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Sénégal : et si la véritable urgence était de produire notre propre intelligence ? (Par Pr Balla Diop Ngom)


Rédigé le Mardi 20 Octobre 2026 à 15:47 | Lu 79 fois | 0 commentaire(s)




Dans le tumulte des chiffres, des déficits, de la dette, des arbitrages budgétaires et des controverses politiques, une question plus silencieuse mérite pourtant d’être posée : quelle capacité avons-nous encore à produire notre propre intelligence ?

La question peut sembler abstraite. Elle est, en réalité, profondément politique.

Car une Nation ne devient pas souveraine par la seule possession de ressources. Elle le devient lorsqu’elle acquiert la capacité de comprendre le réel, de maîtriser ses transformations et d’inventer les instruments de son propre avenir.

Le Sénégal dispose d’universités, de laboratoires, d’écoles d’ingénieurs, de chercheurs et d’une jeunesse considérable. Les autorités ont elles-mêmes récemment réaffirmé la nécessité de renforcer les STEM, les infrastructures de recherche, l’innovation, l’intelligence artificielle et les mécanismes de financement scientifique.

Mais entre l’intention et la puissance, il existe encore un abîme.

La souveraineté commence dans l’esprit

Nous avons longtemps pensé la souveraineté en termes de territoire, de ressources naturelles, d’énergie ou de monnaie.

Demain, elle sera aussi épistémique.

Qui produit le savoir produit une partie des représentations du monde. Qui maîtrise les technologies maîtrise une partie des possibilités du réel. Qui contrôle les infrastructures numériques, les données, les algorithmes, les matériaux avancés et les capacités de calcul détient une part croissante de la puissance.

L’intelligence artificielle ne fait qu’accélérer cette mutation.

Nous entrons dans une époque où la frontière entre connaître, calculer, prédire et agir devient de plus en plus ténue.

Dans cette nouvelle configuration historique, importer systématiquement les technologies dont nous dépendons sans développer les capacités scientifiques qui permettent de les comprendre et de les reproduire revient à externaliser une partie de notre avenir.

Une Nation peut-elle être souveraine sans souveraineté scientifique ?

La question mérite d’être posée sans détour.

Un pays qui importe ses machines, ses logiciels, ses équipements énergétiques, ses systèmes de stockage, ses instruments scientifiques et une grande partie de ses technologies critiques peut-il prétendre à une souveraineté pleine et entière ?

La réponse n’est évidemment pas absolue.

Mais elle révèle une réalité fondamentale : la souveraineté politique sans capacité scientifique demeure vulnérable.

Notre problème n’est donc pas seulement de produire davantage de diplômés.

Il est de construire un système dans lequel le savoir circule jusqu’à la production :

Éducation → Recherche → Innovation → Technologie → Industrie → Emploi → Souveraineté.

C’est cette continuité qui transforme une connaissance en puissance.

Penser le Sénégal comme un système quantique

La physique quantique nous offre ici une métaphore intellectuelle féconde.

Dans un système quantique, l’intrication désigne une forme de corrélation profonde entre des états qui ne peuvent être décrits indépendamment dans leur totalité.

Transposée avec prudence au champ politique et économique, cette idée nous invite à regarder autrement notre développement.

La jeunesse, la science, l’industrie et la politique ne devraient pas être quatre réalités juxtaposées, mais quatre dimensions corrélées d’un même système national.

Une jeunesse sans connaissance scientifique est une énergie insuffisamment structurée.

Une science sans industrie risque de demeurer confinée dans le monde académique.

Une industrie sans recherche demeure technologiquement dépendante.

Une politique sans connaissance risque de gouverner dans l’incertitude.

La puissance apparaît lorsque ces dimensions entrent en cohérence productive.

Du potentiel à la réalité

Le Sénégal possède des chercheurs. Il possède des étudiants. Il possède des ressources. Il possède des entrepreneurs.

Ce qui nous manque encore, c’est suffisamment de passerelles institutionnelles entre ces univers.

Une découverte doit pouvoir devenir un prototype.

Un prototype doit pouvoir devenir une entreprise.

Une entreprise technologique doit pouvoir accéder au financement et au marché.

Et l’industrie doit pouvoir nourrir à son tour la recherche.

C’est ainsi que se forme un écosystème scientifique véritable.

Le Plan stratégique national de la Recherche et de l’Innovation 2023-2032 avait déjà posé cette ambition en faisant de la recherche et de l’innovation des catalyseurs de l’industrialisation et du développement.

L’enjeu est maintenant de franchir le seuil entre l’architecture conceptuelle et la matérialisation productive.

L’urgence politique

Il faut donc poser une question qui dépasse les alternances et les querelles institutionnelles :

quel Sénégal voulons-nous être dans vingt ans si nous ne maîtrisons pas les technologies qui structureront le monde dans vingt ans ?

La réponse devrait conduire à un choix politique clair : faire de la science, de la technologie et de l’innovation une infrastructure stratégique de la Nation.

Cela signifie financer durablement les laboratoires, développer les écoles d’ingénieurs, renforcer les STEM, soutenir la maturation technologique, protéger et valoriser la propriété intellectuelle, attirer la diaspora scientifique et créer de véritables interfaces entre universités, entreprises et industries.

Il ne s’agit pas de financer la science pour produire davantage de publications.

Il s’agit de financer la connaissance pour produire davantage de capacités nationales.

Le véritable changement d’état

La physique nous enseigne qu’un système peut changer d’état lorsque certaines conditions critiques sont réunies.

Le Sénégal se trouve peut-être devant un tel seuil.

Nous avons l’énergie démographique.

Nous avons des ressources.

Nous avons une communauté scientifique.

Nous avons des entrepreneurs.

Nous avons désormais une conscience croissante de l’enjeu technologique.

Mais ces éléments doivent entrer en cohérence.

Alors seulement le potentiel pourra franchir ce que l’on pourrait appeler, par métaphore, l’effet tunnel du développement : dépasser les barrières institutionnelles, financières et technologiques qui séparent aujourd’hui la connaissance de la production.

Notre ambition ne devrait donc pas être simplement de rattraper le monde.

Elle devrait être de participer à sa prochaine frontière scientifique.

Car la véritable question du Sénégal n’est peut-être plus seulement :

« Que possédons-nous ? »

Mais :

« Que sommes-nous capables de comprendre, d’inventer et de produire par nous-mêmes ? »

C’est là que commence la souveraineté du XXIᵉ siècle.

La richesse peut être héritée.

La connaissance doit être construite.

La technologie doit être maîtrisée.

Et la puissance doit être organisée.

Le Sénégal ne manque pas d’intelligence.

Il lui faut désormais construire le système qui permettra à son intelligence de devenir une force historique.

Pr Balla Diop Ngom

Professeur titulaire des universités



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