À quelques jours de la rentrée scolaire prévue le 12 octobre 2026, le Sénégal fait face à une épidémie de diphtérie, une maladie infectieuse grave et évitable par la vaccination. Selon les chiffres communiqués pour la semaine épidémiologique du 21 au 27 septembre, le bilan fait état de 812 cas suspects, 161 cas confirmés et 11 décès, dans 43 districts répartis sur 12 régions. Alors que les élèves s’apprêtent à retrouver les salles de classe, la vigilance est de mise. Pour savoir comment les établissements se préparent, quelles mesures les parents doivent-ils prendre, le rôle de l’Etat du Sénégal face à ce défi, Seneweb a interrogé les acteurs au cœur de l’enjeu. Entre prévention, surveillance sanitaire et inquiétudes familiales, immersion au cœur des préparatifs pour la rentrée 2026-2027.
Dans certaines écoles, les préparatifs s’accompagnent de vigilance
Dans la banlieue dakaroise, les derniers préparatifs de la rentrée, dans certains établissements, vont bon train. Peinture fraîche, cour soigneusement balayée, locaux remis en état : tout semble prêt pour accueillir les élèves. Mais cette année, à l’approche de la rentrée, les préoccupations sanitaires s’invitent dans les préparatifs.
Dans son bureau, le directeur d’une préscolaire privée, M. Diallo, affiche le sourire tout en restant vigilant : « Tout cela s’inscrit dans une démarche d’assainissement et de désinfection des locaux. La peinture participe également à la remise en état de l’établissement », explique-t-il. Interrogé sur les dispositions prises pour prévenir la propagation de la diphtérie, il assure que son établissement s’est mobilisé dès l’annonce des premiers cas. « Nous disposons d’un groupe WhatsApp qui nous permet de communiquer régulièrement avec les parents d’élèves. Par ce canal, nous leur rappelons chaque semaine l’importance de vérifier que leurs enfants sont à jour dans leur vaccination. Nous les sensibilisons également aux risques liés à la négligence. Nous relayons des informations diffusées par les médias, non pas pour créer une psychose, mais pour faire de la santé des enfants une priorité », précise-t-il.
Pourtant, à quelques mètres seulement de cet établissement qui s'active, le décor est tout autre. Une autre école, elle, fait face à un ennemi bien connu de l'hivernage : les eaux stagnantes qui ont envahi la cour de l’école, la contraignant à rester vide.
Entre inquiétude et confiance, les parents se préparent
Si certains responsables d’établissement misent sur la prévention et la sensibilisation, tous les parents ne semblent pas mesurer le risque de la même manière.
Rencontré dans la salle d’attente de l’école de M. Diallo, Ibrahima Sow, venu se renseigner sur l’inscription de sa nièce, se montre plutôt rassurant : « Il n’y a pas besoin de s’inquiéter, car nous sommes Africains et nous avons une forte immunité. »
Son avis est différent de celui de Diariétou Ndiaye rencontrée dans une librairie à Mermoz. Venue acheter les fournitures scolaires de sa fille de 9 ans, inscrite en CE2, cette mère de famille reconnaît être préoccupée par la circulation de la diphtérie qui touche particulièrement les enfants. « Oui, j’en ai entendu parler. Il paraît que la maladie touche beaucoup les enfants. J’ai eu peur, parce qu’ils sont encore fragiles. À l’école, ils sont souvent proches les uns des autres et viennent de milieux différents. Ma fille est à jour dans ses vaccinations, mais cela ne m’empêche pas de rester vigilante », confie-t-elle. Depuis la pandémie de Covid-19, cette mère de famille affirme avoir gardé les bons réflexes d’hygiène à la maison. « Quand ma fille rentre de l’école, elle se lave les mains et ou prend sa douche », ajoute-t-elle.
À ses côtés, sa fille, Bébé Fa, semble surtout impatiente de retrouver ses camarades. Interrogée sur cette question , la fillette se cache derrière sa mère et répond timidement par la négative. Un moment qui rappelle que, pour les enfants, la rentrée reste avant tout un rendez-vous attendu, malgré les préoccupations sanitaires.
Le ministère de la Santé confirme la persistance de l’épidémie
Pour mieux comprendre l’évolution de la situation épidémiologique et les mesures envisagées à l’approche de la rentrée, nous avons sollicité l’avis du Dr Jean-Pierre Diallo, médecin spécialiste en santé publique à la Direction de la prévention et actuellement Incident Manager au Centre des opérations d’urgence au ministère de la santé et de l’hygiène publique.
Selon les données communiquées par le spécialiste, 11 décès ont été enregistrés entre les semaines épidémiologiques 30 et 38, tandis qu’aucun nouveau décès n’a été signalé au cours de la semaine 39 ( la dernière semaine du mois de septembre). La létalité, estimée à 6,8 %, reste néanmoins supérieure au seuil de 5 % évoqué comme référence par l’Organisation mondiale de la santé (OMS).
