À trois, quatre ou cinq ans, certains enfants commencent à découvrir la classe, les jeux collectifs et les premiers apprentissages. D’autres restent à la maison, faute de moyens ou d’une structure accessible. Une inégalité qui se dessine bien avant l’entrée en cours d’initiation (CI).
À Keur Massar, le manque de structures préscolaires publiques contraint certains parents à se tourner vers le privé, malgré des frais difficiles à supporter. Angélique Mangane Diatta, mère de famille, raconte les difficultés rencontrées pour scolariser sa fille de 4 ans.
« Ici, le préscolaire public est presque inexistant. Les structures sont rares et, pour celles qui existent, la qualité n’est pas toujours au rendez-vous. C’est pourquoi j’ai inscrit ma fille de 4 ans dans le privé, malgré les frais élevés. Lesquels peuvent atteindre jusqu’à 50 000 ou 100 000 FCFA, sans compter la mensualité, qui représente le tiers de notre budget familial. C’est une dépense difficile à supporter, qui n’est pas à la portée de tout le monde », affirme-t-elle.
Pour de nombreuses familles, cette facture est insurmontable. Faute de moyens, certains parents gardent leurs enfants à la maison jusqu’à l’âge d’entrer à l’école élémentaire.
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« La majorité des familles ici n’a pas les moyens de payer une école préscolaire privée. De 2 à 6 ans, beaucoup d’enfants restent à la maison en attendant l’âge d’entrer à l’école élémentaire, parce que leurs parents ne peuvent pas supporter ces frais », poursuit-elle.
Pour Angélique Mangane Diatta, cette situation creuse les inégalités dès les premières années et appelle une réponse des pouvoirs publics.
« Il faut mettre fin à cette injustice. L’État doit faire de la petite enfance une priorité. Le préscolaire constitue la base du système éducatif sénégalais, et il est essentiel d’investir davantage dans l’éducation des tout-petits. Ce secteur reste le parent pauvre dudit système, alors qu’il devrait occuper une place centrale. L’État doit construire davantage d’écoles maternelles dans chaque localité afin de garantir l’accès au préscolaire à tous les enfants, notamment ceux des familles modestes qui n’ont pas les moyens de payer le privé », dit-elle.
Le témoignage d’Angélique Mangane Diatta illustre le dilemme auquel certaines familles sont confrontées : payer une école privée faute d’une offre publique accessible, ou renoncer au préscolaire en attendant l’entrée à l’école élémentaire.
À Pikine, Moussa Diop, maçon de son état, vit cette réalité de près. Dans son quartier, il affirme qu’il n’existe pas d’école maternelle publique, tandis que le privé reste hors de portée de nombreuses familles modestes.
Il fustige : « Mes revenus ne me le permettent pas. Mes enfants de trois et cinq ans devront attendre six ou sept ans pour entrer directement à l’école élémentaire publique. Chez nous, il n’y a pas de préscolaire public et les écoles privées sont trop chères. Nous, les pauvres, nous n’avons pas notre place dans le privé. Faute de moyens, nous sommes obligés de garder nos enfants à la maison jusqu’à sept ans. C’est injuste ».
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Au-delà de l’absence de structures accessibles, c’est le budget familial qui se retrouve sous pression. Pour les parents aux revenus modestes, payer la scolarité peut entrer en concurrence avec une nécessité plus immédiate : nourrir la famille.
« Nous sommes confrontés à un choix difficile : payer la scolarité ou garder cet argent pour nourrir la famille. Faute de moyens, mes enfants risquent de rester à la maison, sans préparation avant l’école élémentaire. C’est douloureux de voir son enfant privé de cette chance simplement parce qu’on n’a pas assez d’argent. J’ai vraiment le sentiment que l’État nous a abandonnés », a-t-il confié.
Pour ces familles, le choix n’est pas entre deux modèles pédagogiques, mais entre payer et attendre. Une attente qui peut priver les enfants de leurs premières expériences d’apprentissage avant même leur entrée à l’école élémentaire.
Le premier verrou : trouver une école
En 2024, le taux brut de préscolarisation s’établissait à 25,1 % au niveau national. Derrière cette moyenne se cachent toutefois d’importantes disparités territoriales. Ziguinchor affichait un taux de 67,3 %, devant Dakar (38,8 %), tandis que Diourbel enregistrait un taux d’environ 10 %. Kaffrine et Matam restaient également à des niveaux nettement plus faibles, avec respectivement 14,1 % et 14,4 %.
Le Sénégal comptait 5 116 établissements préscolaires en 2024, dont 1 283 à Dakar. Ces chiffres donnent une idée de l’offre existante, mais ne suffisent pas, à eux seuls, à expliquer les écarts entre les régions. La disponibilité des structures, leur répartition, leurs capacités d’accueil et les moyens des familles constituent autant de facteurs à examiner.
Car même lorsqu’une école existe à proximité, le coût du privé, le manque de classes ou l’insuffisance du personnel peuvent encore limiter l’accès des enfants à cette première étape de leur parcours scolaire.
