Autrefois passage obligé vers la virilité et symbole d'initiation communautaire, la circoncision est devenue le théâtre d'une fracture silencieuse au sein des foyers sénégalais. Entre gardiens de la tradition prônant l'épreuve de la douleur (« Neegu Goor ») et jeunes parents adeptes de la chirurgie médicale sous anesthésie, la querelle des anciens et des modernes fait rage. Enquête sur un rite ancestral confronté aux urgences pédiatriques, aux risques de septicémie et aux recommandations sanitaires mondiales.
Au Sénégal, la circoncision n’est plus seulement un rituel de passage hérité des ancêtres. Elle est devenue le théâtre d’une fracture silencieuse au sein des familles. Si certains parents souhaitent protéger les enfants de la douleur, ceux qui sont attachés à la culture s'y opposent souvent.
« Neegu Goor »
Dans de nombreux foyers, le choix du moment et de la manière de circoncire les enfants divise les générations. D’un côté, de jeunes pères de famille soucieux d’épargner à leurs fils des souffrances inutiles ; de l’autre, des aînés convaincus que la douleur fait partie intégrante de l’apprentissage de la vie d’homme.
Moustapha Ndiaye est un père de 46 ans. Ce cadre à Dakar ne masque plus son regret lorsqu’il repense à l’opération de son fils aîné.
« Pour mon premier garçon, nous avons cédé à la pression de mon père en attendant ses quatre ans. Ce fut un véritable traumatisme. Le petit comprenait tout, hurlait de peur et refusait qu’on s’approche de lui pour les soins. Je m’en suis tellement voulu. »
Fort de cette expérience, Moustapha a refusé de reproduire le même schéma pour son deuxième fils. « J’ai pris mes responsabilités dès la deuxième semaine : direction l’hôpital. C'est après que je les ai mis au courant. À deux semaines de vie, sous anesthésie locale, l’opération s’est faite sans cri. En quatre jours, la plaie était cicatrisée. Un homme ne se construit pas sur des souffrances évitables dans la petite enfance. »
Ce raisonnement se heurte toutefois au refus catégorique des gardiens du temple traditionnel. Pour ce notable du nom d’Ousmane Gueye, élever un garçon implique de le confronter tôt ou tard à la réalité de la souffrance.
« Aujourd’hui, on veut tout anesthésier et nous sommes en train d’élever des garçons douillets. La circoncision n’a jamais été une simple affaire de peau à couper : c’est l’entrée dans le neegu goor (la case des hommes) », explique le sexagénaire, habitant à Mbour.
« Le garçon doit ressentir la morsure du fer, la braver sans verser une larme devant ses pairs pour apprendre le courage, la retenue et le sang-froid. Si on le circoncit au berceau sous anesthésie, que va-t-il apprendre de son passage à l’âge d’homme ? », se demande-t-il.
Le refus du cadre médicalisé peut virer au drame familial. Ibrahima Diop, âgé de 38 ans, est chauffeur dans la banlieue dakaroise. Il garde un souvenir amer du jour où il a accepté de se conformer aux exigences de son entourage.
« Sur l’insistance des anciens du quartier, j’ai accepté de faire circoncire mon fils de 5 ans par un vieux qui n'a pas fait la médecine. Le troisième jour, la situation a totalement échappé à notre contrôle : le petit faisait une fièvre de cheval, son sexe avait triplé de volume et une odeur fétide s’en dégageait. »
Face à ce qu’il a compris être une surinfection critique, la panique s’est emparée du foyer.
