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Révolution souverainiste » : Dr Félix Atchadé décrypte la nouvelle feuille de route de PASTEF


Rédigé le Mercredi 10 Juin 2026 à 14:11 | Lu 72 fois | 0 commentaire(s)




Au lendemain du premier congrès ordinaire de PASTEF-LES PATRIOTES à Diamniadio, le parti fait face à une vague de commentaires sur sa gouvernance, sa doctrine et ses orientations stratégiques. Entre accusations de culte de la personnalité, débats sur le rythme des réformes et redéfinition des priorités face aux partenaires internationaux, le parti clarifie sa ligne. Dr Félix Atchadé, membre de la Commission scientifique du Congrès, décrypte les grandes résolutions de ce rendez-vous historique. Sans détour, il répond aux critiques sur le fonctionnement interne du mouvement, analyse les nuances de la « révolution souverainiste » et réaffirme l'ambition de transformer durablement le Sénégal en s'appuyant sur ses valeurs endogènes et un partenariat renouvelé avec le Sud global.

Monsieur Atchadé, PASTEF vient de tenir son premier congrès ordinaire à Diamniadio, consacrant Ousmane Sonko comme président officiel à l’unanimité des sections. Au-delà du symbole, la critique majeure qui émerge est celle d’un « culte exclusif » autour de son leader. Que répondez-vous à ceux qui affirment que PASTEF n’est pas un parti d’institutions, mais l’instrument d’un seul homme ?

Cette critique repose sur une confusion entre leadership et culte de la personnalité.

Les partis construits autour d’un seul homme ne tiennent généralement que par le charisme de leur dirigeant. Ils ne produisent ni doctrine, ni organisation durable, ni mécanismes de délibération collective. Or, le Premier Congrès ordinaire du PASTEF-LES PATRIOTES a précisément démontré le contraire.

Pendant plusieurs mois, des centaines de militants, de cadres, d’élus, de responsables territoriaux et de membres de la diaspora ont travaillé à l’élaboration d’un document d’orientation stratégique, d’une charte idéologique, de thèses sur le parti, d’une doctrine économique et de nombreuses résolutions. Un tel travail collectif est difficilement compatible avec l’idée d’un parti réduit à l’instrument d’un seul homme.

Le Président Ousmane Sonko occupe évidemment une place particulière dans notre histoire. Il est le fondateur du parti, celui qui a porté le projet dans les moments les plus difficiles, celui autour duquel s’est cristallisée une espérance populaire. Mais il existe une différence fondamentale entre reconnaître un leadership politique et organiser un culte de la personnalité.

"Les hommes passent, les fonctions changent, mais un projet politique qui s’enracine dans le peuple et s’organise collectivement a vocation à lui survivre"

Le congrès a d’ailleurs montré que PASTEF-LES PATRIOTES est devenu bien davantage qu’une organisation électoraliste. C’est aujourd’hui un parti de masse présent dans les 14 régions du Sénégal, dans la diaspora et désormais renforcé par la fusion de plusieurs dizaines de partis, mouvements et organisations citoyennes.

Ce qui fait l’unité du PASTEF-LES PATRIOTES n’est pas seulement une personne. C’est un projet politique fondé sur la souveraineté, la justice sociale, la transformation économique et le panafricanisme. Les hommes passent, les fonctions changent, mais un projet politique qui s’enracine dans le peuple et s’organise collectivement a vocation à lui survivre.

La réélection d’Ousmane Sonko à l’unanimité ne traduit donc pas une dépendance à un homme. Elle traduit la confiance des militants dans une orientation politique et dans celui qui, jusqu’à présent, l’a incarnée avec le plus de constance et de cohérence.

 Lors du congrès, Ousmane Sonko s’est longuement focalisé sur la doctrine et la mémoire du parti, au détriment du bilan des deux ans de gestion. Pourquoi avoir fait le choix de privilégier l’idéologie plutôt que les résultats ?

