Alors que s'ouvre le Forum francophone des affaires d’Afrique de l’Ouest et centrale du 19 au 21 octobre en Guinée, le Royaume-Uni réaffirme son engagement à densifier ses relations économiques avec le Sénégal. Avec un volume d'échanges commerciaux culminant à 750 milliards de francs CFA et une cinquantaine d'entreprises britanniques déjà implantées sur le sol sénégalais, la diplomatie britannique mise sur un partenariat mutuellement bénéfique. Dans cet entretien accordé à Seneweb, l’ambassadrice du Royaume-Uni à Dakar, Carine Robarts, détaille les axes prioritaires de cette coopération, du traitement de la dette au projet Sénégal 2050, en passant par l'énergie et les infrastructures.
Seneweb : Après un peu plus d’une année passée au Sénégal, quels sont vos meilleurs
Le Sénégal et moi, je crois que c'est déjà une histoire d'amour bien entamée puisqu’une des raisons pour lesquelles j'avais postulé pour ce poste d'ambassadeur était suite à un voyage que j'ai fait ici avec ma famille lorsque j'étais en poste au Ghana. Et on avait bien fait le tour de tout le pays et dès lors, j'avais décidé d'essayer de trouver le moyen de venir habiter ici. D'abord parce que la Teranga sénégalaise est de renommée internationale et je l'ai bien appréciée lorsqu'on était là. Et aussi parce que c'est vraiment un pays qui a d'énormes opportunités, d'énormes possibilités dont on va pouvoir parler aujourd'hui. Donc vraiment, un coup de cœur.
Bon, peut-être le moment qui me revient à l'esprit, c'est ce moment partagé avec Modou Lô. Je ne connaissais pas la lutte sénégalaise. Je voyais les gens s'entraîner le soir au coucher du soleil, je trouvais ça magnifique, j'ai voulu en savoir plus.
Et l'un des gros privilèges des postes comme le mien, c'est de pouvoir demander à son équipe : « Ok, je veux en savoir plus sur tel sujet », et ils organisent quelque chose pour moi. Ils ont organisé ma rencontre avec Modou Lô sur la plage. Ça a été vraiment un moment magique.
Évidemment, le sport est quelque chose que nous partageons, le foot évidemment, avec beaucoup de joueurs sénégalais cette année en Premier League. Donc j'ai eu la chance de pouvoir voir le moment de victoire du Sénégal en Coupe d'Afrique. Malheureusement, moins de chance dans la Coupe du monde, nous non plus, cette année l'Angleterre n'a pas pu aller jusqu'au bout.
Mais ce sont vraiment des choses que nous partageons, avec la culture sénégalaise exceptionnelle, la musique en particulier. Autre gros coup de cœur, j'ai eu la grande chance de pouvoir rencontrer beaucoup de musiciens sénégalais. Donc voilà, pour moi le Sénégal reste un pays extraordinaire et je suis vraiment ravie d'être ici.
J'ai d'ailleurs déjà demandé ma prolongation d'une année de plus pour pouvoir rester au moins quatre ans ici.
Il existe plusieurs domaines dans lesquels le Sénégal et le Royaume-Uni ont bâti des partenariats. À l’approche de la nouvelle année, quelles sont selon vous les principales priorités de ce partenariat, et où voyez-vous les meilleures opportunités pour approfondir cette coopération ?
C’est vrai, le partenariat entre le Sénégal et le Royaume-Uni s'est beaucoup renforcé ces dernières années grâce à ma prédécesseure (Juliette John) notamment. Avec des échanges commerciaux aujourd'hui de 750 milliards de francs CFA, donc quatre fois plus qu'il y a cinq ans. 50 entreprises britanniques implantées ici au Sénégal qui représentent ensemble 5 milliards de dollars d'investissement.
Donc voilà, pour nous c'est vraiment le cas d'école, je dirais, du nouveau partenariat, de notre nouvelle approche pour l'Afrique qui veut se dégager un petit peu de l'approche traditionnelle d'aide au développement et aller plus vers un partenariat gagnant-gagnant basé sur le respect mutuel, basé sur l'écoute, répondant aux besoins et aux demandes du gouvernement sénégalais qui se focalise principalement autour des investissements. Donc voilà, on a beaucoup misé là-dessus. En regardant cette année qui s'approche, je verrais peut-être trois priorités.
D'abord la dette, donc on a beaucoup poussé pour une approche pragmatique au niveau du FMI, au niveau du traitement de la dette puisqu'on est membre du conseil d'administration du FMI. C'est un sujet sur lequel notre nouveau ministre des Affaires étrangères s'est déjà prononcé à Bangkok récemment. Lorsque nous aurons la présidence du G20, nous souhaitons vraiment que ce soit l'un des grands sujets que nous pourrons aborder et sur lequel nous pourrons avoir des avancées importantes.
