Le développement est un processus de transformation structurelle qui se reflète dans la diversification de la base productive et du panier des exportations du pays, dans le sens d’y inclure des produits correspondant à une plus grande valeur ajoutée ainsi qu’une productivité et une complexité (sophistication) économique plus élevées. Au Sénégal, malgré les différents programmes et politiques mis en œuvre depuis les indépendances, la structure productive est restée concentrée sur un nombre limité de produits de base (agricoles ou miniers), correspondant à de faibles niveaux de sophistication. Cette tendance s’est considérablement amplifiée ces dernières années avec la montée en puissance des hydrocarbures et des mines dans la structure des exportations du pays. En conséquence, le pays recule dans la plupart des classements internationaux sur la complexité des économies. Une politique industrielle volontariste et stratégique permettrait de moderniser l’économie nationale et mettre à niveau son système productif.
Structure des exportation et sophistication de l’économie
La sophistication d’une économie se manifeste par la prépondérance, dans son panier des exportations, des biens relativement complexes, c’est-à-dire, des biens dont la production requière un niveau de technologie et de capital humain supérieur. A contrario, la prédominance des produits de base, comme ceux de l’agriculture traditionnelle, les produits miniers, et les autres produits faiblement transformés, est symptomatique d’une économie moins complexe. Sur la base du type de produits qu’un pays exporte, il est ainsi possible de déduire le niveau de sophistication de son économie, comparativement à celles des autres pays du monde. Six catégories de produits peuvent être distingués, selon leurs scores de complexité, à partir de la base de données de Harvard Growth Lab : les produits très faiblement complexes (scores inférieur à -2), les produits faiblement complexes, (score compris entre -2 et -1), les produits avec une complexité relativement faible (score compris entre -1 et 0), les produits relativement complexes (score compris entre 0 et 1), les produits fortement complexes (entre 1 et 2), et enfin les produits très fortement complexes (supérieur à 2). La plupart des produits agricoles et miniers correspondent à des niveaux très faibles de complexité (scores tournant autour de -2). A contrario, certains produits chimiques, les matériels de lithographie et de photographie avancée, ont des scores largement supérieurs à 2. Les produits manufacturiers traditionnelles, comme l’agro-alimentaire, le textile-confection, ont des scores intermédiaires.
De la même manière, on peut classer les économies selon la structure de leurs exportations. Les économies exportant essentiellement des produits bruts et faiblement transformés, sont ainsi moins sophistiqués que les autres. C’est le cas de la plupart des pays africains, qui ont un score moyen de complexité de -1,02, contre 1.42 pour l’Asie de l’est. Les avantages pour un pays de disposer d’une structure d’exportation diversifiée et incluant des biens relativement complexes, sont nombreux et variés. De tels biens ont des niveaux de valeur ajoutée, et donc de prix plus élevés. Ils sont moins exposés aux fluctuations de prix comme le sont les produits primaires dont les cours varient selon les vicissitudes du marché mondial. Ils ont un niveau de productivité plus élevé, donc permettent de meilleurs traitements aux employés qui les produisent. Ils absorbent mieux l’innovation technologique et offrent des options de différentiation des produits mettant le pays à l’abri des chocs exogènes.
Le paradoxe sénégalais : un niveau de sophistication qui diminue avec le temps
Malgré beaucoup de conditions favorables, dont la proximité avec les marchés européens et américain, et une stabilité politique assez rare sur le continent, le Sénégal, affiche paradoxalement, des performances économiques assez modestes. Avec un taux de croissance du PIB par tête qui est resté presque stagnant dans le long terme, une écrasante majorité de la population est en situation de chômage, ou de sous-emploi. Alors que l’incidence de la pauvreté a significativement baissé ces dernières années, un nombre toujours important de sénégalais vit en situation d’extrême pauvreté et le pays peine toujours à accéder au statut très prisé de pays émergent. S’il est vrai que plusieurs facteurs concourent à expliquer cet état de fait, le modèle de spécialisation du pays, s’appuyant sur une base productive peu diversifiée et faiblement sophistiquée, est un facteur non négligeable, que la récente découverte des hydrocarbures ne fait que renforcer.
