Le destin des nations se noue parfois dans l’ombre de rencontres fortuites, là où l’ambition se heurte à l’opportunité. Pour le Sénégal, tout s’est cristallisé autour d’une médiation de l’ombre, celle de Farba Ngom, ce « déclic » qui scella les retrouvailles entre Abdoulaye Wade et Macky Sall. De cette chimie politique naquit un pacte de dévouement que l'on croyait inaltérable. En ce moment précis, Sall était pour Wade ce qu’Abdou Diouf fut pour Senghor en métaphore politique : l’héritier putatif, le dauphin, éclipsant jusqu’aux plus puissants barons de l’époque, y compris l'influent ministre des Finances, Babacar Ba. De l’onction ministérielle à la Primature, de la direction victorieuse de la campagne de 2007 au perchoir de l’Assemblée nationale, l’ascension fut fulgurante. Mais dans les jardins du pouvoir, l’appétit croît avec l’usage. Macky Sall a fini par commettre l’acte de sacrilège, celui qui, sous d'autres cieux, mène à la guillotine les tenants d’un pouvoir temporel aux pieds d’argile : oser lorgner le fauteuil du maître.
Sorti victorieux de ce duel fratricide, il aura régné douze années durant. Douze ans d’une gouvernance exercée d’une main de fer, souvent depuis le huis clos de ses appartements de Mermoz, entouré d’un clan dont l’hégémonie avait fini par semer une tristesse indicible dans le cœur de beaucoup de compatriotes. Aujourd’hui, l’homme ne regarde plus Dakar ; il contemple la bulle drapée des cinq continents ! Aspirant à diriger les Etats depuis les tribunes de marbre vert des Nations Unies, il veut désormais voyager en toute liberté, légitimité. Mais peut-on prétendre recoudre les déchirures du monde quand on laisse derrière soi une patrie en lambeaux ?
Faudra-t-il interpeller le tribunal de nos consciences, ou conduire celles-ci à la barre pour une plaidoirie unique : Macky Sall est-il moralement fondé à soigner un monde fissuré après n’avoir su gérer un pays plongé dans un chaos indescriptible ? Le contraste est saisissant, pour ne pas dire insoutenable. Au moment même où le Sénégal était à feu et à sang, où les rues exhalaient l’odeur de la poudre et de la douleur, l’ancien chef de l’État semblait déjà s’acclimater à la douceur des palmeraies de Marrakech, entouré de dorures, loin des tourments d’un peuple qu’il avait pourtant juré de protéger.
L’amnistie n’est-elle pas l'épilepsie de la mémoire collective ?
Que cachent ces mystères qui viennent flageller notre sens du juste ? L’amnistie, ce « cadeau empoisonné » n’était-il que le prélude cosmétique à de multiples duels ? On tente de présenter au monde un profil « clean », un homme de paix, alors que les talons de ses souliers restent marqués par l’ocre d’un sang qu’aucune loi d’oubli ne saurait effacer. Car au-delà des stratégies diplomatiques, certaines questions demeurent, lancinantes et glaciales :
Que diront nos quatre-vingts morts ?
De quels camps étaient-ils, sinon de celui de la jeunesse sacrifiée ?
Quelle était la valeur de leur lutte face à l’implacable raison d’État ?
Que vaudra, demain, leur mémoire si elle est troquée contre un strapontin de prestige international ?
On ne bâtit pas une légitimité mondiale sur les ruines d’une concorde nationale brisée. Le Secrétariat général des Nations Unies est le temple de la paix ; il ne saurait devenir le refuge de ceux qui ont laissé la leur s’effondrer. Avant de prétendre à la direction du monde, il reste à répondre devant l'Histoire silencieuse des tombes bavardes !








