Pr Malick Ndiaye, enseignant à l'université de Dakar


Rédigé le Mardi 21 Mai 2013 à 17:32 | Lu 465 fois | 0 commentaire(s)


Même s’il est secoué par de multiples problèmes, l’Afrique peut aider le monde. C’est la conviction du Pr Malick Ndiaye de l’université de Dakar. Le sociologue sénégalais, en visite à Paris et à Genève dans le cadre de la préparation d’un colloque, estime que l'Afrique devrait, en tant que fils aîné du monde, reprendre sa mission pour sauver ce patient qui va à sa perte.


Pr Malick Ndiaye, enseignant à l'université de Dakar
GENEVE - L'Afrique, au-delà de ses problèmes réels, maladies, guerres, sous développement, manque de démocratie, reste pour beaucoup d'intellectuels et observateurs internationaux, l'avenir du monde. Si le président Hollande a, récemment, réaffirmé, à Dakar, que «l'Afrique est l'avenir de l'économie mondiale», la question, est, selon le Pr Malick Ndiaye de savoir «quelle sera la place des Africains?». Le sociologue sénégalais, en visite à Paris et à Genève dans le cadre de la préparation du colloque : «L'Afrique et la gouvernance judiciaire mondiale – Evaluation du Statut de Rome – 10 ans après, lumières sur les rapports Afrique-Cpi», est d'avis que l'Afrique doit assumer son rôle historique d'aîné de la Terre, reprenant Césaire. «L'Afrique a une mission historique de sauver le monde», souligne le Pr Ndiaye qui annonce des préalables.
Une Afrique debout
L'Afrique devrait, selon Mr Ndiaye, reprendre sa mission. D'abord, en s'affirmant davantage. Il s'agira pour le continent de se réapproprier les travaux d'intellectuels comme Léopold Sedar Senghor, Cheikh Anta Diop et de tous les grands de ce monde car l'humanisme africain a une vocation universaliste. «Nous sommes contre cette Afrique pleureuse, cette Afrique des lamentations», avertit le Pr Ndiaye qui demande aux Africains d'éviter les pièges de l'urgence.
L'Urgence, l'infernal piège
Si l'on est acculé, on est dans une situation de piège. L'organisation des premières journées africaines de prospective, qui s'est tenue le 30 juin dernier, visait contre la dictature des urgences, anticiper l'avenir pour éviter le pilotage à vue. L'Afrique est confrontée à des urgences comme la santé, la démocratie, l'éducation... La question qui a été au cœur des débats est de savoir comment concilier les urgences auxquelles il faut répondre tout de suite et la liberté indispensable pour la résolution des problèmes à long terme. «L'urgence ne donne aucune liberté possible, c'est en fait l'anti liberté», explique Malick Ndiaye. Se pose alors la nécessaire interrogation de comment faire face aux urgences d'ici et maintenant tout en pensant aux solutions qui projetteront l'Afrique dans l'avenir. Le travail du Centre international d’études et de recherches stratégiques et prospectives de l'Université de Dakar (Ciersp) a, ainsi, rencontré l'actualité et est en mesure de l'éclairer. «C'est une courbe de recherche qui rencontre un contexte», clarifie le Professeur.
Que faire face à un monde laid, cruel et qui ne sait pas où il va ?
Le Professeur Malick Ndiaye prend à son compte ce constat amer, largement partagé : «le monde actuel est malade». Le sociologue sénégalais d'enfoncer le clou : «Nul n'est au chevet de ce monde et ce patient va à sa perte». L'intellectuel sénégalais évoque en guise d'exemples, le réchauffement climatique. Les inondations, dit-il, n'épargnent personne, ni les Etats-Unis d'Amérique ni le Sénégal. Parlant de la crise économique, il évoque le cas de la Grèce qui s'est «tiers mondisé», la France qui est confrontée à des problèmes de budget, les Usa à la question des subprimes, la crise de l'Euro qui peut faire basculer l'Espagne à tout moment, etc.
«Un supplément d'âme»