Je ne crois pas qu’il faille opposer doctrine et résultats. Les résultats n’ont de sens que s’ils s’inscrivent dans une direction politique.

Le rôle d’un congrès n’est pas de faire un inventaire administratif de l’action gouvernementale. Un congrès a pour fonction de définir une orientation, de clarifier une vision et de préparer l’avenir. Nous avons donc consacré ce moment à ce qui fait la raison d’être d’un parti politique : ses idées, son projet, sa stratégie et sa lecture du moment historique.

Par ailleurs, il est inexact de dire que le bilan a été ignoré. Les textes adoptés reviennent largement sur les transformations engagées depuis 2024 : la révélation de la dette cachée, l’assainissement des finances publiques, le Plan de redressement économique et social (PRES), la renégociation de contrats stratégiques dans les secteurs minier, pétrolier et gazier, les réformes institutionnelles ou encore les efforts de transparence dans la gestion publique.

Mais il faut comprendre une chose : un bilan appartient au passé alors qu’un congrès est tourné vers l’avenir. Le Président Ousmane Sonko a cherché à répondre à une question essentielle : que faisons-nous maintenant de la confiance que le peuple nous a accordée ?

Le congrès a ainsi adopté une feuille de route pour les années à venir. Il a réaffirmé que la séquence ouverte entre 2021 et 2024 n’était pas une simple alternance électorale, mais le début d’une révolution démocratique, populaire et souveraine qui exige une organisation politique, une doctrine et une vision de long terme.

Dans l’histoire, les mouvements qui durent sont ceux qui savent produire des résultats, mais aussi ceux qui savent expliquer pourquoi ils agissent et vers quel horizon ils veulent conduire leur peuple. C’est précisément à cet exercice que s’est livré Ousmane Sonko.

Au fond, la véritable question n’est pas : « Pourquoi avoir parlé de doctrine ? » La véritable question est : « Comment transformer durablement un pays sans vision, sans mémoire et sans projet collectif ? » C’est à cette question que le congrès a répondu.

"Nous entrons dans une nouvelle phase où la bataille essentielle est celle des idées, de l’organisation et de la transformation concrète du pays"

 Le président du parti a insisté sur la formation des militants et la fin des insultes sur les réseaux sociaux. Est-ce le signe que PASTEF cherche à faire sa mue pour passer d’un mouvement de contestation à un parti de gouvernement discipliné ?

Je crois que cette lecture est réductrice. PASTEF n’a jamais été un simple mouvement de contestation. Dès sa création, le parti a produit un projet politique, un programme économique, une réflexion sur les institutions, la souveraineté, l’éducation, les ressources naturelles et l’intégration africaine. Nous avons toujours été une force de proposition.

Ce qui est vrai, en revanche, c’est qu’un parti qui porte l’ambition de transformer durablement un pays doit continuellement élever son niveau d’organisation, de formation et de discipline. C’est précisément le sens du message d’Ousmane Sonko.

La révolution démocratique que nous portons ne peut pas reposer uniquement sur l’indignation ou sur la mobilisation. Elle exige des militants formés, des cadres compétents, des responsables capables d’exercer des responsabilités publiques et de défendre le projet dans le débat d’idées.

Concernant les réseaux sociaux, le président du parti a rappelé une évidence : l’insulte n’a jamais constitué une ligne politique. Dans les périodes de confrontation intense que le Sénégal a connues entre 2021 et 2024, beaucoup de passions se sont exprimées. Aujourd’hui, nous entrons dans une nouvelle phase où la bataille essentielle est celle des idées, de l’organisation et de la transformation concrète du pays.

Le congrès a d’ailleurs adopté une résolution importante sur le renforcement de l’École du Parti Daaray Seex Anta Joob. Cela montre bien que nous voulons investir davantage dans la formation politique, idéologique et technique de nos militants.