Donc comment réformer le système des finances internationales pour qu'il puisse mieux appuyer des pays comme le Sénégal lorsqu'ils sont face à une crise. Notamment le Sénégal qui est venu de manière assez transparente pour parler de cette dette cachée. Donc on était tous prêts à appuyer, à trouver des solutions rapides. Il faut donc que ce mécanisme du cadre commun soit suffisamment agile pour répondre aux besoins des pays comme le Sénégal. Et c'est quelque chose sur lequel le Royaume-Uni va se pencher. Le Sénégal sera vraiment le cas d'étude.
Donc ça, pour moi, ça reste la première priorité pour l'année à venir. Deuxième priorité, je pense, les investissements, il faut continuer. Donc l'un des messages clés qu'on a voulu donner, c'est malgré la conjoncture économique actuelle, malgré les problèmes de finances publiques, « Senegal is open for business ». Le Sénégal reste ouvert pour le business. Il reste des opportunités extraordinaires ici. On n'a pas forcément besoin qu'elles soient sous-tendues par des financements publics. Il y a des opportunités de projets finançables, bancables, de privé à privé. On a donc continué à miser là-dessus. Un exemple est notre investissement au niveau du port de Ndayane, qui reste un investissement tout à fait bancable, qui n'a pas besoin de finances publiques pour aller de l'avant.
On a beaucoup misé là-dessus à travers notre chambre de commerce britannique au Sénégal, qui a continué à porter ce message aux entreprises britanniques. Et peut-être le troisième domaine que je mentionnerai, parce qu'on en est particulièrement fiers, et c'est un bel exemple, je pense, de cette approche de partenariat, c'est notre partenariat avec l'Institut Pasteur de Dakar : un partenariat institutionnel de 10 millions de livres sterling sur 4 ans, mais aussi un partenariat sur l'investissement, puisque à travers notre programme « Manufacturing Africa », on a pu aider l'Institut Pasteur de Dakar à trouver des financements additionnels pour l'usine Madiba, pour pouvoir produire des vaccins, produire des tests rapides. C'est donc quelque chose dont nous sommes très fiers, et on se réjouit de continuer ce partenariat sur l'année prochaine.
Quels sont aujourd’hui les secteurs qui intéressent le plus les investisseurs britanniques au Sénégal ? Y a-t-il de nouveaux projets qui pourraient voir le jour prochainement ?
Tout à fait. Les priorités d'investissement britanniques s'alignent étroitement sur le projet Sénégal 2050, notamment les secteurs qui peuvent stimuler la croissance, créer des emplois et renforcer la résilience économique. Je parlerai peut-être d'abord de l'énergie. Dans le secteur de l'énergie, évidemment, nous sommes le premier investisseur, avec le gaz naturel, le projet GTA, avec BP qui investit environ 5 milliards de dollars dans le projet. Mais ce sont aussi les énergies renouvelables. Nous avons financé, à travers le PIDG, plusieurs centrales photovoltaïques avec stockage de batteries, notamment à Bokhol et à Kolda. Ce sont donc des projets, comme j'en parlais tout à l'heure, qui continuent malgré la conjoncture économique actuelle. Et on espère qu'on en aura beaucoup plus dans les quelques années qui viennent.
Un autre projet que nous appuyons maintenant est un projet de 3 milliards de francs CFA avec Afreenergy. Encore une fois, un projet d'énergie solaire. On est très fiers de faire partie du « Partenariat pour une transition énergétique juste » (JETP) avec le Sénégal. Et j'espère qu'il reprendra encore plus d'élan dans cette prochaine phase. Deuxième secteur, peut-être les infrastructures. Nous avons plusieurs investisseurs britanniques qui s'intéressent aux infrastructures. Le port de Ndayane, je l'ai mentionné, est un exemple majeur de financement britannique qui va permettre de créer des milliers d'emplois et d'accroître le PIB. C'est donc un projet dont nous sommes très fiers aussi. Je pourrais peut-être mentionner la construction du « Bus Rapid Transit » (BRT), qui a été aussi un partenariat avec le Royaume-Uni à hauteur de 24,5 milliards de francs CFA, avec d'autres partenaires dessus.
