Ce dont il est réellement question
Ne nous trompons pas de débat.
Il ne s’agit ni de modernisation, ni de rationalisation administrative, ni d’un simple ajustement organique.
👉 Il s’agit d’un changement de nature de l’État, opéré par touches successives, sans débat national, sans diagnostic public et sans fondement juridique robuste.
La proposition de placer la Gendarmerie nationale sous la tutelle exclusive du ministère de l’Intérieur, voire de fusionner Police et Gendarmerie, n’est pas une réforme technique.
C’est un acte politique majeur, aux conséquences constitutionnelles lourdes.
I. Le verrou juridique : ce que le droit protège avant ce que le pouvoir désire
1. La Gendarmerie n’est pas une simple force de sécurité intérieure
Au Sénégal, la Gendarmerie est :
Une force armée à statut militaire
Participant à la défense nationale, à la sécurité intérieure et à la police judiciaire
Inscrite dans une architecture constitutionnelle implicite fondée sur la séparation fonctionnelle des forces
👉 La subordonner entièrement à l’Intérieur revient à nier sa nature militaire, sans révision constitutionnelle, sans loi organique claire, sans débat parlementaire de fond.
En droit public, on appelle cela :
une déqualification institutionnelle par voie administrative,
ce qui est juridiquement fragile et politiquement dangereux.
2. La séparation des forces est un principe de stabilité, pas un luxe
Le Sénégal a historiquement évité :
la concentration des forces coercitives,
la confusion entre sécurité administrative, judiciaire et militaire,
l’hyper-centralisation de l’autorité sécuritaire.
Pourquoi ?
Parce que le droit constitutionnel comparé l’enseigne clairement :
👉 Quand un même pouvoir politique contrôle l’ensemble de l’appareil coercitif,
👉 les garanties démocratiques s’amenuisent mécaniquement.
Ce n’est pas une opinion.
C’est une constante doctrinale.
II. La “culture de structure” : ce que le droit écrit ne dit pas mais protège
On peut changer des organigrammes.
On ne fusionne pas des cultures institutionnelles sans casse.
Police
Logique administrative
Rapport direct au pouvoir exécutif
Culture de l’ordre public immédiat
Gendarmerie
Logique militaire et républicaine
Discipline statutaire et neutralité politique
Ancrage territorial, continuité de l’État, distance structurelle avec le pouvoir politique
👉 Cette distance n’est pas un défaut.
👉 C’est un verrou démocratique non écrit, mais essentiel.
La supprimer, c’est politiser structurellement la sécurité.
III. Les comparaisons étrangères : une instrumentalisation intellectuelle
France : l’argument malhonnête
La France n’a jamais fusionné Police et Gendarmerie.
Elle a maintenu :
la dualité,
la militarité de la gendarmerie,
les contre-poids institutionnels.
👉 Citer la France pour justifier une fusion sénégalaise est une contre-vérité juridique.
Rwanda : l’exemple révélateur… mais involontaire
Le Rwanda a dissous sa gendarmerie dans un contexte de :
refondation autoritaire,
centralisation extrême,
contrôle total de l’appareil sécuritaire.
👉 Si cet exemple inspire, alors il faut avoir le courage de le dire :
on ne parle plus de réforme, mais de reconfiguration autoritaire de l’État.
Bénin : la fausse réussite
La fusion béninoise :
n’a pas réglé les problèmes de sécurité,
a créé des tensions internes durables,
a affaibli la culture militaire de la gendarmerie.
👉 Ce n’est pas un modèle, c’est un chantier encore instable.
IV. Le moment politique : une coïncidence trop parfaite
Posons calmement les faits :
Pression sur la justice
Tentatives répétées de remise en cause des contre-pouvoirs
Discours de rupture systémique
Et maintenant, volonté de restructurer l’appareil sécuritaire
👉 À ce stade, parler de coïncidence relève de la naïveté.
V. Les vraies questions (et elles sont juridiques)
Pourquoi affaiblir l’autonomie d’une force militaire ?
Pourquoi centraliser la coercition entre les mains d’un seul ministère ?
Pourquoi éviter le débat parlementaire structuré ?
Pourquoi invoquer des modèles étrangers sans analyse constitutionnelle ?
👉 À qui profite la disparition des verrous institutionnels ?
👉 À qui profite un État plus malléable, plus vertical, moins plural ?
VI. Ce qui est en jeu : pas la sécurité, mais le pouvoir
Un État solide :
ne confond pas vitesse et précipitation,
ne réforme pas ses piliers par slogans,
ne démonte pas ses équilibres pour satisfaire une logique de contrôle.
Désorganiser les structures, c’est affaiblir l’État.
Affaiblir l’État, c’est renforcer le pouvoir du moment — jamais la République.
Conclusion – Appelons les choses par leur nom
Cette tentative :
n’est pas neutre,
n’est pas techniquement justifiée,
n’est pas juridiquement sécurisée,
n’est pas politiquement innocente.
Elle ressemble davantage à une manœuvre de prise de contrôle institutionnelle qu’à une réforme républicaine.
Et tant que la question fondamentale restera sans réponse claire —
À qui profite ce crime institutionnel ?
— toute avancée dans ce sens devra être considérée comme une menace potentielle pour l’équilibre de l’État sénégalais.
Nio far
Indignation et lucidité