Je dirais donc que le PASTEF-LES PATRIOTES ne change pas de nature. Il reste fidèle à son projet d’origine. Mais il cherche à se hisser au niveau des responsabilités historiques qui sont désormais les siennes. Un parti qui aspire à conduire une transformation profonde du Sénégal doit être à la fois populaire, organisé, discipliné et capable de former les femmes et les hommes qui porteront cette transformation dans la durée.

"Le débat qui traverse aujourd’hui le pays n’oppose pas deux tempéraments ou deux ambitions personnelles. Il porte davantage sur le rythme, la profondeur et les instruments de la transformation"

 Le congrès a un peu plus acté la séparation politique entre Ousmane Sonko et le président Bassirou Diomaye Faye. Au-delà des positionnements, qu’est-ce qui différencie fondamentalement leur vision de l’État aujourd’hui ?

Je me méfie des analyses qui réduisent les évolutions politiques à des questions de personnes. Les véritables débats portent rarement sur les individus ; ils portent sur les orientations.

Ce que le congrès de PASTEF-LES PATRIOTES a clairement réaffirmé, c’est une ligne politique : approfondir la révolution démocratique ouverte en 2024, organiser le bloc populaire qui l’a portée et accélérer la transformation souveraine du Sénégal.

Le débat qui traverse aujourd’hui le pays n’oppose pas deux tempéraments ou deux ambitions personnelles. Il porte davantage sur le rythme, la profondeur et les instruments de la transformation.

D’un côté, certains considèrent que l’essentiel est désormais de stabiliser les institutions et de gérer les héritages du passé. De l’autre, les militants de PASTEF estiment que le mandat populaire de 2024 appelle des réformes plus rapides et plus profondes dans les domaines économique, institutionnel, social et culturel.

Le congrès a très clairement choisi cette seconde orientation. Les textes adoptés parlent d’État stratège, d’économie productive, de souveraineté économique, de renforcement du contrôle démocratique, de bataille culturelle et d’organisation populaire. Ils traduisent une volonté d’accélérer la transformation plutôt que de simplement administrer l’existant.

"Les 54 % des électeurs ont voté pour un projet collectif porté par une dynamique populaire, et non pour un contrat personnel entre deux individus"

En 2024, le slogan était « Sonko moy Diomaye ». Avec la rupture actuelle et les accusations de protocoles non respectés, estimez-vous que les 54 % d’électeurs qui ont voté pour ce tandem ont été trompés ?

Non, je ne le pense pas.

Les Sénégalais n’ont pas voté en mars 2024 pour une relation personnelle entre deux hommes. Ils ont voté pour un projet politique, pour une aspiration à la souveraineté, à la justice sociale, à la transparence et à la transformation du pays.

Le slogan « Sonko moy Diomaye » répondait à une situation politique exceptionnelle. Ousmane Sonko avait été empêché de se présenter et il avait demandé à ses partisans de transférer leur confiance vers Bassirou Diomaye Faye. Ce choix a permis de préserver l’unité du mouvement et d’obtenir une victoire historique.

Les 54 % des électeurs ont donc voté pour un projet collectif porté par une dynamique populaire, et non pour un contrat personnel entre deux individus.

Aujourd’hui, il existe manifestement des divergences politiques et institutionnelles. Cela arrive dans de nombreuses expériences politiques à travers le monde. Mais cela ne signifie pas que les électeurs ont été trompés.

La véritable question est de savoir si les engagements pris devant le peuple continuent d’être poursuivis avec la même détermination. C’est précisément parce que des millions de Sénégalais restent attachés à ces engagements que le débat est aussi vif aujourd’hui.

Je dirais même que l’intensité du débat actuel témoigne de la force de l’espérance née en 2024. Les Sénégalais ne demandent pas simplement que leurs dirigeants gouvernent ; ils demandent que les promesses de transformation soient tenues.

Le congrès du PASTEF-LES PATRIOTES a justement réaffirmé que cette exigence de souveraineté, de justice et de transformation demeure intacte. Au fond, c’est à l’aune de ces objectifs que les citoyens jugeront les différents acteurs.

