La hausse du coût de la vie et l’instabilité des prix alimentaires en Afrique de l’Ouest ne sont pas seulement les conséquences de crises passagères. Elles révèlent une fragilité plus profonde : celle d’économies encore fortement dépendantes de l’extérieur pour une partie de leur alimentation, de leurs produits industriels et de leurs intrants.
Cette dépendance pose d’autant plus question que le fonctionnement du marché mondial est souvent présenté comme un mécanisme capable d’équilibrer naturellement l’offre et la demande. Or, dans la réalité, les échanges internationaux sont également influencés par les politiques agricoles des États, les subventions, les stratégies des grandes entreprises, les coûts du transport, les niveaux de stocks et les tensions géopolitiques. C’est en substance l’analyse développée par El Hadji Aliou Diouf, économiste et invité de l’émission « Jury du dimanche » sur iRadio. Selon lui, les pays africains qui dépendent fortement des importations alimentaires restent particulièrement exposés lorsque les cours internationaux connaissent de fortes variations.
Le marché mondial n’est pas toujours un marché équilibré
Pour El Hadji Aliou Diouf, les grandes puissances agricoles ne laissent généralement pas leur sécurité alimentaire dépendre entièrement du marché international. Elles soutiennent leurs producteurs, protègent certains secteurs stratégiques et cherchent à sécuriser leur approvisionnement. À l’inverse, les économies africaines demeurent souvent beaucoup plus exposées aux fluctuations extérieures. « Lorsque les prix du blé, du riz, des huiles végétales, des engrais ou de l’énergie augmentent, les conséquences se transmettent rapidement aux marchés locaux », explique l’économiste.
Une crise géopolitique, une mauvaise récolte dans une grande région productrice ou une perturbation des chaînes logistiques peut ainsi se traduire par une augmentation du prix du pain, de l’huile, du transport et d’autres produits essentiels. La spéculation sur les matières premières peut également accentuer certaines fluctuations. Mais il serait réducteur d’attribuer toutes les hausses de prix à la spéculation. Les marchés internationaux sont soumis à une combinaison de facteurs agricoles, économiques, financiers, énergétiques et géopolitiques. Pour El Hadji Aliou Diouf, le véritable enjeu se situe donc dans le niveau de dépendance : plus une économie dépend de l’extérieur pour des produits essentiels, plus elle devient vulnérable aux événements qui se produisent hors de ses frontières.
Le problème du « tout-brut »
Cette vulnérabilité est renforcée par un autre paradoxe : plusieurs pays africains continuent d’exporter une grande partie de leurs ressources sous forme de matières premières, avant d’importer les produits transformés. Le coton en est une illustration. Produire du coton est une chose ; le transformer en fil, en tissu, en vêtements et en produits finis en est une autre. À chaque étape de transformation peuvent être créés des emplois, des compétences et davantage de valeur économique. Le même raisonnement vaut pour l’arachide.
Au Sénégal, l’arachide occupe une place importante dans l’agriculture et l’économie rurale. Pourtant, son potentiel ne se limite pas à la production de graines ou d’huile. La transformation peut permettre de développer une gamme beaucoup plus large de produits alimentaires et industriels : pâte d’arachide, farine, produits de confiserie, aliments pour animaux, cosmétiques et autres dérivés. L’anacarde présente une problématique comparable. Exporter une noix brute permet de générer des revenus, mais sa transformation, son conditionnement et sa commercialisation comme produit fini permettent de conserver une part beaucoup plus importante de la valeur sur le territoire. Le défi n’est donc pas seulement de produire davantage. Il consiste aussi à transformer davantage et à vendre davantage de produits finis depuis le continent africain.
Transformer localement pour créer de la richesse
La transformation locale ne constitue toutefois pas une solution automatique. Pour qu’une véritable politique industrielle fonctionne, il faut des routes et des ports efficaces, une électricité fiable, un accès au financement, des compétences techniques, des normes de qualité et des débouchés commerciaux.
Elle nécessite également une politique cohérente sur plusieurs années. Un agriculteur hésitera à augmenter sa production s’il ne sait pas qui l’achètera. Une usine ne peut pas fonctionner régulièrement si elle ne dispose pas d’un approvisionnement suffisant en matières premières. Et une entreprise locale aura du mal à concurrencer les produits importés si ses coûts de production sont trop élevés. Il faut donc raisonner sur l’ensemble de la chaîne : production, stockage, transport, transformation, distribution et commercialisation. C’est cette cohérence qui peut permettre à l’industrialisation de devenir un véritable moteur de développement.
Vers une souveraineté économique pragmatique
Pour El Hadji Aliou Diouf, la question n’est pas de couper l’Afrique du reste du monde. Aucun pays moderne ne peut fonctionner complètement en autarcie. L’enjeu est plutôt de réduire les dépendances qui fragilisent les économies nationales. Cela suppose une agriculture plus productive, des industries de transformation compétitives, une meilleure conservation des récoltes, des infrastructures adaptées et, lorsque cela se justifie, des politiques commerciales capables d’accompagner temporairement certaines filières en développement.
Le protectionnisme peut toutefois comporter des risques s’il est mal conçu. Protéger durablement une industrie sans améliorer sa productivité peut finalement augmenter les prix pour les consommateurs et réduire les incitations à innover. La souveraineté économique ne signifie donc pas nécessairement fermer les frontières. Elle consiste surtout à disposer de capacités productives suffisantes pour ne pas transformer chaque choc extérieur en crise nationale.
Produire davantage de valeur sur le continent
La question du coût de la vie ne pourra pas être réglée uniquement par des mesures d’urgence ou par le contrôle ponctuel des prix. À long terme, il faut s’attaquer aux causes structurelles : faible transformation industrielle, dépendance à certaines importations, pertes agricoles, insuffisance des infrastructures et difficultés d’accès au financement. L’Afrique dispose de ressources agricoles, minières et humaines considérables. Mais posséder ces ressources ne suffit pas. La richesse se construit aussi dans la capacité à les transformer, à les valoriser et à développer autour d’elles des entreprises, des emplois et des compétences.
Le défi des prochaines années est donc de passer progressivement d’une économie qui exporte principalement ce qu’elle extrait ou récolte à une économie qui transforme davantage, consomme davantage de sa propre production et exporte davantage de produits à valeur ajoutée. C’est dans cette transformation que se trouve une partie de la réponse à la vulnérabilité économique du continent. Comme le souligne El Hadji Aliou Diouf, la question fondamentale n’est finalement pas de savoir s’il faut participer au marché mondial, mais dans quelles conditions l’Afrique peut y participer sans rester enfermée dans une position de dépendance. La réponse passe moins par le rejet des échanges internationaux que par le renforcement des capacités productives locales. Produire, transformer et créer de la valeur sur place : c’est à ce prix que les économies africaines pourront progressivement mieux résister aux soubresauts du marché international et offrir davantage de stabilité à leurs populations.







