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Envoyé au front” : derrière le récit officiel, les sévices infligés au journaliste Atiana Serge Oulon dans une prison secrète


Rédigé le Mercredi 6 Mai 2026 à 15:01 | Lu 51 fois | 0 commentaire(s)




Selon les informations obtenues par RSF, le journaliste d’investigation burkinabè Atiana Serge Oulon a été détenu au moins jusqu’à fin 2025 dans une villa située près de l’ambassade des États-Unis, dans le quartier de Ouaga 2000 dans la capitale. Une détention secrète qui contredit la version présentée par les autorités en octobre 2024. Reporters sans frontières (RSF) appelle à la libération immédiate du journaliste.

“Chacun est libre de dire ce qu’il veut et de donner son opinion.” Dans une interview accordée à plusieurs journalistes le 2 avril dernier, le chef de la junte au pouvoir au Burkina Faso, le capitaine Ibrahim Traoré, a dressé un état des lieux des libertés publiques qui contraste fortement avec la situation dans laquelle sont plongés les journalistes burkinabè, Atiana Serge Oulon le premier.

Depuis bientôt deux ans, le célèbre journaliste d’investigation et directeur de publication de L'Événement, un journal de référence dans le pays, n’a plus donné de signe de vie. Le 24 juin 2024, il est enlevé à l’aube à son domicile par une dizaine d’hommes armés en tenue civile. Quelques heures plus tard, deux membres de l’Agence nationale de renseignement se présentent à leur tour, auprès de l’épouse du journaliste, pour récupérer le matériel informatique et téléphonique d’Atiana Serge Oulon.

En juillet 2024, Ibrahim Traoré revendique lui-même l’enrôlement de force d’un journaliste, sans toutefois le nommer. Les semaines et les mois défilent. Les proches d’Atiana Serge Oulon restent sans nouvelles et craignent le pire. Le 24 octobre 2024, devant la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples, le directeur général des droits humains au ministère de la Justice, Marcel Zongo, indique quant à lui que plusieurs journalistes, dont Atiana Serge Oulon, ont été réquisitionnés et envoyés au front.

L’enquête menée par RSF montre une toute autre réalité. Depuis son arrestation, et au moins jusqu’à fin 2025, Atiana Serge Oulon n’a jamais quitté Ouagadougou, la capitale du pays. Loin du front, le directeur de publication du journal L’Événement a été détenu, séquestré et violenté au sein d’une villa, transformée en prison de fortune, dans un lotissement situé en face de l’ambassade des États-Unis. 

Ces villas avaient été construites à la fin des années 1990, sous la présidence de Blaise Compaoré, afin de pouvoir accueillir des personnalités ainsi que des officiels et compenser le manque de capacité hôtelière lors des grands événements organisés dans la capitale burkinabè. Situées dans le quartier de Ouaga 2000, juste en face de l’ambassade des États-Unis, elles servent aujourd’hui à enfermer en toute discrétion. “Quand j’ai été enlevé, le passager a ordonné au conducteur de faire demi-tour juste après l’ambassade des États-Unis. Nous avons ensuite rapidement tourné à droite”, explique un ancien prisonnier, qui souhaite garder l’anonymat. 

“C’est comme si c’était Ben Laden qui arrivait”

Atiana Serge Oulon a été détenu dans au moins deux villas de ce quartier. Il a été transféré dans la deuxième résidence, en août 2024, dans une grande chambre transformée en cellule, équipée d’un dressing et d’une salle de bains, partagée avec d’autres prisonniers, jusqu’à une quarantaine selon plusieurs témoignages. Au quotidien, deux équipes d’une demi-douzaine de gardes, dont l’une est constamment cagoulée, se relaient tous les trois jours pour surveiller les prisonniers. 

La chambre est complètement nue et sans lumière en raison des fenêtres condamnées. “Nous dormions à même le sol, nous avons porté les mêmes habits pendant des mois. Nous buvions l’eau des toilettes”, témoigne un ancien prisonnier. Aucune sortie n’est autorisée et comme les autres détenus, le directeur de publication du journal L'Événement est privé de nourriture à plusieurs reprises par ses geôliers. Le reste du temps, tous s’estiment suffisamment nourris. D’autres pièces de la villa sont également transformées en cellules. 

