Invité du "Jury du dimanche" ce 19 avril 2026, l’expert maritime Pape Mamadou Touré a livré une lecture dense et prospective des enjeux liés à la mer, au droit maritime et à la place du Sénégal dans la nouvelle géopolitique mondiale. Au cœur de son analyse : « Une conviction forte, la mer est devenue un théâtre central de la guerre économique contemporaine ». Pour Touré, les conflits modernes ne se jouent plus uniquement avec des armes conventionnelles. Ils mobilisent désormais l’ingénierie juridique, logistique et économique.
« Le droit est une arme au service de la souveraineté », insiste-t-il, appelant les États africains à renforcer leurs capacités en intelligence économique et en défense juridique de leurs intérêts. Dans ce contexte, les routes maritimes, notamment sur l’Atlantique, deviennent stratégiques, à l’image du détroit d'Ormuz, considéré comme un bien vital pour l’économie mondiale.
Golfe de Guinée : vers une sécurité mutualisée ?
Face aux menaces multiformes, piraterie, terrorisme maritime, trafics illicites, Touré plaide pour une mutualisation des moyens navals africains. Le golfe de Guinée, autrefois épicentre de la piraterie, illustre l’urgence d’une réponse collective. « Aucun pays ne peut sécuriser seul ses installations offshore », avertit-il, évoquant les risques pesant sur les plateformes pétrolières et les corridors commerciaux. Avec la découverte récente d’hydrocarbures, le Sénégal attire désormais les convoitises. Toué évoque notamment l’intérêt croissant de puissances comme la Chine, dans le cadre de sa stratégie des « nouvelles routes de la soie », ou encore de l’Inde. L’idée ? Faire du Sénégal un hub de stockage stratégique, avec des ports capables d’accueillir des réserves énergétiques internationales.
Ports africains : sortir du modèle colonial
L’expert appelle à une transformation profonde des infrastructures portuaires africaines. « Il faut passer des ports d’extraction hérités de la colonisation à des hubs logistiques modernes », explique-t-il. Ces nouveaux ports doivent être rapides (logique de cross-docking), technologiquement avancés, sécurisés physiquement et numériquement. Car désormais, la menace est aussi digitale : « Un hacker peut bloquer un port sans tirer un seul coup de feu ». Les systèmes portuaires, souvent pilotés par des logiciels industriels, deviennent vulnérables aux cyberattaques. Toué insiste sur la nécessité de sécuriser ces infrastructures critiques pour garantir la crédibilité du pays sur le marché international. Au-delà des hydrocarbures, la question halieutique est centrale.
Le Sénégal doit, selon lui, évaluer précisément ses stocks de poissons, mieux réguler les quotas accordés aux flottes étrangères, lutter contre la pêche illégale. Face à la raréfaction des ressources, il propose un virage vers la pisciculture et les fermes marines, afin de réduire la pression sur les stocks naturels. Alors que les grandes puissances, Chine, États-Unis, Russie multiplient les stratégies d’implantation en Afrique, Touré regrette l’absence d’une réponse africaine concertée. Il salue toutefois les initiatives du Mohammed VI appelant à une coordination des pays de la façade atlantique. Stabilité politique, position géographique stratégique, ressources naturelles : le Sénégal dispose d’atouts majeurs. Mais pour Touré, cela ne suffit pas. « Il faut transformer ces avantages en puissance réels », dit-il, en misant sur le capital humain, l’innovation logistique, la diplomatie économique.