En fustigeant le recyclage des cadres de l’ancien régime par l’actuel chef de l’État, Ousmane Sonko se positionne presque en opposant. PASTEF n’est-il pas dans une posture intenable de parti au pouvoir qui combat son propre régime ?

Je ne partage pas cette analyse, parce qu’elle repose sur une confusion entre l’État, le gouvernement, le régime et le projet politique.

PASTEF-LES PATRIOTES n’est pas né pour occuper des postes. Le parti est né pour porter une transformation du Sénégal. Dès lors, sa boussole ne peut pas être la défense automatique de toutes les décisions prises par ceux qui exercent le pouvoir, mais la fidélité aux engagements pris devant le peuple.

Lorsqu’Ousmane Sonko critique le recyclage de certains cadres de l’ancien régime, il n’agit pas comme un opposant. Il rappelle une promesse politique qui a largement contribué à la victoire de 2024 : celle de la rupture avec des pratiques, des méthodes et parfois des hommes associés à un système que les Sénégalais avaient clairement rejeté dans les urnes.

D’ailleurs, il faut éviter une vision binaire du sujet. La question n’est pas de savoir si quelqu’un a servi sous l’ancien régime. Un État a besoin de continuité administrative et de compétences. La véritable question est de savoir si les choix opérés renforcent ou affaiblissent la dynamique de transformation voulue par le peuple.

Toutes les révolutions démocratiques sont confrontées à cette tension. Faut-il transformer profondément les structures héritées ou s’accommoder progressivement de l’ordre existant ?C’est un débat politique légitime, qui existe dans toutes les expériences de changement.

Le congrès du PASTEF-LES PATRIOTES a apporté une réponse claire : il a réaffirmé la nécessité d’approfondir la transformation, d’organiser le bloc populaire et de poursuivre les réformes de souveraineté économique, institutionnelle et culturelle.

Enfin, je crois qu’il faut sortir de cette idée selon laquelle un parti devrait se taire dès lors qu’il a participé à l’exercice du pouvoir. Un parti politique vivant réfléchit, débat, critique parfois et réévalue ses choix. C’est même le contraire qui serait inquiétant. Une organisation qui renonce à toute capacité critique finit souvent par perdre son âme et sa raison d’être.

Au fond, le débat actuel n’est pas celui d’un parti qui combattrait son propre régime. C’est celui d’un parti qui cherche à rester fidèle au mandat de transformation que le peuple sénégalais lui a confié en 2024.

"La révolution souverainiste consiste à déplacer le centre de décision vers le peuple sénégalais lui-même"

 Sidy Alpha Ndiaye a théorisé la « révolution souverainiste » du parti. Concrètement, comment cette souveraineté se traduit-elle face aux réalités économiques et aux exigences des bailleurs comme le FMI ?

La « révolution souverainiste » est une orientation politique élaborée collectivement par PASTEF-LES PATRIOTES depuis sa création et qui a été réaffirmée et approfondie lors de notre Premier Congrès ordinaire.

La souveraineté, telle que nous la concevons, ne signifie ni le repli sur soi, ni l’autarcie, ni la rupture avec le reste du monde. Elle signifie la capacité d’un peuple à définir lui-même ses priorités et à maîtriser les principaux leviers de son développement.

Concrètement, cela se traduit par plusieurs choix. D’abord, la maîtrise des ressources stratégiques du pays. C’est le sens des renégociations engagées dans les secteurs minier, pétrolier et gazier afin que les richesses nationales profitent davantage aux Sénégalais.

Ensuite, la souveraineté implique la construction d’une économie productive. Pendant trop longtemps, nos économies ont été organisées autour de l’importation, de la rente et de l’exportation de matières premières brutes. Nous défendons au contraire l’industrialisation, la transformation locale, le développement des chaînes de valeur nationales et le soutien aux PME.

Elle implique également la souveraineté financière. Cela ne signifie pas refuser tout financement extérieur. Cela signifie réduire progressivement notre dépendance en mobilisant davantage l’épargne nationale, la diaspora, les ressources internes et les instruments de financement du développement.

