Une politique culturelle représente l'ensemble structuré des choix, des orientations et des moyens par lesquels les pouvoirs publics soutiennent la création, protègent le patrimoine, organisent l'accès universel des citoyens à la culture et structurent l'économie du secteur. Il ne s'agit en aucun cas d'un simple calendrier d’événements ponctuels, mais bien d'une vision publique assortie d'objectifs précis, de ressources dédiées et de mécanismes d'évaluation.
Existe-t-il au Sénégal des politiques culturelles adaptées pour améliorer durablement les marges économiques des acteurs ?
Oui, il existe des politiques et un cadre institutionnel qui tend à se renforcer. La culture est désormais inscrite dans l'Agenda national de transformation Sénégal 2050, la loi portant statut de l'artiste et des professionnels de la culture a été adoptée, le Fonds de développement des cultures urbaines et des industries créatives (FDCUIC) finance des projets, et des travaux de planification stratégique sont engagés, à l'instar du plan stratégique du cinéma et de l'audiovisuel 2026-2030. Toutefois, ces dispositifs ne sont pas encore pleinement adaptés aux enjeux de rentabilité et de marges financières. Pour accroître les revenus des acteurs, il faut des leviers effectifs : la mise en œuvre de la rémunération pour copie privée, la perception réelle des droits d'auteur et des droits voisins, l'accès fluide aux marchés et le financement direct de l'entrepreneuriat culturel. Plusieurs de ces leviers demeurent au stade théorique, et c'est à ce niveau que l'effort public doit se concentrer.
Comment doit-on évaluer l'impact et l'utilité des actions culturelles déployées sur le territoire national ?
L'évaluation doit s'effectuer sur la base d'indicateurs de performance définis dès le départ, notamment les emplois et revenus générés, la répartition territoriale des bénéficiaires, la fréquentation des infrastructures, le rayonnement artistique et le coût unitaire par bénéficiaire. Le secteur souffre encore d'un déficit de statistiques fiables et d'une cartographie globale pour rendre cette mesure rigoureuse. Je préconise l'établissement d'indicateurs communs à l'ensemble des dispositifs, une évaluation indépendante dont les résultats seraient rendus publics et un retour d'information systématique vers les acteurs. L'évaluation doit servir de mesure de pilotage et de correction, non d'outil de sanction.
Qui doit décider des orientations et des programmations : les élus, les experts ou les acteurs de terrain ?
Sur le plan juridique, la définition de l'orientation relève de la compétence exclusive de l'État, à travers le gouvernement et le ministère de tuteur, tandis que les collectivités territoriales exercent la compétence culturelle qui leur est transférée par le cadre de la décentralisation. Dans la pratique, la décision est plus pertinente lorsque ces trois entités agissent de concert : les élus fixent le cap politique, les experts apportent leur éclairage technique et les acteurs culturels sont associés dès les phases de conception et d’évaluation, en raison de leur parfaite maîtrise des réalités du terrain.
L'accès à la culture est-il garanti pour les publics éloignés des grands centres urbains ?
Pas de façon équitable pour le moment. L'offre culturelle et les infrastructures structurantes demeurent fortement concentrées à Dakar et dans quelques grandes agglomérations. Pour corriger ce déséquilibre, l'État doit s'appuyer sur les collectivités territoriales, équiper et animer des structures culturelles de proximité, financer des réseaux de diffusion en région et exploiter les outils numériques pour la diffusion des contenus comme pour la formation. Garantir l'accès à la culture suppose de conjuguer des équipements adaptés, une programmation régulière et la mobilité géographique des publics.
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Constatez-vous des progrès dans le renforcement des dispositifs institutionnels ?
Des avancées tangibles sont visibles : l'existence d'un ministère de la Culture, de l'Artisanat et du Tourisme doté d'une direction dédiée aux industries créatives, le vote de la loi sur le statut de l'artiste, l'opérationnalisation du FDCUIC, ainsi que les instructions données par le chef de l'État en janvier 2026 pour renforcer les droits des artistes et élever la qualité des formations. La difficulté réside désormais dans leur effectivité, qui nécessite la publication des textes d'application, une meilleure coordination interinstitutionnelle et une évaluation continue des résultats.
Quelle est la portée de l'action des centres culturels étrangers au Sénégal ?
