Dans ce premier volet d'un dossier en trois parties consacré à la crise du pouvoir d'achat au Sénégal, immersion au cœur des foyers dakarois où la hausse des prix bouleverse l'organisation des repas. À Keur Massar, Pikine ou Ouakam, le dîner n’est plus un repas allant de soi : pour de nombreux ménages asphyxiés par l'inflation, il est désormais réduit, réchauffé ou tout simplement supprimé.
À Keur Massar, Pikine ou Ouakam, le dîner n’est plus toujours un repas à part entière. Pour certains ménages, il est supprimé, remplacé par les restes du déjeuner ou réduit à quelques centaines de francs de fondé (bouillie de mil), de thiakry ou de thiéré (couscous). Dans les familles nombreuses comme chez les parents isolés, chaque repas devient un calcul. Et derrière les files d'attente qui s’allongent devant les vendeuses de fondé, c’est une autre réalité de la cherté de la vie qui se dessine : celle de familles qui ne parviennent plus à assurer trois repas par jour.
Quand vient l’heure du dîner, Pa Sidibé ne met plus de marmite sur le feu. Dans sa maison, le repas du soir commence désormais dès le midi. Une partie du riz est mise de côté avant même que la famille ne termine de manger. Quelques heures plus tard, le plat ressort. Il faut le réchauffer, le partager, faire avec ce qui reste. Chaque cuillerée compte.
Dans cette maison où vivent ses enfants, ses épouses, ses nièces et ses neveux, le dîner est devenu une dépense que le père de famille ne peut plus supporter. Chauffeur de « Ndiaga Ndiaye » âgé de 50 ans, Pa Sidibé a cessé depuis plusieurs mois de préparer un repas spécialement pour le soir. Désormais, il rationalise le déjeuner pour tenter de nourrir toute la famille jusqu’au lendemain.
Pendant longtemps, Pa Sidibé parvenait encore à faire face aux dépenses quotidiennes. Mais avec la hausse des prix, les 15 000 francs qui permettaient autrefois de couvrir les trois repas ne suffisent plus. Son récit est celui d’un budget familial qui, repas après repas, s’est rétréci jusqu’à faire disparaître la marmite du soir.
« Avant, j’assurais la dépense quotidienne pour le petit-déjeuner, le déjeuner et le dîner. Je vis avec toute ma famille : mes enfants, mes femmes, mes nièces, mes neveux. Je dépensais 15 000 francs par jour. Maintenant, avec 15 000 francs, on ne peut même plus préparer un bon thiébou dieune. Les temps sont vraiment durs. »
Aujourd’hui, le budget a complètement changé d’échelle. Le petit-déjeuner absorbe déjà une part importante des ressources, tandis que le déjeuner engloutit à lui seul plusieurs dizaines de milliers de francs. Le dîner, lui, est devenu la dépense de trop.
« Rien que pour le petit-déjeuner, je dépense aujourd’hui 7 000 francs. Pour le déjeuner, c’est entre 20 000 et 25 000, voire presque 30 000 francs. Pour le dîner, je dépensais encore près de 10 000 francs. Mais depuis des mois, j’ai arrêté. On ne cuisine plus le soir à la maison. Je n’en peux plus. C’est dur, fatigant et étouffant. »
Face à cette réalité, Pa Sidibé a dû revoir toute l’organisation des repas. Plutôt que de cuisiner un nouveau plat le soir, la famille préserve une partie du déjeuner et cherche, lorsque cela est possible, des alternatives moins coûteuses.
« On garde une partie du déjeuner pour le soir et, au moment du dîner, on la réchauffe. À défaut, on donne 200 francs aux plus petits pour qu’ils achètent du fondé ou du thiakry. Avec 100 ou 150 francs, ils peuvent avoir quelque chose qui les rassasie sans trop dépenser. Depuis des mois, on se débrouille comme ça. Plus de dîner cuisiné à la maison », nous confie-t-il.
À Pikine, Soda Ndiaye vit une situation comparable. Veuve et mère de sept enfants, cette vendeuse de légumes ne prépare plus les trois repas de la journée. Le dîner a été retiré du menu familial. Quand elle parvient à rassembler un peu d'argent, elle achète du fondé, du thiéré ou du thiakry pour ses enfants. Mais lorsqu'elle est à court d'argent, le dîner est tout simplement sacrifié.
Une situation qui a fini par bouleverser les habitudes alimentaires de toute la famille. Avec des repas supprimés et des portions réduites, Soda Ndiaye dit ne plus parvenir à nourrir correctement ses enfants.
« On ne mange plus à notre faim. On ne vit plus comme avant, on essaie juste de survivre. Je ne prépare plus les trois repas parce que je ne peux plus supporter les charges. La vie est devenue très dure. Le dîner ne fait plus partie de notre quotidien. On se débrouille avec le déjeuner, désormais notre seul vrai repas. »
Lorsque les moyens viennent à manquer, même les solutions de fortune deviennent inaccessibles. Il arrive alors que les enfants se contentent d’un en-cas acheté à quelques centaines de francs, ou passent la nuit le ventre vide.