À leur arrivée, les nouveaux venus sont interrogés dans l’ancien salon, situé à gauche de la porte d’entrée, également utilisé pour brutaliser les détenus. Les menaces d’exécution et les violences gratuites y sont régulières. Outre les gifles et les coups, les gardes utilisent des cordelettes ou des branches d’arbre en guise de fouet. Le comité d’accueil est composé d’un commando muni de fusils d’assaut, digne d’un dispositif pour les plus grands criminels. “C’est comme si c’était Ben Laden qui arrivait”, ironise aujourd’hui un ancien détenu. 

“Après près de deux ans d’incertitude sur son sort, RSF a pu établir qu’Atiana Serge Oulon est bien détenu arbitrairement par le régime burkinabè. Séquestré dans une villa de la capitale, il a subi violences et privations, sans qu’aucune information ne filtre sur sa situation. La soi-disant mobilisation de ce journaliste dans l’armée n'était qu’un paravent pour maquiller sa séquestration. Puisque selon le régime, chacun est libre de dire ce qu’il veut et de donner son opinion, nous appelons à sa libération. Sa place n’est ni au front ni dans une prison secrète. 
Haïfa Mzalouat et Camille Montagu

Journaliste au bureau investigation et journaliste au bureau Afrique subsaharienne de RSF

Atiana Serge Oulon, journaliste cible de toutes les violences

D’après les informations recueillies par RSF, Atiana Serge Oulon est l’un des détenus les plus violentés par ses ravisseurs durant ses premiers mois de captivité. Le journaliste d’investigation serait notamment dans le collimateur du sous-lieutenant Ismaël Ouédraogo. Ce dernier ne cesserait de répéter au journaliste qu’il “ne peut pas le voir”. “C’est l’homme qu’Ismaël détestait le plus, et celui qu’il a le plus violenté”, glisse un ancien compagnon d’infortune. Un jour, Atiana Serge Oulon revient avec la main bandée. “Il nous a raconté qu’Ismaël Ouédraogo lui avait enfoncé un clou dans la main”, rapporte un témoin. Les violences contre le journaliste ne diminuent qu’à partir de mars 2025. 

De toute évidence, la présidence est directement impliquée dans ces détentions secrètes comme en attestent les interventions du lieutenant Aziz Pacmogda, qui dirige la sécurité rapprochée d’Ibrahim Traoré. Si ses visites dans les villas sont rares, c’est bien lui qui se charge personnellement du briefing des détenus avant leur libération, leur enjoignant de “ne pas raconter n’importe quoi” une fois dehors. 

Comment les autorités burkinabè peuvent-elles détenir secrètement des dizaines de civils ? Depuis avril 2024, un décret autorise la mise en place de lieux de détention annexes, en dehors des structures qui existaient déjà. Une manière “de se couvrir et de légaliser les pratiques actuelles” de détentions secrètes, selon un membre de la société civile qui souhaite garder l’anonymat. Contacté à plusieurs reprises, le ministre de la Communication, Pingdwendé Gilbert Ouédraogo, n’a pas répondu aux sollicitations de RSF. 

Atiana Serge Oulon et les 400 millions de francs CFA

Atiana Serge Oulon est dans le viseur du régime d’Ibrahim Traoré depuis décembre 2022 : le journaliste révèle alors le détournement de 400 millions de francs CFA (environ 610 000 euros) par un “capitaine du Centre-Nord”. Un grade et une région qui correspondent à la situation d’Ibrahim Traoré au moment des faits, alors que ces fonds étaient initialement destinés aux Volontaires pour la défense de la patrie (VDP), les supplétifs civils de l’armée. Fin 2022, le journaliste est auditionné par les autorités militaires, qui tentent d’identifier sa source. Quelques jours avant son enlèvement en juin 2024, Atiana Serge Oulon avait publié à nouveau un article en lien avec cette affaire. 

Depuis l’arrivée au pouvoir de la junte, dix journalistes ont été victimes d’enlèvement, de détentions arbitraires, voire parfois de réelle mobilisation dans l’armée. Si sept d’entre eux ont désormais été libérés, RSF reste sans nouvelles de Moussa Sareba, journaliste et community manager du média privé Radio Oméga, enlevé dans les locaux du média privé Fil Infos le 10 août 2025. Quant à la disparition du journaliste de la radio communautaire Bagrepole FM, Bienvenue Apiou, depuis juillet 2024, les autorités burkinabè ne se sont jamais prononcées sur son sort. RSF a appris au cours de cette enquête qu’il serait aussi détenu au secret dans ces villas de Ouaga 2000.



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