Sans céder à la nostalgie d’une époque révolue où le débat idéologique occupait une place centrale dans le combat politique, je dois avouer que les échanges de ces dernières semaines avec Babacar Gaye, Thierno Lô et Kalidou Diallo, prolongés par Khafor Touré de l’APR, Lamine Diouck du PS et Amadou Mbengue du PIT, ne m’ont pas laissé indifférent. Ils m’ont surtout convaincu d’une chose : le Sénégal a besoin de retrouver le goût du débat d’idées pour préparer une nouvelle étape de son histoire politique.
Il fut un temps où….
Nous, qui avons fait nos premières armes politiques dans le Sénégal post-68, avons connu une époque où les divergences politiques portaient avant tout sur des visions différentes de la société, de l’État, de l’économie et de la place du Sénégal dans le monde.
Senghor, Cheikh Anta , Abdoulaye Wade, Babacar Ba, Bara Diouf, Doudou Sine, Babacar Niang, Abdoulaye Ly, Amath Dansokho, Samba Diouldé Thiam, Kader Boye , Abdoulaye Elimane Kane, Moustapha Kassé , Maguette Thiam, Abdoulaye Bathily, Landing Savané, Moustapha Niasse, Djibo Ka , Diop Decroix et tant d’autres incarnaient chacun dans son style des sensibilités profondément différentes, parfois irréconciliables sur le plan doctrinal, mais ils avaient en commun de considérer la politique comme un exercice intellectuel autant que comme un combat pour le pouvoir.
Les partis et leur presse d'alors étaient , pour reprendre la formule d’Antonio Gramsci, des “intellectuels collectifs”. Et notre génération posait comme règle cette exigence de “penser son action et agir sa pensée”.
C’est dans cette ambiance de confrontation permanente des idées que se sont affirmées les grandes familles qui ont structuré pendant des décennies notre espace politique : le socialisme démocratique, le libéralisme social et la gauche marxiste et nationaliste.
L’heure de construire des alternatives après les alternances
La troisième alternance de 2024 a fait émerger le souverainisme. Celle-ci traduit une aspiration profonde d’une partie de notre jeunesse et de notre peuple à une rupture radicale. Il serait vain de la nier comme il serait tout aussi dangereux de réduire l’avenir politique du Sénégal à une confrontation manichéenne et binaire entre deux camps.
Notre pays a connu trois alternances majeures ; celle de 2000 avec Abdoulaye Wade, celle de 2012 avec Macky Sall et celle de 2024 avec la nouvelle majorité. Cette capacité du Sénégal à changer pacifiquement de majorité constitue l’une des grandes forces de notre démocratie. Mais elle nous impose aujourd’hui une nouvelle exigence .
Après les alternances, il nous faut construire des alternatives , en particulier dans la gouvernance de nos pays.
Les querelles entre factions politiques rivales au pouvoir s'expriment aujourd’hui de manière bien singulière. Les conflits dans les rangs de l'actuelle majorité posent une question qui dépasse les protagonistes : comment éviter que la crise politique au sein des institutions ne se transforme en crise de régime ?
L’heure pour les forces politiques de prendre conscience de leur responsabilité historique
C’est là que se situe la responsabilité historique de toutes les forces qui se reconnaissent dans la République, la démocratie et l’État de droit.
Le Sénégal dispose d’un atout considérable. Les principales formations susceptibles de participer à une future alternative ont connu, à des degrés divers, une expérience de l’exercice du pouvoir d’État. Le Parti socialiste a gouverné pendant plusieurs décennies. Le PDS a porté l’alternance de 2000. L’APR a conduit celle de 2012 et exercé le pouvoir pendant douze ans. À ces forces s’ajoutent les composantes de la gauche démocratique, du centre et de la société civile qui ont contribué, chacune à sa manière, à la construction de notre démocratie.
Cette expérience constitue un capital politique national inestimable. Elle permet aujourd’hui l’émergence d’une opposition de responsabilité républicaine, en mesure de proposer au pays une nouvelle vision dans le cadre d’une coalition de renouveau démocratique et de construction nationale.
Depuis les années 1990, le Sénégal a expérimenté différentes formes de dialogue et de gouvernance élargies. Sous Abdou Diouf, des forces longtemps opposées ont participé à la gestion de l’État. Après 2000 et 2012, cette tradition de dialogue et de gouvernance partagée s’est poursuivie, sous d’autres formes.
Il convient de rappeler que cette pratique rejoint une réflexion plus ancienne sur "le compromis historique", laquelle a été développée par Enrico Berlinguer du parti communiste Italien dans les années 1970. Elle a été prolongée au Sénégal par le philosophe Doudou Sine du Club Nation et Développement, proche du parti socialiste du Sénégal.
Construire un nouveau compromis historique
L’idée était simple. Dans une société pluraliste confrontée à de grands défis, il faut rechercher, au-delà des divergences, un socle de valeurs et d’intérêts nationaux permettant au pays de progresser dans la stabilité. C’est cette idée qu’il serait peut être intéressant de revisiter.
Le " compromis historique " dont le Sénégal pourrait avoir besoin ne saurait être celui des années 1970 ou 1980. Le pays a changé. L’Afrique entre dans une nouvelle séquence historique. Il nous faut inventer un compromis adapté à ce nouveau Sénégal.
Il pourrait réunir, sans les confondre, les traditions du libéralisme social, de la social-démocratie et de la gauche démocratique, tout en intégrant les aspirations de souveraineté portées par la nouvelle génération politique.
Il s’agirait de construire une nouvelle culture de gouvernement autour de principes fondamentaux , la République, la démocratie, l’État de droit, le pluralisme, les libertés publiques, l’unité nationale et la cohésion sociale
Il devrait déboucher sur un programme commun de redressement et de refondation autour de priorités claires que sont la réhabilitation de l’État et des institutions, le renforcement du secteur privé national et des PME, la souveraineté énergétique et alimentaire, la réforme de l’éducation et de la santé, la réduction des fractures territoriales et sociales, la transformation de notre économie en une économie productive, créatrice de richesses et d’emplois.
Construire un État stratège
La question n’est plus de choisir entre l’État et le marché. Elle est de construire un État stratège et une économie productive. La souveraineté ne doit pas être conçue comme un repli.
Elle doit donner au Sénégal la capacité de maîtriser, de manière lucide et planifiée, ses choix économiques, énergétiques, alimentaires, technologiques, culturels et diplomatiques, tout en demeurant ouvert au monde. Les nations qui progressent sont celles qui comprennent qu'on est dans le temps des interdépendances constructives
L’enjeu est de transformer l’expérience des générations précédentes en ressource pour l’avenir. Comme l’avait réussi la gauche française en 1972 avec le programme commun réunissant socialistes , communistes et radicaux , la prochaine équipe du renouveau devrait se retrouver en amont autour d' un programme porté le moment venu par un gouvernement de large union nationale, sans exclusive , ni esprit de revanche.
Ce débat de fond mérite d’être ouvert, sans passion et sans procès du passé. Un débat où les différentes traditions politiques confronteraient leurs visions, reconnaîtraient leurs convergences, tireraient les leçons de leurs expériences et définiraient le socle d’un nouveau contrat politique national.
Car après avoir acquis, au fil de notre histoire, notre souveraineté de décision dans le choix de nos dirigeants, il est temps pour les Sénégalais d’apprendre à construire ensemble, dans la solidarité et la coresponsabilité, une véritable alternative de salut national.