S’agissant du FMI, notre position est simple. Nous sommes favorables à la coopération internationale, mais nous refusons la tutelle. Nous considérons qu’un partenariat doit reposer sur le respect mutuel et non sur la définition, par des acteurs extérieurs, des priorités économiques et sociales du Sénégal.

Le débat fondamental porte sur la question suivante : qui décide ? Est-ce le peuple sénégalais à travers ses institutions démocratiques ou des centres de décision situés hors du pays ?

La révolution souverainiste consiste précisément à déplacer le centre de décision vers le peuple sénégalais lui-même. C’est cela que nous entendons par souveraineté : non pas l’isolement, mais la capacité de choisir librement notre trajectoire de développement dans un monde ouvert et interdépendant.

La charte du parti veut fonder son projet sur les valeurs traditionnelles (Jom, Ngor, Kersa). Comment articuler ce retour aux sources culturelles avec les impératifs d’une modernité politique sans basculer dans le repli identitaire ?

Je crois que cette opposition entre enracinement culturel et modernité est l’un des grands malentendus de notre époque.

Toutes les grandes nations modernes puisent dans leur propre histoire, leurs propres références et leurs propres valeurs. Les Japonais ne sont pas devenus modernes en cessant d’être japonais. Les Chinois ne sont pas devenus une puissance en renonçant à leur civilisation. Les Européens eux-mêmes ont construit leur modernité à partir de leurs héritages culturels.

Pourquoi l’Afrique devrait-elle être le seul continent à qui l’on demanderait de choisir entre identité et modernité ?

Lorsque nous parlons du Jom, du Ngor ou du Kersa, nous ne parlons pas d’un retour nostalgique vers le passé. Nous parlons de valeurs éthiques : le sens de la dignité, de la responsabilité, de l’honneur, du respect de soi et des autres, du devoir envers la communauté. Ces valeurs ne sont pas incompatibles avec la démocratie moderne ; elles peuvent au contraire contribuer à la renforcer.

Notre démarche n’est donc pas de substituer la tradition à la modernité. Elle consiste à construire une modernité enracinée dans notre histoire et dans nos réalités sociales plutôt qu’une modernité importée et souvent déconnectée des sociétés africaines.

D’ailleurs, notre charte idéologique ne se limite pas à ces références culturelles. Elle parle aussi de souveraineté économique, de science, de technologie, de recherche, d’industrialisation, de transformation numérique, d’université, de formation des cadres et d’intégration africaine.

Nous ne sommes pas dans une logique de retour en arrière ; nous sommes dans une logique de réappropriation.

Le véritable repli identitaire consiste souvent à enfermer une culture dans le passé. Nous faisons exactement l’inverse. Nous voulons faire vivre ces valeurs dans le monde contemporain et les mettre au service d’un projet de transformation démocratique, sociale et économique.

Au fond, la question est simple : comment entrer pleinement dans le XXIe siècle sans cesser d’être nous-mêmes ? C’est à cette question que le PASTEF-LES PATRIOTES tente de répondre.

"Nous sommes un parti qui a subi la répression, la dissolution administrative, les arrestations massives et les restrictions des libertés publiques. Nous savons par expérience ce que coûte l’affaiblissement de l’État de droit"

 On accuse souvent PASTEF de populisme et de dérive autoritaire, d’autant qu’Ousmane Sonko ne cache pas son admiration pour le modèle chinois. La rupture qu’il prône est-elle vraiment compatible avec l’État de droit ?

Le terme « populisme » est devenu l’une de ces catégories que l’on utilise souvent pour éviter de discuter du fond. Lorsqu’un mouvement remet en cause des équilibres établis, critique les rentes, parle de souveraineté économique ou propose une redistribution du pouvoir, certains observateurs le qualifient immédiatement de populiste.