Au niveau des infrastructures, je pense que nous avons beaucoup de projets à venir. Et enfin, je parlerai du domaine de l'agriculture, puisque nous avons des investisseurs britanniques qui exportent vers les supermarchés britanniques des produits cultivés au Sénégal. Nous avons notamment West Africa Farms, qui est au nord du pays et que j'ai eu le plaisir d'aller visiter au mois de mai. J'ai pu voir que leur modèle économique, qui vise à appuyer la communauté locale à produire par elle-même et à partager l'accès à l'eau avec les communautés locales, a eu un impact vraiment important dans cette communauté, au-delà des 2 000 emplois qu'ils ont créés. Voilà donc trois secteurs importants pour l'avenir de notre partenariat commercial.
Le Sénégal souhaite transformer davantage ses matières premières sur place et créer plus de valeur ajoutée. Comment le Royaume-Uni peut-il accompagner cette ambition, au-delà des seuls échanges commerciaux ?
Nous accompagnons déjà le Sénégal à travers un programme qui s'appelle Manufacturing Africa, qui appuie directement le gouvernement du Sénégal, notamment le ministère de l'Industrie, pour soutenir la mise en œuvre du projet d'industrialisation et le développement de chaînes de valeur locales dans le cadre de « Sénégal 2050 ». Nous appuyons à travers ce programme l'élaboration du premier contrat-programme sectoriel dans le secteur des arachides et oléagineux. À travers cela, nous appuyons des analyses sectorielles, des exercices de benchmarking, des appuis d'expertise et un dialogue sectoriel pour lancer ce contrat-programme.
Manufacturing Africa, c'est aussi l'appui à des entreprises sénégalaises. Nous avons, à travers ce programme, réussi à mobiliser des financements internationaux — pas seulement britanniques, mais internationaux — de 250 millions de dollars depuis 2021. Nous avons appuyé aussi la création de 4 000 emplois. Tout ça, ce sont des entreprises sénégalaises qui, peut-être, avaient juste besoin d'un petit coup de pouce pour leur permettre de trouver des financements et de pouvoir se développer. On a des exemples super, comme la Laiterie du Berger ou Dolima, qui ont pu développer leur usine à Sandiara grâce à un montage financier appuyé par Manufacturing Africa.
Mais on constate que beaucoup de projets peinent encore à trouver des financements. Que peut faire le Royaume-Uni pour inciter les entreprises britanniques à investir au Sénégal et permettre aux entreprises sénégalaises de développer leurs activités ?
J'ai déjà mentionné le programme Manufacturing Africa, qui a permis de mobiliser 250 millions de dollars depuis 2021. Mais je pense qu'on a aussi d'autres outils. Je les ai un petit peu mentionnés.
J'ai mentionné le PIDG (Private Infrastructure Development Group), qui permet de développer des projets dans le domaine des infrastructures. On a aussi notre organisme de financement du développement, British International Investment, et notre agence de crédit à l'exportation, UKEF. Tout ça, ce sont des outils de développement économique qui nous permettent de contribuer à réduire les risques et à rendre les projets plus attractifs pour des investisseurs britanniques qui, peut-être, seraient un peu nerveux d'investir au Sénégal s'ils ne connaissent pas encore bien le marché.
Donc, avec cette perspective, je dirais à long terme, de pouvoir travailler avec des investisseurs potentiels et réduire les risques de cet investissement pour qu'ils se lancent. Ensuite, je pense qu'on a plusieurs outils au niveau des forums qu'on organise. Par exemple, la semaine prochaine, je pars avec le ministre de l'Industrie, le ministre de l'Économie et le directeur général de l'APIX pour un forum organisé par le Royaume-Uni à Conakry cette année. C'est la cinquième édition de ce forum qui vise à amener des investisseurs britanniques auprès des autorités et du secteur privé de la région pour qu'ils puissent vendre leurs projets. On a aussi l'opportunité d'appuyer des roadshows. Je sais que votre ministre de l'Industrie a très envie de venir au Royaume-Uni avec une délégation pour parler aux investisseurs britanniques.
Cela permet vraiment de présenter des projets et nous, on peut aider à monter ces projets pour qu'une fois présentés, ils soient déjà bancables, prêts à partir. Et comme ça, cela facilite cette discussion pour les investisseurs. Le troisième outil, c'est la Chambre de commerce britannique au Sénégal, j'en ai parlé tout à l'heure, qui permet vraiment de structurer davantage l'entrée sur le marché pour des investisseurs britanniques.
Cela permet de parler à des gens qui sont peut-être déjà passés par ce chemin, qui ont déjà compris un peu les spécificités administratives au Sénégal pour lancer une compagnie ou un projet, et d'identifier des objectifs concrets pour les investisseurs. C'est un peu le relais, je dirais, entre les autorités et les investisseurs potentiels, puisque cette chambre de commerce peut aussi faire état, auprès des autorités, des contraintes que rencontrent les nouveaux investisseurs, pour que ces autorités puissent les lever.