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Sur le plan des politiques publiques, le programme « Éducation préscolaire » bénéficie, pour l’exercice 2026, de 10,335 milliards de FCFA en crédits de paiement, selon les documents budgétaires de l’État. Les autorisations d’engagement s’élèvent, elles, à 11,335 milliards de FCFA. Ces dotations donnent la mesure des ressources budgétaires prévues pour le préscolaire. Reste à savoir dans quelle mesure elles permettront d’améliorer concrètement l’accès aux structures d’accueil, notamment dans les zones les moins couvertes et pour les familles les plus modestes.
« On est dépassé parfois »
Éducatrice dans un établissement préscolaire à Grand-Yoff, Adja Guèye décrit les difficultés rencontrées au quotidien : manque de classes, effectifs élevés et personnel insuffisant.
« Nous travaillons dans des conditions très difficiles. Les écoles préscolaires ne sont pas nombreuses au Sénégal. Il nous arrive même de refuser d’accueillir des enfants parce que nous n’avons pas assez de classes. Nous nous retrouvons parfois avec des effectifs pléthoriques et un personnel insuffisant. Dans ces conditions, il est difficile de bien s’occuper des enfants », explique-t-elle.
Dans son établissement, elles ne sont que deux pour encadrer les enfants. Une situation qui met les éducatrices à rude épreuve.
Elle ajoute : « Nous ne sommes que deux dans cette école maternelle et nous travaillons dans des conditions très difficiles. Avec beaucoup d’enfants, on est dépassé parfois. C’est pourquoi on refuse souvent de prendre certains enfants. Le personnel est insuffisant et toutes les conditions ne sont pas réunies. »
Malgré ces difficultés, les éducatrices tentent de maintenir l’accueil avec les moyens disponibles, quitte à puiser dans leurs propres ressources.
« Nous nous débrouillons avec les moyens du bord, mais c’est très difficile. Les salaires sont dérisoires et les moyens sont limités. Parfois, on y investit nos propres fonds pour combler le manque, pour le bonheur des enfants. L’État doit nous accompagner », déclare-t-elle.
Ce témoignage révèle une autre facette des inégalités d’accès au préscolaire : au-delà des enfants qui ne trouvent pas de place, certains sont accueillis dans des structures confrontées à un manque de moyens humains et matériels.
À Diakhaye, une école maternelle privée de ses espaces de jeux
L’école préscolaire existe à Diakhaye, mais ses espaces extérieurs sont loin d’offrir un cadre adapté aux tout-petits. Des herbes ont envahi les lieux, des eaux stagnantes occupent certaines zones et des trous creusent le sol. Les espaces de jeux sont inutilisables. Là où les enfants devraient courir, rire et découvrir le monde, le terrain est devenu impraticable.
À cet âge, apprendre, c’est aussi jouer, explorer et grandir avec les autres. Privés d’un espace de jeux fonctionnel, les enfants perdent une occasion essentielle de bouger, de découvrir leur environnement et de partager des moments avec leurs camarades.
Cette situation inquiète les familles. Oumou Khairy Ndiaye, parente d’élève, alerte sur les risques liés à l’état de l’établissement.
« L’école préscolaire de notre quartier est inondée. Elle est remplie d’eaux stagnantes et de hautes herbes. Personne ne va laisser son enfant aller dans une école où il y a des herbes. On ne sait jamais, il peut y avoir des serpents et c’est dangereux », a-t-elle renseigné.
La présence d’une école ne garantit donc pas, à elle seule, un accueil adapté aux tout-petits. Pour que le préscolaire remplisse pleinement son rôle, les enfants doivent pouvoir apprendre dans un environnement sûr, mais aussi jouer, explorer et s’épanouir.
Une fracture qui commence avant le CI
Pour certains enfants, l’école commence dès trois ans. Pour d’autres, elle attend six ou sept ans. Entre les deux, les expériences diffèrent : découverte de la vie en classe, socialisation et familiarisation avec les premiers apprentissages.
Un enfant qui reste à la maison faute de moyens ou d’une structure fonctionnelle à proximité ne bénéficie pas nécessairement des mêmes occasions de préparation à l’école élémentaire que celui qui fréquente le préscolaire. Ces différences ne déterminent pas à elles seules la réussite scolaire future, mais elles posent la question de l’égalité des chances dès les premières années.
À Dakar, l’urgence dépasse le constat
Les difficultés observées au Sénégal s’inscrivent dans une préoccupation plus large à l’échelle régionale. Du 20 au 22 janvier 2026, Dakar a accueilli une réunion consacrée à l’éducation et au développement de la petite enfance en Afrique de l’Ouest et du Centre. Des représentants des États, des experts, des partenaires techniques et financiers ainsi que des acteurs de la société civile y ont discuté des moyens d’accélérer les politiques, les investissements et la coordination en faveur des jeunes enfants.
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À l’ouverture de la rencontre, le directeur régional de l’UNESCO pour l’Afrique de l’Ouest, Dimitri Sanga, avait alerté sur les conséquences des crises sécuritaires et climatiques pour les systèmes éducatifs.