Le monde est donc dans une phase critique. Plongeant dans la réflexion, refusant le fatalisme, le Pr Malick Ndiaye se met soudain à psalmodier des vers de Senghor, lui qui, comme beaucoup d’intellectuels de sa génération, a mené un combat contre l'un des plus éminents penseurs de la Négritude. Et voici que le poète-président Léopold Sedar Senghor, combattu, hier, est ressuscité : «Car qui apprendra le rythme au pays défunt des machines et des canons?», entonne Malick Ndiaye, dans un rythme puissant et saccadé qui rappelle l'enfant de Joal. La formulation du supplément d'âme est ainsi annoncée par le poète-président. Les philosophes y verront même l'influence de Bergson. Le Pr Ndiaye considère que la crise du monde occidental concrétisée par la crise de l'euro, du dollar, s'est traduite par des guerres en Irak, etc.. Dans ces conditions, dit-il, il faut aider le monde à sortir de cette gadoue et, dit-il, l'Afrique «peut-elle renoncer à ses droits régaliens de fils aîné du monde», reprenant, la puissante expression du poète martiniquais Aimé Césaire.
Promouvoir le Cogito africain...
C'est le Professeur Mamoussé Diagne, philosophe et enseignant à l'Université de Dakar qui est le père du «Cogito africain», expression qui pourrait être pour certains un peu grandiloquente mais qui est à la mesure de l'ambition légitime de l'Afrique de sauver le monde, concède Malick Ndiaye. Le Continent veut prendre totalement ses responsabilités pour constituer un centre donateur de sens non pas pour dominer le monde mais de s'y loger. S'y loger, c'est tendre la main à nos frères blancs, asiatiques, etc.. L'Afrique ne peut se sauver seule. Elle se sauvera en tendant la main à l'Humanité qui s'oublie par l'orgueil, les préjugés de races, etc.
... Renouer avec la Légistique africaine
La Légistique ou la science des normes : ce qui est juste, égalitaire, acceptable, etc, vue du côté africain, renvoie à reconstituer les cohésions sociales là où elles sont détruites, à renouer le fil rompu entre les hommes, à établir ce qui est équitable, à stigmatiser les injustices et les inégalités, le dialogue, la concertation et non par la guerre et la destruction. Le Pr Malick Ndiaye n'est pas qu'un enseignant cloîtré entre les quatre murs de sa classe, fidèle à l'esprit de l'intellectuel. Il sait donner un cours magistral et s'engager, tout en prenant des risques sur le terrain social. Sur l'Humanisme africain mêlant philosophie, sociologie, droit et expériences pratiques de la vie, il engage les intellectuels africains à un grand atelier à Addis Abeba du 03 au 04 décembre 2012 autour du thème : «L'Afrique et la gouvernance judiciaire mondiale – Evaluation du Statut de Rome – 10 ans après, lumières sur les rapports Afrique-CPI». Pour lui cet humanisme dont Senghor théorise sous le vocable de «Supplément d'âme» trouve toute sa résonance dans la réflexion du Pr Mamoussé Digane qui annonce «le cogito-africain» qui a le mérite de sortir la Négritude senghorienne qui est un humanisme de son champ purement idéologique et plus tard devenue politique pour en faire un humanisme universaliste.
Et pour apporter un changement paradigmatique, Malick Ndiaye interroge le droit actuel. En d'autres termes pour lui : «Dis moi comment le monde sanctionne je te dirai comment il est !». En clair, le Pr Ndiaye est d'avis que la Gouvernance mondiale est le lieu à partir duquel on peut saisir l'état du monde. Ainsi, soutient-il, l'idéologie des droits de l'homme permet à beaucoup de parler sans se donner le soin de pratiquer ces droits. Provocateur ou aiguilleur, il donne l'exemple des Etats qui défendent chez eux les droits humains et qui s'autorisent d'extra territorialiser les violations faites à ces droits. C'est donc plus le lieu dans lequel le droit est violé qui est visé que le crime en lui-même. Pour éviter alors le deux poids deux mesures, il préconise une réflexion qui se poursuivra en Ethiopie qui sans trancher la question donne à la gouvernance mondiale un statut méthodologique dans l'action de la transformation du monde. Cette posture, si elle est validée, serait alors une belle contribution de l'Afrique dans la nouvelle géopolitique et la gouvernance mondiale.
El Hadji Gorgui Wade NDOYE



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