Et enfin, nous souhaiterions vraiment continuer à travailler, et travailler même peut-être plus avec le gouvernement sénégalais, pour identifier les conditions qui permettent de rassurer les investisseurs, donc l'environnement des affaires. Je sais que le gouvernement est en train de mettre en place toute une série de nouveaux codes : code des investissements, code des impôts, code des douanes, etc., pour aider les entreprises à comprendre quel est ce nouveau montage institutionnel qui leur permettra de s'implanter ici au Sénégal.
La balance commerciale entre les deux pays s’élève à environ 750 milliards de francs CFA, avec une part prépondérante pour le Royaume-Uni, qui en détient près de 500 milliards. Comment le Royaume-Uni peut-il aider les entreprises sénégalaises à accéder à son marché et à y exporter davantage de produits ?
On a un mécanisme qui s'appelle le Developing Country Trading Scheme (DCTS), qui permet aux produits sénégalais de bénéficier de gros avantages, d'un accès plus simple, avec quota zéro au marché britannique. Je pense que ça peut être quelque chose qui va encourager les entreprises sénégalaises à exporter vers le marché britannique et s'y implanter. Cela s'inscrit dans notre ambition de soutenir la croissance économique et de développer les échanges entre le Royaume-Uni et le Sénégal.
Par ailleurs, on a un programme ici qui s'appelle « Making Trade Happen », qui est financé par le Royaume-Uni mais mis en œuvre par le Centre du commerce international, en cours de déploiement au Sénégal, et qui vise à renforcer les capacités des organisations d'appui aux entreprises et à former des experts locaux, afin que, justement, les entreprises sénégalaises soient mieux accompagnées vers les marchés britanniques.
Je pourrais reparler à nouveau de la British Chamber of Commerce, mais vous avez aussi une chambre de commerce sénégalaise au Royaume-Uni qui est assez active. Encore une fois, à travers ces échanges entre chambres de commerce, je pense que cela permet aux entreprises sénégalaises de savoir vers où se tourner si elles veulent explorer les opportunités sur le marché britannique.
Le Forum francophone des affaires d’Afrique de l’Ouest et centrale, qui se tiendra du 19 au 21 octobre en Guinée, sera une occasion de rapprocher les décideurs et les chefs d’entreprise. Quelles opportunités le Sénégal peut-il espérer tirer de cette rencontre ?
On part lundi vendre le Sénégal aux investisseurs britanniques. J'ai eu le plaisir de faire cela l'année dernière et je pense que le gros avantage de ce forum, c'est qu'il permet vraiment, en direct, de répondre aux questions et aux préoccupations que les investisseurs pourraient avoir. D'ailleurs cette année, on y va avec peut-être plus d'entrain encore que l'année dernière, puisque l'année dernière, il y avait encore beaucoup d'incertitudes par rapport justement à cette question de finances publiques, de crise de la dette.
Cette année, la voie est plus claire et je pense que c'est vraiment une opportunité de pouvoir démontrer aux investisseurs britanniques qu'il y a beaucoup de projets qui sont prêts, finançables, profitables, de ne pas être trop inquiet de la conjoncture économique actuelle et de vraiment pouvoir échanger sur des thèmes comme les corridors économiques, les opportunités d'investissement, l'agriculture, l'accès au financement, la transformation, les ressources naturelles, etc., pour voir dans quel domaine d'abord le Sénégal est particulièrement attractif, et ensuite pouvoir présenter ces projets concrets aux investisseurs et pourquoi pas déjà lancer un ou deux deals pendant cette semaine.
Une session spéciale du forum réunira des ministres sénégalais et vous-même. Quels sont les sujets prioritaires que vous souhaitez mettre sur la table et sur lesquels vous espérez obtenir des avancées majeures ?
Je vais peut-être laisser plus au ministre de l'Industrie le soin de parler des projets concrets qu'il prévoit de présenter de la part du Sénégal, mais pour nous, vraiment, la priorité sera d'identifier les conditions nécessaires pour contribuer à transformer les ambitions de Sénégal 2050 en projets solides et finançables. Nous souhaitons donc pouvoir avancer sur le développement de chaînes de valeur économiques régionales, sur l'industrialisation, sur la transformation locale des ressources, sur les emplois potentiels qui pourraient être créés au Sénégal. Je pense que les thèmes de discussion porteront sur les infrastructures stratégiques, les corridors économiques — encore une fois indispensables à la compétitivité —, la transition énergétique et les ambitions du Sénégal en la matière. Tous les investisseurs seront présents, ce sera donc vraiment l'opportunité d'obtenir des avancées concrètes dans la mobilisation des investissements privés britanniques pour le Sénégal.