Leur apport est réel : ils offrent des espaces de création et de diffusion, des lignes de financement, des modules de formation et une fenêtre d'ouverture sur l'international. Cependant, ces structures doivent compléter l'investissement public national et non s'y substituer. Dépendre des agendas culturels de pays tiers ne saurait constituer une politique culturelle souveraine. La coopération internationale est d'autant plus bénéfique lorsqu'elle s'articule autour d'une stratégie nationale clairement définie.
Quel est leur impact direct sur la carrière des artistes ?
Pour les artistes, ces centres représentent des opportunités opérationnelles immédiates sous forme de résidences, de scènes, de formations et de mobilité. Pour une grande partie d'entre eux, particulièrement au sein des cultures urbaines et de la scène indépendante, ils constituent un premier tremplin indispensable. La limite de ce modèle réside dans l'inégalité d'accès et le fait que les critères de sélection répondent à des agendas extérieurs. D'où la nécessité de consolider des dispositifs nationaux autonomes pour éviter qu'un créateur ne dépende d'un canal unique.
Quelle place occupent nos traditions et cultures locales face aux formes d'art institutionnelles ou globalisées ?
Je ne conçois pas de rupture entre ces dimensions. Les traditions et cultures locales constituent la matière première, tandis que les formes d'art institutionnelles et globalisées agissent comme des vecteurs de diffusion. Les cultures urbaines traduisent parfaitement cette complémentarité : elles s'enracinent localement dans nos langues et nos réalités, tout en restant connectées aux flux mondiaux. Mon engagement depuis 2011 dans ce milieu, notamment via LRGB, m'a convaincu que les cultures urbaines représentent à la fois un patrimoine vivant et un pan économique majeur, bien qu'elles manquent encore de reconnaissance statutaire. Le forum For Xam, que nous organisons du 26 au 28 novembre 2026 à la Maison des Cultures Urbaines de Ouakam en partenariat avec MeloMusic Entertainment, s'inscrit dans cette volonté d'offrir un cadre de dialogue entre praticiens et institutions pour formuler des recommandations stratégiques adaptées.
Comment s'articule le lien entre formation académique, recherche et secteur culturel ?
Il s'agit d'un lien hautement structurant. Il ne peut y avoir d'industrie culturelle viable sans la formation de compétences pointues en gestion de projet, en droit de la propriété intellectuelle, en ingénierie de production et en technologies numériques, ni sans la production de données de recherche. L'instruction présidentielle de janvier 2026 visant la modernisation et le relèvement du niveau des enseignements à l'École nationale des arts et métiers de la culture va dans ce sens. Il convient d'y adosser des partenariats stratégiques entre les universités et les entreprises du secteur, ainsi qu'une recherche appliquée capable de nourrir l'action publique.
La culture sénégalaise est-elle perçue à sa juste valeur comme un levier de création d'emplois et de richesse ?
La culture est indéniablement un secteur créateur de richesse et d’emplois, mais des réformes restent nécessaires. Parler d'industries culturelles et créatives implique de structurer de véritables chaînes de valeur capables de générer des emplois décents et sécurisés. À ce jour, nous observons principalement une auto-création d'emplois informels par les acteurs eux-mêmes. Des mécanismes d'accompagnement existent, à l'image du FDCUIC, mais ils doivent être optimisés pour placer la création d'emplois durables au cœur de leurs priorités, élever le rayonnement du Sénégal et garantir une meilleure protection sociale et sanitaire aux acteurs.
À l'instar des États-Unis qui ont érigé leur cinéma et leur musique en outils de puissance culturelle (soft power), le Sénégal doit faire de son patrimoine culturel un pilier de développement économique et d'influence internationale, adossé à un soutien affirmé à l'entrepreneuriat culturel.
À qui incombe la responsabilité du retard constaté : aux acteurs ou aux pouvoirs publics ?
Il convient d'évoquer des responsabilités partagées plutôt que des fautes exclusives. Les pouvoirs publics doivent impérativement passer des annonces aux actes concrets, en publiant les décrets d'application, en garantissant les financements et en assurant la coordination institutionnelle. De leur côté, les acteurs culturels doivent se structurer, sortir de l'informel, s'approprier le cadre juridique et porter un plaidoyer collectif rigoureux.
Quelles sont les solutions concrètes pour remédier à ces manquements ?