« Parfois, quand j’ai quelques pièces, je les donne aux enfants pour qu’ils achètent du thiéré ou du fondé. D'autres fois, quand je n’ai pas un sou, ils dorment jusqu’au matin. Je les ai élevés comme ça et ils se sont adaptés. Depuis le décès de leur père, nous vivons cette situation », confesse la veuve.
Derrière cette privation quotidienne, Soda Ndiaye décrit aussi une autre réalité : celle d’une mère qui porte seule le poids des dépenses, dans un contexte où la solidarité devient elle aussi difficile à solliciter.
« Les temps sont durs. Tout le monde subit cette crise qui frappe le pays. On ne peut demander de l’aide à personne : tout le monde est sous pression. On essaie de souffrir en silence, de garder notre dignité. Mais nous, les démunis, nous sommes vraiment épuisés. Nous avons faim, nous sommes à bout de souffle. Que l’État nous jette un coup d’œil, qu’il nous vienne en aide. »
Une crise qui frappe au cœur de la capitale
Pour mesurer l'ampleur de cette privation dans les rues de Dakar, il suffit de se rendre à Ouakam à l’heure où les marmites devraient chauffer.
Ici, dans plusieurs quartiers sillonnés, de longues files d’attente devant les étals de vendeurs de fondéattirent l’attention. Hommes, femmes et enfants patientent pour acheter quelques portions de cette préparation qui constitue désormais, pour de nombreux ménages, l'unique alternative aux repas trop coûteux.
Que se cache-t-il réellement derrière cet afflux ? Les vendeurs comme les acheteurs décrivent une même réalité : une pression économique qui fragilise les ménages sénégalais et effrite leur pouvoir d’achat. Faute de moyens pour assurer les trois repas quotidiens, certains cherchent des solutions palliatives pour simplement s'alimenter.
Il est 20 heures. Devant l’étal de Ndoumbé Faye, vendeuse de fondé, une longue file s’est formée. Plus de trente clients attendent. Les uns repartent avec des bols, les autres avec des sachets remplis de bouillie. La scène se répète, soir après soir.
Ndoumbé Faye observe cette transformation au quotidien et mesure la hausse de la demande à travers ses propres ventes : « Avant, je vendais deux à trois seaux de fondé par nuit. Maintenant, la demande a explosé. Je vends jusqu’à cinq ou six seaux. Les clients sont nettement plus nombreux. »
Pour la commerçante, ce qui a surtout changé, c’est le statut du fondé dans l’alimentation des familles. Autrefois consommé en complément ou réservé aux enfants, il remplace désormais le dîner dans certains foyers.
« Avant, les gens achetaient surtout le fondé pour les enfants ou pour grignoter. Maintenant, beaucoup viennent directement chercher leur dîner ici. Certains me disent ouvertement qu’ils n’ont pas cuisiné chez eux parce que c’est trop cher. Ils prennent une quantité modeste de fondé ou de lakh pour toute la famille. »
Ndoumbé Faye constate également un changement de comportement chez ses acheteurs, devenus extrêmement vigilants sur les prix et les quantités :
« Les clients regardent beaucoup le prix avant d’acheter. Ils demandent quelle quantité ils peuvent obtenir pour 100, 200 ou 500 francs. Avant, certains prenaient plusieurs portions généreuses. Aujourd'hui, ils cherchent avant tout ce qui peut remplir le ventre à moindre coût », confie-t-elle.
Dans cette file qui se renouvelle chaque soir, les profils varient, mais les récits se recoupent : l'impossibilité financière de préparer le repas du soir. « Il y a des mères de famille, des travailleurs qui rentrent tard, mais aussi des chefs de ménage qui m’avouent ne pas avoir les moyens de cuisiner le soir. Le fondé ou le lakh leur permet de faire face avec ce qu’ils ont. »
Les volumes vendus par Ndoumbé Faye servent ainsi de baromètre social. Passer de deux ou trois seaux à six par nuit témoigne d’un glissement des habitudes de consommation dicté par la précarité.
« Les gens aiment le fondé, mais avec la conjoncture, beaucoup en achètent par pure nécessité. Cette bouillie revient bien moins cher que de préparer un vrai repas. Avec 200 francs, on a un pot bien rempli pour caler l'estomac, alors que cuisiner un dîner exige parfois jusqu’à 5 000 francs. C’est hors de portée pour beaucoup. Les temps sont très durs », explique-t-elle.
