60 % du PIB selon les pays, et plus de 80 % de l’emploi dans plusieurs économies ouest-africaines.
Face à cette réalité, les recettes publiques reposent fortement sur un nombre réduit de contribuables visibles. Grandes entreprises, salariés du secteur formel, opérateurs télécoms, banques, importateurs et quelques groupes industriels supportent une part importante de la pression fiscale. Les PME structurées se retrouvent souvent dans la même situation, précisément parce qu’elles sont identifiables.
Au Sénégal, le taux de pression fiscale a progressé ces dernières années pour se rapprocher de l’objectif communautaire de l’UEMOA fixé à 20 % du PIB. Selon les données officielles, il se situe autour de 19 % à 20 %. Cette progression traduit des efforts de mobilisation des recettes, mais elle repose encore largement sur la fiscalité indirecte, notamment la TVA, les droits de douane et les prélèvements sur les acteurs déjà intégrés dans le circuit formel.
Le paradoxe apparaît ici. Plus une entreprise se formalise, plus elle devient visible, donc imposable. À l’inverse, une activité informelle peut continuer à fonctionner avec une contribution fiscale beaucoup plus faible. Cette situation peut décourager certains entrepreneurs de grandir, de déclarer entièrement leur activité ou d’investir dans une montée en gamme productive.
Les administrations fiscales se retrouvent alors dans une logique circulaire. Faute d’élargir suffisamment la base, elles cherchent davantage de rendement auprès des contribuables déjà recensés. Cela peut prendre la forme de contrôles plus fréquents, d’une pression accrue sur certains secteurs ou d’une dépendance excessive aux grands groupes et aux recettes douanières.
Cette configuration diffère de la concurrence fiscale classique. Il ne s’agit pas seulement d’attirer les investisseurs par des taux faibles, mais de gérer un système où l’étroitesse de l’assiette pousse parfois à taxer davantage ceux qui restent dans le champ visible. Certains économistes parlent alors, de manière informelle, d’une forme de concurrence fiscale inversée.
Le risque est économique autant que budgétaire. Une fiscalité trop concentrée peut ralentir l’investissement productif, fragiliser les entreprises les plus structurées et maintenir une frontière durable entre économie formelle et activités de subsistance. L’enjeu ne consiste donc pas uniquement à augmenter les recettes, mais à mieux répartir l’effort fiscal. Sans élargissement réel de l’assiette, la pression continue souvent de se déplacer vers ceux qui paient déjà , au lieu d’intégrer progressivement ceux qui restent en dehors du système.