Pourtant, si l’on regarde les faits, PASTEF-LES PATRIOTES a toujours privilégié la voie démocratique. Le parti a participé à toutes les élections, utilisé les voies légales pour défendre ses positions et accepté le verdict des urnes lorsqu’il lui était favorable comme lorsqu’il lui était défavorable.

Quant à l’accusation de dérive autoritaire, elle me paraît difficilement compatible avec l’histoire récente. Nous sommes un parti qui a subi la répression, la dissolution administrative, les arrestations massives et les restrictions des libertés publiques. Nous savons par expérience ce que coûte l’affaiblissement de l’État de droit.

D’ailleurs, les textes adoptés lors du congrès réaffirment le renforcement des institutions, la transparence publique, le contrôle parlementaire, la reddition des comptes et la participation citoyenne. Ce n’est pas exactement le programme d’une organisation hostile à l’État de droit.

"La rupture que nous proposons n’est pas une rupture avec l’État de droit. C’est une rupture avec l’idée selon laquelle la démocratie devrait se limiter à organiser périodiquement des élections tout en laissant intactes les structures de dépendance économique, sociale et culturelle"

Concernant la Chine, il faut éviter les caricatures. Apprécier certains aspects de l’expérience chinoise ne signifie pas vouloir transposer son système politique au Sénégal. Ousmane Sonko a souvent mis en avant la capacité de la Chine à planifier son développement, à investir dans l’éducation, les infrastructures, l’industrie et à réduire la pauvreté à grande échelle.

Nous regardons aussi ce qui fonctionne ailleurs : en Corée du Sud, au Vietnam, au Rwanda, en Malaisie, en Éthiopie, au Botswana ou dans les pays nordiques. Aucun pays ne se développe en refusant d’apprendre des expériences des autres.

Notre préoccupation est la suivante : comment construire un État capable d’agir, de planifier et de protéger l’intérêt général tout en restant pleinement démocratique ?

C’est précisément là que se situe notre projet. Nous ne défendons ni l’État faible ni l’État autoritaire. Nous défendons un État stratège, soumis au contrôle démocratique, capable d’orienter le développement national et de rendre des comptes aux citoyens.

Au fond, la rupture que nous proposons n’est pas une rupture avec l’État de droit. C’est une rupture avec l’idée selon laquelle la démocratie devrait se limiter à organiser périodiquement des élections tout en laissant intactes les structures de dépendance économique, sociale et culturelle. Notre ambition est d’articuler démocratie politique, souveraineté populaire et transformation économique. C’est cela, pour nous, la véritable modernité démocratique.

Pour le citoyen, l'État stratège peut sembler abstrait. Comment cela va-t-il se traduire concrètement ?

L'État stratège n'est ni l'État omniprésent qui décide de tout, ni l'État minimal qui s'en remet entièrement au marché.

L'État stratège est un État qui fixe une direction, mobilise les ressources nationales et coordonne les acteurs économiques autour d'objectifs de développement clairement définis.

Pendant plusieurs décennies, on nous a expliqué que le marché réglerait spontanément les problèmes de développement. Or les pays qui se sont industrialisés avec succès, qu'il s'agisse de la Corée du Sud, de la Chine, du Vietnam ou même des pays occidentaux à certaines périodes de leur histoire, ont tous bénéficié d'un État capable de planifier, d'orienter et d'investir.

Pour le Sénégal, cela signifie concrètement plusieurs choses.

"L'État stratège est un État qui prépare l'avenir. Il ne gère pas uniquement les urgences du présent. Il investit dans l'éducation, la science, la technologie, la transition écologique et les infrastructures qui détermineront la compétitivité du pays dans vingt ou trente ans"

D'abord, identifier les secteurs stratégiques : agriculture, énergie, industrie, numérique, recherche, infrastructures, économie maritime. Ensuite, concentrer les moyens publics pour développer ces secteurs et créer des chaînes de valeur nationales.

Cela signifie aussi utiliser intelligemment la commande publique, les banques publiques d'investissement, la formation professionnelle, la recherche et les politiques industrielles pour soutenir la production nationale.