Le paradoxe est frappant : le fondé est plus sollicité parce que le repas traditionnel est devenu inabordable, alors même que les intrants coûtent plus cher à la vendeuse : « La vente marche bien pour nous. Quand je vends mes six seaux, je peux réaliser 25 000 à 30 000 francs de chiffre d'affaires. Mais les matières premières comme le mil, le sucre ou le lait ont fortement augmenté. On s'efforce de maintenir des prix abordables pour permettre aux gens de manger, mais nous subissons nous aussi l’inflation de plein fouet. »
Dans la file, Fatou Sarr attend son tour. Elle vient acheter de la bouillie pour ses deux enfants. Mère célibataire, elle ne cherche pas un encas, mais ce qui servira de repas du soir à sa fratrie.
« J’achète du fondé pour mes deux enfants. Moi, si je ne mange pas, ce n’est pas grave. L'important est qu'ils mangent, eux. Cela fait six mois que je ne dîne plus. Je fais des sacrifices pour nourrir mes enfants parce qu’ils sont ma priorité », confie-t-elle.
Cette déclaration résume à elle seule l'épreuve traversée par ces familles. La mère se prive pour que la progéniture mange. Mais cette solution de secours ne suffit pas à dissiper l’angoisse du lendemain.
« En vérité, les gens ont réellement faim. Cette bouillie ne nourrit pas son homme sur la durée. Si on l’achète pour le dîner, c’est par dépit. Par les temps qui courent, acheter du prêt-à-manger bon marché est bien plus économique que de cuisiner à la maison », tranche Fatou Sarr.
Face à la flambée des coûts, la cuisine domestique devient un calcul d'arbitrage permanent, voire un luxe accessible à peu.
Fatou a tranché : « Avec 10 000 francs, on ne prépare même plus correctement le déjeuner. Pour le dîner, il faut au bas mot 5 000 francs selon la taille de la famille. C’est devenu intenable. Je préfère prendre 2 000 francs pour acheter deux plats de riz dans un Mousseu pour le midi, et acheter du fondéou du thiakry le soir, plutôt que d'engager des sommes énormes en courses. »
Lorsque les repas sont restreints ou supprimés, c’est tout l’équilibre familial qui chancelle. À Dakar, garantir trois repas quotidiens est devenu un véritable tour de force.
« Cuisiner le petit-déjeuner, le déjeuner et le dîner ? Rares sont les familles qui le font encore à Dakar. Celles qui y parviennent quotidiennement méritent du respect. La crise économique étouffe les ménages, le pouvoir d’achat s'effondre et la vie devient de plus en plus chère », martèle la mère de famille.
Ce que révèlent les données statistiques
Les témoignages recueillis à Keur Massar, Pikine et Ouakam décrivent une pratique désormais ancrée chez de nombreux ménages : réduire la fréquence des repas, diminuer les portions, substituer le plat préparé par de la nourriture de rue ou réchauffer les restes du midi.
Les données institutionnelles confirment ce diagnostic de terrain. Dans son rapport sur la situation économique et sociale de la région de Dakar, l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD) indique que la réduction du nombre de repas constitue une stratégie d’adaptation majeure.
Elle concerne 20,7 % des ménages dans le département de Dakar, 20,7 % à Keur Massar et atteint 22,3 % à Pikine. À Guédiawaye et Rufisque, les proportions s'établissent respectivement à 20,4 % et 19 %.
La même source met en lumière le poids écrasant de l'alimentation dans le budget des foyers. À Keur Massar, 48,4 % des ménages consacrent au moins 65 % de leurs ressources à la nourriture. À Pikine, cette proportion touche près de 45 % des habitations.
À l’échelle nationale, la Direction de la Prévision et des Études économiques (DPEE) relevait au troisième trimestre 2024 que seuls 70,3 % des ménages enquêtés déclaraient assurer trois repas par jour, contre 29,1 % restreints à deux repas et 0,6 % réduits à un seul repas quotidien. L’inflation représentait alors le principal choc subi par les foyers, cité par 74,8 % d’entre eux.
Ces chiffres traduisent une réalité nette : le nombre et le volume des repas sont devenus les principales variables d'ajustement face au resserrement budgétaire.
Sur le terrain, ces statistiques prennent un visage humain : quand le budget s'épuise, le dîner est le premier repas sacrifié. À Keur Massar, Pa Sidibé réchauffe le déjeuner du midi. À Pikine, Soda Ndiaye achète du fondé quand ses moyens le permettent ou laisse ses enfants s'endormir le ventre vide. À Ouakam, Ndoumbé Faye voit défiler des pères et mères de famille venus chercher pour quelques pièces de quoi apaiser la faim des leurs. Et Fatou Sarr, elle, saute le dîner depuis six mois pour préserver ses enfants.
Derrière ces files d'attente, ces sachets de bouillie et ces plats réchauffés, c’est l’équilibre social et nutritionnel des ménages dakarois qui se fragilise. Quand la nuit tombe sur la capitale, la question n'est plus de savoir quel menu servir, mais comment réussir à tenir jusqu'au lendemain.