Sur une période de 30 années, le continent africain, en général, est passé d’un score moyen de complexité de -1.06 à -1.02, soit une progression de seulement 2%. Par contraste, l’Asie de l’Est a progressé de 42% dans la même période. Dans le même temps, le Sénégal a fait beaucoup moins que la moyenne africaine. D’un score de 0.352 en 1995, il est passé à -0.507 en 2025. Soit un déclin de 244% ! Cela signifie, en clair, que le niveau de l’économie était paradoxalement beaucoup plus complexe il y a trente ans que maintenant. Un suivi de l’évolution du panier des exportations du pays dans le long terme permet de mieux comprendre l’effritement de sa base productive. En 1966, les produits arachidiers (huile, tourteaux, arachide de bouche) représentaient les deux tiers des exportations du pays. Dans les années 90, avec la crise qu’a connue la filière arachidière, sa part dans les exportations plonge, avec la part de l’huile d’arachide qui décroit de 27% à 14% et l’arachide de bouche qui a presque disparu. Dans le même temps, la pêche connaissait une croissance fulgurante, représentant jusqu’à 50% des exportations totales du pays. Ces dernières décennies, les mines ont représenté une part de plus en plus importante dans le panier des exportations du pays. Par exemple, en 2019, la part de l’or dans les exportations est montée à environ 20%, là où la pêche a vu sa part dégringoler à moins de 20%.
Par conséquent, malgré la recomposition de la structure des exportations avec le temps, elles sont restées concentrées sur un nombre très limité de produits de base, correspondant à de faibles scores de complexité. Les produits agricoles comme les produits halieutiques sont généralement connus comme étant faiblement complexes, avec des scores variant entre -0.5 et -1.5. Les produits miniers et minéraliers sont encore beaucoup moins complexes. Par exemple, l’or a un score de complexité -1.8, alors que le pétrole est à –2.8. Il est dès lors tout à fait logique, que le Sénégal qui passe d’un statut de pays agricole, puis de la pêche, et enfin de pays minier, voit son score de complexité se dégrader dans le temps. Plus inquiétant, la production résiduelle de biens manufacturés comme le textile, les machines et biens d’équipement ou encore les chaussures, que le pays réussissait à exporter dans les années 70, a presque complètement disparu. Avec la montée en puissance des hydrocarbures dans les exportations du pays, cette tendance risque d’être plus marquée dans les prochaines années.
Quelles implications pour les politiques publiques ?
L’analyse de la complexité d’une économie révèle bien plus que la nature des biens (à haute valeur ajoutée ou non) qu’un pays exporte. Elle révèle également le niveau de savoir-faire du pays : ce qu’il est capable de (ou peut aspirer à) produire avec sa technologie et ses compétences disponibles. Parmi les produits plus complexes, le Sénégal devrait cibler, ceux qui peuvent également booster l’emploi et exercer un effet d’entrainement sur le reste de l’économie. Actuellement, les produits dans lesquels le Sénégal dispose d’un avantage comparatif tangible (avantage comparatif révélé), ne répondent pas à ces catégorisations. Les produits pétroliers raffinés, qui représentent une part de plus en plus importante des exportations, sont souvent des réexportations, notamment vers le Mali, de produits largement importés. De plus, les produits pétroliers, le ciment, le tabac, les produits chimiques, qui représentent une part de plus en plus importante dans les exportations du pays, sont très intensives en capital et très peu en main-d’œuvre.
Si le Sénégal doit atteindre le statut de pays émergent à l’horizon 2050, des efforts doivent être déployés dans le sens de bien identifier les secteurs vers lesquels il pourrait diversifier sa production et ses exportations, et mettre en place une stratégie adaptée pour les promouvoir. L’enjeu sera autant de diversifier sa base productive que de développer de nouvelles filières s’appuyant sur des compétences et technologies spécialisées. L’agriculture traditionnelle crée beaucoup d’emplois mais a un faible de niveau de productivité qui ne permet pas de payer des revenus décents à ceux qui s’y adonnent. A contrario, les hydrocarbures et les mines utilisent beaucoup de capitaux, mais créent très peu d’emploi sans avoir beaucoup d’effets d’entrainement sur le reste de l’économie. Moderniser l’agriculture tout en développant autour de ce secteur des activités productrices de biens et services à haute valeur ajoutée, est une option envisageable. Eviter toute forme de dépendance aux hydrocarbures et aux mines serait une règle de prudence minimale. En effet, il s’agit de secteurs de rente dont l’utilité attendue pour l’économie est essentiellement de générer les ressources financières nécessaires pour développer d’autres filières et financer les investissements structurants.








