Au Sénégal, de nombreuses travailleuses domestiques vivent dans l’ombre, confrontées à des formes multiples d’exploitation économique et de violences. Faiblement rémunérées, privées de repos et souvent sans protection sociale, elles subissent également des violences sexuelles qu’elles préfèrent taire par peur de perdre leur emploi ou d’être stigmatisées.
Victime du silence
Considérant le travail domestique comme l’unique échappatoire au chômage et à la précarité, Oumy quitte son village pour s’installer à Thiès. Âgée de 21 ans et peu scolarisée, elle a quitté l’école en classe de CM2 et ne possède aucune qualification professionnelle.
Dans la cité du Rail, Oumy trouve un emploi dans une maison située au quartier Carrière. Très vite, elle est confrontée à des conditions de travail difficiles : surcharge de tâches ménagères, absence de repos hebdomadaire et manque de congés. Elle travaille sept jours sur sept pour un salaire mensuel de 45 000 F CFA.
Malgré ces conditions pénibles, la jeune femme s’accroche pour subvenir à ses besoins essentiels. Mais dans cette maison où elle cohabite avec le fils de sa patronne, elle devient progressivement victime d’attouchements, de harcèlement et de chantages sexuels.
Par peur de perdre son emploi et de se retrouver au chômage, Oumy préfère garder le silence. Une situation qui la pousse finalement à céder aux pressions de son agresseur.
« Le fils de ma patronne me harcelait et me faisait des chantages sexuels. Si j’en avais parlé, j’allais perdre mon travail. Je me suis livrée à lui pour sauver mon emploi », regrette-t-elle.
Cette relation imposée aboutira à une grossesse non désirée. Une fois enceinte, Oumy est licenciée par sa patronne et contrainte de retourner dans son village.
« La famille a accepté la paternité, mais le père ne prend pas l’enfant en charge », déplore-t-elle.
Aujourd’hui encore, Oumy continue le travail domestique afin de subvenir aux besoins de son enfant. « Plusieurs domestiques vivent cela mais n’osent pas en parler de peur d’être traitées de garces ou de perdre leur boulot », dénonce-t-elle.
« J’ai été victime de plusieurs tentatives de viol »
Amy vit également sous la menace permanente d’agressions sexuelles. Employée comme domestique, elle affirme être harcelée par le neveu de sa patronne.
« Il entre souvent la nuit dans le salon où je dors pour tenter de me forcer à coucher avec lui. Jusqu’ici, je résiste, mais je suis fatiguée », confie-t-elle.
Par peur de ne pas être crue ou d’être renvoyée, Amy n’ose pas dénoncer les faits à sa patronne. « Je cherche un autre travail pour partir, mais je peine à trouver », dit-elle.
Comme beaucoup d’autres domestiques, elle appelle les autorités, notamment le ministère de la Femme, à mieux protéger les travailleuses domestiques contre les violences et les abus.
Les violences sexuelles, une réalité fréquente dans la domesticité
Les violences sexuelles constituent l’une des formes de violence les plus répandues dans le milieu domestique. Généralement perpétrées par des employeurs, leurs fils ou des proches, elles prennent plusieurs formes : harcèlement sexuel, avances déplacées, attouchements, chantages ou tentatives de viol.
Ces violences restent souvent invisibles à cause de la culture du silence, de la dépendance économique des victimes et de la peur des représailles.
Dans son rapport annuel 2025, l’Association des Juristes Sénégalaises (AJS) a publié des chiffres qui interpellent et inquiètent. L'organisation indique avoir reçu 7 456 personnes au cours de l’année 2025. Parmi elles, 4 208 cas concernent des situations de violence, dont 3 890 femmes et 318 hommes. Les violences sexuelles restent également préoccupantes, avec 446 cas recensés. Les violences psychologiques apparaissent comme les plus fréquentes, avec 3 298 cas recensés. L’AJS a également enregistré 2 293 cas de violences économiques. Concernant les violences physiques, l’association a dénombré 1 210 cas.
Cette situation est liée à plusieurs facteurs : la peur de la stigmatisation ; le manque de moyens financiers ; la lenteur des procédures judiciaires ; la discrimination envers les victimes de violences sexuelles.
Une précarité économique qui expose davantage les domestiques
À Thiès comme dans d’autres villes du pays, de nombreuses jeunes femmes issues du monde rural travaillent comme domestiques dans des conditions difficiles. Les faibles salaires les plongent dans une grande précarité économique.
Bien qu’il existe des textes régissant le travail au Sénégal, le secteur domestique échappe largement aux contrôles et aux régulations officielles.
Malgré la réforme majeure du 25 avril 2025 (décret 2023-1710) revalorisant les droits des travailleurs domestiques, fixant des salaires minima entre 64 223 et 76 990 FCFA, les domestiques sont toujours confrontées à une précarité économique qui les expose davantage aux tentations. Beaucoup d'entre elles perçoivent toujours des salaires en dessous des salaires minima.
Un secteur encore largement vulnérable
Entre exploitation économique, harcèlement sexuel, violences psychologiques et absence de protection sociale, le travail domestique demeure un secteur extrêmement vulnérable au Sénégal.
Derrière les portes closes des maisons, de nombreuses femmes vivent dans le silence, la peur et la précarité, faute de mécanismes efficaces de protection et de recours.