Je préconise six mesures prioritaires : la publication immédiate des textes d'application de la loi sur le statut de l'artiste et de la rémunération pour copie privée assortie d'un calendrier contraignant ; la définition claire du mécanisme de financement de la protection sociale des artistes ; le renforcement des fonds publics existants, notamment ceux dédiés à la mobilité ; la structuration du secteur à travers l'identification professionnelle, la cartographie et l'évaluation publique ; la création d'un cadre de concertation permanent entre l'État et les acteurs ; et enfin, la modernisation intégrale de la Société sénégalaise du droit d'auteur et des droits voisins (SODAV) grâce à la digitalisation complète des processus d'adhésion, de déclaration des œuvres et de répartition des redevances.
La question de la mobilité artistique internationale demeure problématique. Quelles réponses y apporter ?
C'est un dossier sur lequel je me mobilise activement. À la suite d'actions de plaidoyer menées auprès de la direction générale du FDCUIC, une avancée importante a été obtenue avec la création d'un guichet permanent dédié à la mobilité internationale, distinct des appels à projets classiques. C'est un pas significatif, car la mobilité artistique répond à des urgences et des opportunités qui ne s'accommodent pas des contraintes temporelles d'un appel à projets.
Il convient désormais d'accroître l'enveloppe budgétaire allouée pour répondre à la forte demande. De plus, l'accès au guichet de mobilité ne doit pas être exclusif : l'obtention d'un financement pour la réalisation d'un projet ne doit pas priver un artiste d'une aide à la mobilité pour aller diffuser cette même œuvre sur les marchés internationaux. L'équité doit se gérer par des critères de sélection objectifs et non par des exclusions systématiques. La consolidation du dispositif requiert également des délais d'instruction raccourcis, des procédures simplifiées et une synergie avec les services diplomatiques pour l'obtention des visas.
Quel regard portez-vous sur le rôle de la Direction générale de la Culture et du FDCUIC ?
La Direction générale de la Culture assure la conception et l'arbitrage de la politique culturelle sous l'autorité du ministre. Le FDCUIC, créé en 2023, constitue son bras opérationnel de financement. En 2026, ce fonds a alloué 555 millions de francs CFA à 244 projets retenus, ainsi que 15 millions de francs CFA consacrés à la mobilité artistique. Si ces données attestent d'un dynamisme institutionnel, les montants investis demeurent modestes au regard des besoins réels du secteur. L'enjeu prioritaire réside dans le réhaussement des dotations et l'élargissement de l'accès aux ressources.
Quel est l'état d'avancement du cadre juridique encadrant le statut de l'artiste et la gestion collective ?
Sur le plan juridique, le Sénégal dispose d'un texte législatif de qualité concernant le statut de l'artiste et des professionnels de la culture. Cette loi permet d'identifier formellement les acteurs, de consacrer la culture comme un métier rémunéré et d'ouvrir le droit à la protection sociale. Le problème réside exclusivement dans son effectivité opérationnelle. Il est inacceptable que des figures culturelles en fin de carrière en soient encore réduites à solliciter la solidarité privée pour couvrir leurs frais de santé.
De même, la rémunération pour copie privée, inscrite dans la loi depuis 2008, peine à être matérialisée, bien que les concertations récemment ouvertes par le ministère de la Culture témoignent d'une volonté d'aboutir. Concernant la SODAV, il est urgent d'abandonner les déclarations d'œuvres sous format papier et de déployer sans délai l'interface numérique promise pour moderniser la collecte, l'adhésion et la consultation des répartitions. Malgré les instructions données par le chef de l’État en janvier 2026, l'application reste freinée par le retard dans la parution des décrets, l'absence de schéma de cotisation pour la couverture santé, le poids de l'économie informelle et la faible appropriation des textes par les créateurs eux-mêmes.
Comment appréciez-vous la présence sénégalaise au salon international WOMEX à Las Palmas ?
La présence des acteurs et artistes sénégalais au WOMEX est réelle, mais elle repose encore trop sur des initiatives individuelles et isolées. De nombreux professionnels se heurtent à des refus de visa ou à l'impossibilité d'obtenir des rendez-vous consulaires dans les délais. Le Sénégal doit structurer une véritable délégation officielle sur ces marchés internationaux stratégiques. Cela nécessite une planification pluriannuelle du ministère de la Culture visant le placement ciblé de nos artistes et professionnels, soutenue par un suivi rigoureux des retombées économiques. Ma participation à des espaces comme l'Africa Networking Session, coordonnée par notre compatriote Idrissa Sow, me confirme que l'immense potentiel de notre culture ne pourra rayonner pleinement à l'international qu'à la condition d'un accompagnement institutionnel professionnel et structuré








