u cœur de Jérusalem, sur le Mont du Souvenir, Har HaZikaron, le mémorial mondial de la Shoah (holocauste), s’impose comme une expérience immersive et bouleversante. Un parcours de pierre, de lumière et de noms, où le devoir de mémoire se fait prise de conscience universelle. C’est ce qu’ont vécu des journalistes francophones du Sénégal, de Côte d’Ivoire, du Bénin, du Togo, du Burundi, de RDC et de Guinée, en mission en Israël, lors d’une visite guidée qui plonge au cœur de l’histoire.
Le nom même est un vœu. « Yad Vashem », est tiré d’Isaïe 56:5: « Je leur donnerai dans ma maison et dans mes murs un monument et un nom... qui ne s’effacera jamais ».
Le 19 août 1953, deux ans après la création d’Israël, la Knesset vote à l’unanimité la « Loi de Yad Vashem ». L’objectif est d’empêcher que 6 millions de Juifs assassinés ne deviennent qu’un chiffre. Il faut des noms, des visages, des histoires.
La première pierre est alors posée en 1954 et le premier musée ouvre ses portes en 1957. Puis, après plus de 13 ans de travaux, l’architecte Moshe Safdie inaugure en 2005 le nouveau « Musée d’Histoire de la Shoah », un prisme triangulaire de béton qui transperce la montagne.
L’architecture est déjà un langage. Une pyramide dont les couloirs s’enfoncent et se rétrécissent, provoquant un sentiment d’étouffement progressif. Sur 18 hectares de forêt, Yad Vashem rassemble aujourd’hui musées, archives, centre de recherche, école et monuments. Un complexe de mémoire au cœur des jardins.
Le Musée : Entrer dans le clair-obscur de l’histoire
Le parcours souterrain commence. L’éclairage devient tamisé. Le bruit du monde extérieur disparaît. Dix galeries chronologiques racontent la marche vers l’abîme: de la vie juive d’Europe d’avant-guerre à la « Solution Finale ». Une salle entière est consacrée à l’Allemagne nazie, de l’accession d’Hitler au pouvoir jusqu’à la « Nuit de Cristal de 1938 », ce premier grand pogrom où les synagogues furent incendiées et les livres sacrés profanés. C’est là que les Juifs sont exclus de la citoyenneté. Le signal de la destruction.
Les souvenirs
Ici, l’authenticité est une exigence. « Il n’y en a que deux qui ne le sont pas. Pour le reste, tout est authentique », précise Arielle Nahmias, responsable des programmes éducatifs francophones à l’École internationale pour l’enseignement de la Shoah. Objets personnels, documents d’époque, vêtements. Et surtout, des milliers d’œuvres du « Musée d’Art de la Shoah » tels que peintures, dessins, sculptures réalisés dans les ghettos ou les camps. Des écrans diffusent en boucle les témoignages de survivants. Rien ici est anodin. Tout nous convoque à la pitié et met à nu l’homme, capable du meilleur comme du pire.
Le parcours débouche sur le « Hall des Noms ». Un hall circulaire central qui abrite, sous un dôme, l’ensemble de la collection des « feuilles de témoignages qui sont de courtes biographies de chacune des victimes de la Shoah. Plus de deux millions de feuilles sont conservées dans ce réceptacle circulaire, le long de la paroi extérieure de ce hall qui est assez grand pour en contenir six millions. Le plafond de la salle est constitué d’un cône de dix mètres de hauteur, orienté vers le ciel, sur les parois duquel sont exposés 600 photographies et fragments de feuilles de témoignages. Cette exposition représente une petite partie des six millions d’hommes, de femmes et d’enfants ayant appartenu au monde juif détruit par les nazis et leurs complices.
Le lieu le plus marquant: le mémorial des enfants
C’est l’étape que émeut le plus. Il s’agit de la crypte construite en hommage aux 1,5 million d’enfants juifs assassinés ». Dans l’obscurité totale, une seule bougie est au centre. Des miroirs la multiplient à l’infini, comme des milliers d’âmes perdues. Une voix récite les prénoms, les âges, les pays d’origine. L’atmosphère est lourde. « Comme si le lieu abritait toujours les frayeurs et les douleurs des petits anges », confie un visiteur.
« Ici, vous avez des visages d’enfants. Ce lieu commémore un processus, la grande Histoire. On veut se souvenir de chacun de ces bambins. Les enfants sont la base d’un peuple », explique Arielle Nahmias.
Les Justes et les Communautés
Avant d’entrer, un chemin bordé d’arbres attire l’attention, c’est l’ « Allée des Justes parmi les Nations ». Plus de 2000 arbres sont plantés pour les non-Juifs qui ont risqué leur vie pour sauver des Juifs. Leurs noms sont gravés sur un mur d’honneur.
Non loin, la « Vallée des Communautés »avec des murs de pierre où sont gravés les noms de plus de 5000 communautés juives détruites. Yad Vashem affirme ici l’unicité de la Shoah: la volonté d’anéantir totalement un peuple.
Après plus d’une heure d’immersion, la visite s’achève sous un climat pesant. Cependant, la chose à retenir est que Yad Vashem refuse le chiffre. Il choisit les visages et les noms comme ceux d’Esther Finkel et son fils Richard, de Primo Levi, d’Elie Wiesel…« Ce qu’il y a ici, c’est une histoire qui touche l’humanité entière », souligne Arielle Nahmias. Depuis la création de l’École de l’Institut en 1999, des centaines de délégations d’enseignants du monde entier s’y forment. Malheureusement, après les événements du 7 octobre 2023, les délégations se sont raréfiées. Une situation dont désole Mme Nahmias qui d’habitude, accueillait 8 groupes d’enseignants par an. « Cette année, je n’en ai reçu qu’un seul », regrette t’elle.
Toutefois, Yad Vashem reste ce qu’il a toujours été: un avertissement. Un lieu où la mémoire crie, pour que l’humanité se taise et écoute. Pour que nul ne puisse dire, demain « Je ne savais pas ».








