L’intégration économique africaine ne repose pas uniquement sur les accords commerciaux ou les projets d’infrastructures. Elle suppose également une coopération étroite entre les banques centrales, appelées à relever des défis communs comme la modernisation des systèmes de paiement, la stabilité financière, le développement des monnaies numériques ou encore l’approfondissement des marchés financiers. C’est dans cette perspective qu’a été créée l’Association des banques centrales africaines (ABCA), dont l’Assemblée des gouverneurs constitue l’organe de décision. Cette enceinte réunit les dirigeants des banques centrales du continent afin de coordonner leurs travaux sur les grands enjeux monétaires et financiers africains.
L’idée d’une telle coopération remonte au 25 mai 1963, lors de la conférence fondatrice de l’Organisation de l’unité africaine à Addis-Abeba. Les chefs d’État avaient alors demandé l’étude de mécanismes destinés à renforcer la coopération monétaire entre les nouveaux États indépendants. Deux ans plus tard, du 15 au 22 février 1965, les gouverneurs des banques centrales africaines se sont réunis pour la première fois dans la capitale éthiopienne afin de poser les bases d’une organisation permanente. L’Association des banques centrales africaines est née de cette initiative et son secrétariat est aujourd’hui installé à Dakar, dans les locaux de la BCEAO.
L’Assemblée des gouverneurs rassemble les responsables des banques centrales membres de l’Association. Elle définit les orientations de l’organisation, adopte son programme de travail et crée des groupes chargés d’approfondir certaines questions monétaires ou financières. Les travaux sont ensuite relayés par cinq sous-comités régionaux correspondant aux différentes régions reconnues par l’Union africaine, ce qui permet d’intégrer les réalités propres à chaque espace économique.
Cette coopération répond à une réalité institutionnelle rarement mise en avant. L’Afrique compte aujourd’hui plus de cinquante banques centrales ou autorités monétaires et plusieurs unions monétaires, parmi lesquelles l’UEMOA, la CEMAC et la zone monétaire commune d’Afrique australe. À cette diversité s’ajoutent plus de quarante monnaies nationales. Faciliter les paiements entre ces différents espaces, renforcer la stabilité financière et rapprocher progressivement les cadres réglementaires nécessitent donc un dialogue permanent entre les autorités monétaires.
Les systèmes de paiement figurent parmi les dossiers les plus suivis. Selon la Banque mondiale, les transferts transfrontaliers demeurent plus coûteux en Afrique que dans la plupart des autres régions du monde, avec un coût moyen supérieur à 7 % pour l’envoi de 200 dollars en 2024, alors que l’objectif fixé par les Nations unies est inférieur à 3 %. Réduire ces coûts constitue l’un des leviers les plus efficaces pour favoriser les échanges commerciaux et les transferts de la diaspora.
Les gouverneurs suivent également de près le déploiement du Système panafricain de paiement et de règlement (PAPSS), lancé officiellement en janvier 2022 par Afreximbank en partenariat avec l’Union africaine et le secrétariat de la ZLECAf. Cette infrastructure permet progressivement aux entreprises africaines d’effectuer des paiements transfrontaliers en monnaies locales sans devoir convertir systématiquement leurs opérations en dollar ou en euro, ce qui réduit les coûts de transaction et les délais de règlement.
Les monnaies numériques de banque centrale occupent désormais une place croissante dans les échanges entre gouverneurs. Plusieurs banques centrales africaines expérimentent ou étudient ces instruments. La Banque centrale du Nigeria a lancé l’eNaira en octobre 2021, tandis que la Banque centrale du Ghana a conduit plusieurs phases d’expérimentation autour de l’e-Cedi. D’autres institutions, dont la BCEAO, suivent ces évolutions avec attention tout en poursuivant leurs propres analyses sur les bénéfices et les risques associés à ces nouvelles formes de monnaie.
La stabilité financière constitue un autre domaine de coopération. Les banques centrales échangent régulièrement sur la supervision bancaire, les risques liés aux innovations financières, la cybersécurité ou encore les conséquences macroéconomiques du changement climatique. Ces discussions permettent de rapprocher progressivement les pratiques réglementaires des différentes régions du continent.
L’Association s’est également fixé un objectif de long terme qui accompagne les ambitions de l’Union africaine. Dans sa feuille de route stratégique, elle soutient les réflexions destinées à préparer, à terme, une union monétaire africaine et la création d’une banque centrale continentale. Ces projets figurent dans l’Agenda 2063 de l’Union africaine, même si aucune date n’a été arrêtée pour leur mise en œuvre. Les gouverneurs considèrent qu’une telle évolution suppose au préalable un niveau élevé de convergence économique, budgétaire et financière entre les États africains.
Les rencontres organisées par l’Association témoignent de cette diversification des sujets abordés. En juillet 2025, un séminaire continental organisé à Rabat portait sur les risques cybernétiques et les technologies financières innovantes. En novembre 2025, les gouverneurs réunis à Yaoundé ont consacré leur symposium aux effets du changement climatique sur la stabilité macroéconomique. Le prochain séminaire continental, prévu du 5 au 7 août 2026 à Addis-Abeba, sera consacré au thème de la stabilité financière et de l’inclusion financière à l’ère des services numériques et de l’intelligence artificielle.
L’influence de cette enceinte ne tient pas à un pouvoir réglementaire direct. Chaque banque centrale conserve son indépendance et demeure responsable de sa politique monétaire. En revanche, les échanges organisés au sein de l’Association permettent de rapprocher les analyses, de partager les expériences nationales et de préparer les évolutions qui façonneront progressivement l’architecture monétaire africaine.
À mesure que la Zone de libre-échange continentale africaine gagne en importance et que les flux financiers deviennent plus intégrés, cette coopération entre banques centrales prend une dimension croissante. Derrière les réunions des gouverneurs se dessine en réalité une ambition de long terme : construire un environnement monétaire et financier plus cohérent afin de faciliter les échanges, renforcer la stabilité financière et accompagner le développement économique du continent.