« J’ai pris mon fils dans ma voiture pour l’amener d’urgence à l’hôpital. Le diagnostic est tombé comme un couperet : l’enfant frôlait la septicémie. Il a fallu une intervention chirurgicale d’urgence et deux semaines d’antibiotiques pour le sauver. Voir mon fils souffrir ainsi par ma faute a été la pire leçon de ma vie. Plus jamais ça. »
Les campagnes communautaires
Face à ces risques, une transition pacifique s’organise sous l’impulsion de leaders religieux et communautaires. Dans de nombreuses localités, les imams regroupent les petits garçons pour des séances de circoncision collective, en partenariat avec des professionnels de santé. Les religieux sensibilisent les familles, tandis que médecins et infirmiers installent des blocs opératoires mobiles ou investissent les postes de santé avec du matériel stérile, des anesthésiques et des kits adaptés. Une démarche hybride qui préserve la bénédiction religieuse et la fête communautaire, tout en garantissant la sécurité médicale.
Le regard du spécialiste, DR Hassan Hakim
Face à ces enjeux, la médecine apporte son cadrage clinique pour garantir la sécurité de l’enfant. Le Dr Hassan Hakim, urologue-andrologue, rappelle que l’intervention obéit à des règles précises. Les praticiens utilisent principalement la technique de la pince de Kocher ou celle de la cloche.
Sur le plan anesthésique, le protocole varie selon l’âge. « Pour les nourrissons de moins de 6 mois, seule l’anesthésie locale est appliquée. Pour les enfants plus âgés, trois options existent : anesthésie locale, sédation douce à la kétamine ou anesthésie générale. Pour éviter tout traumatisme psychologique, les médecins préconisent la kétamine », explique la blouse blanche.
La cicatrisation dépend également de l’âge du patient, nécessitant 4 à 5 jours pour les moins de 3 mois et 7 à 10 jours au-delà. « L’acte est soumis à des contre-indications médicales strictes, notamment les maladies sanguines comme l’hémophilie ou les malformations génitales telles que l’hypospadias ».
Côté coûts, le docteur confie que les tarifs varient de 25 000 FCFA dans le secteur public à plus de 150 000 FCFA dans le privé. Toutefois, il précise que « le protocole médical exige le retrait du pansement le soir même, l’application d’une crème cicatrisante deux fois par jour et un contrôle une semaine plus tard ». Mal exécuté, ajoute le docteur, « l’acte peut entraîner des surinfections, de mauvaises cicatrisations et, dans de rares cas, des amputations du gland ».
« La circoncision médicale réduit de près de 60 % le risque de VIH lors de rapports hétérosexuels », selon l’ONUSIDA.
Au-delà des dimensions culturelles et sociales, la chirurgie du prépuce fait l'objet d'un consensus scientifique international quant à ses bénéfices sanitaires majeurs, à condition d'être pratiquée dans un cadre médical rigoureux.
D'après le document d'orientation officiel publié en 2008 par l'ONUSIDA et l'Organisation mondiale de la santé (OMS), intitulé « La circoncision masculine sécurisée, volontaire et informée dans le cadre d'un programme complet de prévention du VIH », trois essais contrôlés randomisés menés en Afrique subsaharienne (Afrique du Sud, Kenya et Ouganda) ont démontré que la circoncision médicale réduit de près de 60 % le risque pour un homme d’acquérir le VIH lors de rapports hétérosexuels.
Outre cette protection significative contre le VIH, l'intervention offre d'autres bienfaits sanitaires confirmés. Elle diminue la vulnérabilité à plusieurs infections sexuellement transmissibles, notamment le virus du papillome humain (HPV), responsable du cancer du col de l'utérus chez la partenaire, ainsi que l'herpès génital. Sur le plan de la santé générale, la circoncision facilite l'hygiène intime quotidienne, réduit le risque d'infections urinaires chez le jeune enfant et prévient le développement de pathologies masculines ultérieures telles que le phimosis ou les balanites.
L'ONUSIDA souligne toutefois que cette protection n'est que partielle et ne saurait remplacer l'usage du préservatif ou les autres mesures de prévention globale. Pour éviter les complications graves, l'organisme international rappelle fermement que l'acte doit obligatoirement être réalisé par des professionnels de santé qualifiés, à l'aide de matériel stérile et dans le respect du consentement éclairé de l'intéressé ou de ses représentants légaux.