Comment expliquer la réapparition de cette maladie alors que la vaccination permet de la prévenir
« Le Sénégal n’avait pas connu d’épidémie de diphtérie depuis plus de 20 ans. Ça a été évité. Si vous interrogez de jeunes médecins, certains vous diront qu’ils n’ont jamais été confrontés à cette maladie, notamment grâce à l’introduction du vaccin dans le Programme élargi de vaccination (PEV), en 1978. La situation actuelle s’explique notamment par une baisse de l’immunité collective liée à l’insuffisance de la couverture vaccinale. Nous observons de plus en plus d’enfants zéro dose, mais également des enfants dont la vaccination est incomplète », explique le Dr Diallo.
Le spécialiste pointe également les limites du calendrier vaccinal actuel. Selon lui, le PEV prévoit des vaccinations durant les premières années de vie, mais ne comporte pas de rappels systématiques entre 6 et 15 ans. Cette situation pourrait contribuer à expliquer pourquoi les enfants âgés de 5 à 15 ans figurent parmi les groupes les plus touchés. Concernant les 11 décès enregistrés, le médecin indique qu’ils concernent essentiellement des enfants. Il reconnaît également les difficultés rencontrées au début de l’épidémie, notamment en matière de dépistage et de prise en charge précoce. « Le système n’était pas suffisamment préparé au début. Depuis, le dispositif de surveillance s’est renforcé et nous enregistrons moins de décès. Toutefois, la bactérie continue de circuler », prévient-il.
Classes surchargées : un défi supplémentaire pour la prévention
Un autre défi se profile : la promiscuité dans les salles de classe. Avec des effectifs pléthoriques, notamment dans le public, la proximité entre élèves risque de favoriser la transmission de la diphtérie. Face à ce risque, les autorités sanitaires ont engagé des échanges avec le ministère de l’Éducation Nationale. À la suite d’une réunion avec la Division du contrôle médico-scolaire, une note a été transmise afin de préciser les mesures à mettre en œuvre dans les établissements.
Les mesures à prendre
Selon les dispositions présentées par le Dr Diallo, plusieurs actions sont prévues. Au préscolaire, le renforcement de la vaccination avec présentation du carnet de vaccination est exigé lors de l’inscription, avec un dispositif de rattrapage vaccinal destiné aux enfants concernés, selon les modalités du Programme élargi de vaccination (PEV). Dans les établissements scolaires, une surveillance active des élèves doit être assurée en coordination avec les postes de santé, les districts sanitaires et les services régionaux. En présence d’un cas suspect, les mesures prévues comprennent notamment l’éviction temporaire de l’école, l’isolement à domicile selon les consignes sanitaires, la prise en charge médicale, la recherche des contacts étroits et, lorsque cela est indiqué, l’administration d’un traitement préventif aux personnes exposées.
Faut-il pour autant envisager la fermeture des classes ou le report de la rentrée dans les zones les plus touchées ?
Sur ce point, Dr Diallo estime qu’une fermeture systématique des classes ou un report de la rentrée n’est pas nécessaire à ce stade. Il privilégie une surveillance renforcée et une réaction rapide en cas de suspicion ou de regroupement de cas. Pour les formes graves, une prise en charge adaptée, pouvant inclure l’administration d’une antitoxine diphtérique, peut être nécessaire. Les gestes barrières retrouvent également leur importance : lavage régulier des mains, hygiène respiratoire et port du masque en présence de symptômes respiratoires, conformément aux recommandations sanitaires.
Par ailleurs, une éventuelle vaccination de riposte visant les personnes âgées de plus de 5 ans est à l’étude, les enfants et adolescents de 5 à 15 ans et au-delà étant les plus touchés. Selon le spécialiste, cette opération concernerait une population de plus de cinq millions de personnes et nécessiterait des ressources importantes ainsi que plusieurs passages.
La vigilance plutôt que la panique
Au-delà des mesures à l'école, le Dr Diallo rappelle que les parents doivent savoir repérer les premiers signes de la diphtérie : fort mal de gorge avec douleur à la déglutition, fausses membranes blanchâtres dans la gorge et cou gonflé. Dans les formes graves, la maladie peut obstruer les voies respiratoires et, à cause de la toxine, toucher le cœur, les nerfs et les reins. L'évolution peut être rapide, d'où l'importance de consulter vite et d'éviter l'automédication.
Diagnostiquée tôt, la diphtérie se traite par antibiotiques et, selon les cas, par antitoxine, avec isolement. À quelques jours de la rentrée, le médecin appelle à la vigilance plutôt qu'à la panique : vérifier les carnets de vaccination, garder à la maison tout enfant malade et consulter rapidement. Les écoles, elles, doivent sensibiliser, signaler vite les cas suspects et collaborer avec les autorités sanitaires, notamment en cas de cluster.