Nous considérons par exemple que l'emploi n'est pas seulement une conséquence de la croissance. C'est également un objectif politique. Un État stratège agit pour créer les conditions d'une économie productive capable d'offrir des emplois dignes à sa jeunesse.

Enfin, l'État stratège est un État qui prépare l'avenir. Il ne gère pas uniquement les urgences du présent. Il investit dans l'éducation, la science, la technologie, la transition écologique et les infrastructures qui détermineront la compétitivité du pays dans vingt ou trente ans.

Au fond, l'idée est simple : nous ne voulons ni d'un État spectateur ni d'un État bureaucratique. Nous voulons un État capable d'orienter le développement national, de corriger les déséquilibres du marché lorsque c'est nécessaire et de mettre l'économie au service de l'intérêt général.

C'est cela que nous entendons par État stratège : un État qui ne remplace pas la société, mais qui donne une direction à l'effort collectif de la Nation.

"L’ancrage dans le Sud global signifie d’abord une chose très simple : considérer que l’Afrique n’est plus seulement un objet de la politique internationale, mais qu’elle doit devenir un sujet de l’histoire mondiale"

En revendiquant l’héritage de figures de rupture comme Sankara ou Mamadou Dia, le parti prône un ancrage fort dans le Sud global. Cette ligne diplomatique ne risque-t-elle pas de bousculer les traditions diplomatiques du Sénégal ?

Je crois qu’il faut d’abord rappeler que le Sénégal n’a jamais été un pays diplomatiquement isolé ou replié sur lui-même. Notre tradition diplomatique est faite d’ouverture, de dialogue, de non-alignement et de recherche de partenaires diversifiés.

Ce que nous proposons n’est donc pas une rupture avec cette tradition. Nous cherchons plutôt à l’adapter aux réalités du XXIe siècle.

Le monde a profondément changé. Le centre de gravité de l’économie mondiale se déplace. De nouvelles puissances émergent. Les pays du Sud représentent aujourd’hui l’essentiel de la croissance démographique, une part croissante de la production mondiale et une influence grandissante dans les affaires internationales. Il serait paradoxal que l’Afrique continue à penser le monde avec les catégories d’hier.

Lorsque nous nous réclamons de figures comme Mamadou Dia ou Thomas Sankara, nous ne cherchons pas à reproduire mécaniquement leurs expériences. Nous retenons surtout leur exigence d’autonomie de décision, leur volonté de mettre l’économie au service du peuple et leur refus de la dépendance comme horizon indépassable.

L’ancrage dans le Sud global signifie d’abord une chose très simple : considérer que l’Afrique n’est plus seulement un objet de la politique internationale, mais qu’elle doit devenir un sujet de l’histoire mondiale.

Cela implique de renforcer l’intégration africaine, de développer les coopérations Sud-Sud, d’approfondir les relations avec l’Asie, l’Amérique latine et le monde arabe, tout en maintenant des relations constructives avec l’Europe et l’Amérique du Nord.

Nous ne sommes pas dans une logique de remplacement d’une dépendance par une autre. Nous sommes dans une logique de diversification des partenariats afin d’accroître nos marges de manœuvre et notre capacité de négociation.

Au fond, ce qui distingue notre approche, c’est que nous ne pensons plus la diplomatie uniquement comme la gestion des relations entre États. Nous la pensons aussi comme un instrument au service du développement, de la souveraineté économique et de l’intégration africaine.

Oui, cela peut conduire à bousculer certaines habitudes. Mais l’histoire de la diplomatie sénégalaise a toujours été faite d’adaptation aux transformations du monde. La vraie question n’est donc pas de savoir si nous devons changer. Elle est de savoir comment nous pouvons défendre au mieux les intérêts du Sénégal et de l’Afrique dans un monde qui change beaucoup plus vite que les doctrines diplomatiques héritées du passé.

Entretien réalisé par Adama Ndiaye



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