« Nous faisons face à des problèmes d’insécurité et de changements climatiques qui provoquent des déplacements massifs de populations, internes ou transfrontaliers. Ces dynamiques créent des défis majeurs pour nos systèmes éducatifs », avait-il déclaré.
Il avait également interrogé la capacité des pays à répondre aux besoins des enfants : « Avons-nous suffisamment d’infrastructures ? Avons-nous suffisamment d’enseignants qualifiés ? »
Pour l’UNESCO, les premières années sont déterminantes pour la suite du parcours éducatif. Le développement de la petite enfance demeure cependant confronté à plusieurs difficultés dans la région, notamment le financement insuffisant, le manque de personnel qualifié et les limites des capacités d’accueil.
Le diagnostic présenté lors de cette rencontre faisait état d’un accès encore très limité à l’enseignement préprimaire en Afrique subsaharienne. Selon les rapports relayés par les experts, l'éducation préscolaire reste largement sous-financée par les investissements publics dans la région. En effet, il est rapporté dans le rapport que près de 70 % des enfants n'ont pas accès à l'enseignement préprimaire (maternelle et petite enfance) en Afrique de l’Ouest.
Pour les participants, l’enjeu ne consiste donc plus seulement à reconnaître l’importance de la petite enfance, mais à accélérer la mise en œuvre des politiques et à renforcer les investissements.
« Investir dans la petite enfance, c’est investir dans l’éternité de nos nations »
Au Sénégal, Khady Diop Mbodj, alors directrice de cabinet du ministre de l’Éducation nationale, avait également placé la petite enfance au cœur des priorités nationales.
« Investir dans la petite enfance, c’est investir dans l’éternité de nos nations », avait-elle déclaré. « Ce ne sont pas des options, ce sont des impératifs », avait-elle ajouté.
Les échanges de Dakar avaient notamment mis en avant la nécessité d’améliorer la qualification des encadreurs et des éducateurs, de renforcer la coordination entre les secteurs, d’identifier les priorités d’investissement et de consolider les plans d’action nationaux et régionaux.
Khady Diop Mbodj avait également établi un lien entre petite enfance et cohésion sociale : « En réduisant les inégalités dès la naissance, nous semons les graines de la tolérance et de la cohésion sociale ».
Ces déclarations prennent un relief particulier face aux difficultés décrites sur le terrain : des frais de scolarité difficiles à supporter, des structures inondées, des classes insuffisantes et des éducateurs qui disent travailler avec des moyens limités.
La CEDEAO face à ses engagements
La question dépasse les frontières sénégalaises. En juin 2019, la CEDEAO a adopté une Politique de l’enfant et un cadre d’action couvrant la période 2019-2030. Ce dispositif vise notamment à promouvoir les droits de l’enfant à la survie, au développement, à la protection et à la participation.
Parmi les enjeux figure l’amélioration de l’accès des jeunes enfants à des programmes de développement de la petite enfance et à une éducation préprimaire de qualité.
En septembre 2026, à Abuja, une réunion régionale tenue du 23 au 25 septembre a permis aux États membres d’examiner les progrès réalisés dans la mise en œuvre de cette politique. Les discussions ont notamment porté sur les effets de la pauvreté, des déplacements de populations, des catastrophes, de l’insécurité alimentaire et de la malnutrition sur les droits des enfants en Afrique de l’Ouest.
À l’issue des travaux, les participants ont appelé à poursuivre la mobilisation des ressources, le renforcement des capacités et la coordination régionale. Ils ont également insisté sur la nécessité de renforcer les systèmes nationaux de protection de l’enfance.
« Veillons à ce qu’aucun enfant ne soit laissé pour compte et à ce que chaque enfant d’Afrique de l’Ouest jouisse pleinement de ses droits à la survie, au développement, à la protection et à la participation », a déclaré Mariam Fitumi Shaibu, intervenant au nom du Sénégal, président en exercice de la CEDEAO, lors de cette rencontre.
Ces engagements régionaux soulèvent une question pour le Sénégal : comment se traduisent-ils dans les politiques nationales et quels résultats concrets permettent d’en mesurer les effets sur l’accès des enfants au préscolaire ?
Entre les engagements et la réalité, le chemin reste long
À Dakar, les experts appelaient à accélérer les investissements dans la petite enfance. À Abuja, la CEDEAO insistait sur la mobilisation des ressources et la coordination entre les États. Sur le terrain sénégalais, les obstacles décrits par les familles et les éducateurs restent nombreux : coût des inscriptions, infrastructures dégradées, manque de classes et insuffisance du personnel.
Faute de moyens ou de structure fonctionnelle à proximité, certains enfants attendent six ou sept ans avant d’accéder à l’école élémentaire, sans avoir bénéficié des mêmes possibilités de préparation que ceux qui fréquentent le préscolaire.
Car si l’égalité des chances doit commencer quelque part, elle commence bien avant le CI.








