Hommage de Yaya MANE (historien archéologue) au Pr ASSANE SECK


Rédigé le Dimanche 17 Mars 2013 à 11:57 | Lu 286 fois | 0 commentaire(s)


Pur produit du mécanisme par lequel se forge l’identité casamançaise, le professeur Assane Seck a rendu l’âme le mardi 27 novembre dans la capitale sénégalaise. Et ce, plus de trois ans après l’hommage que lui a rendu le Collectif des Cadres casamançais ; un grand moment de sa vie marqué par la brillante communication de l’historien archéologue Yaya MANE. Pour rendre également à sa manière et à titre posthume un grand hommage à cette grande figure de proue l’histoire de la Casamance scoopsdeziguinchor.com vous livre à nouveau cette communication de celui qui l’a côtoyé dans le cadre de la recherche de la paix en Casamance.


Hommage de Yaya MANE (historien archéologue) au Pr ASSANE SECK
Le Professeur Assane SECK a été mon Ministre au ministère de la culture du Sénégal. Mon défunt père a été son militant au PRA-Sénégal pendant que j’étais en culottes courtes au début des années 1960. J’ai assuré le secrétariat du Comité de réflexion mis en place en 1991 sur la crise en Casamance, comité dont le Pr. Assane SECK était le Président.

A ces différents titres, et , au regard des réflexions que j’ai pu mener sur la diversité de la nation sénégalaise, le Collectif des Cadres Casamançais (CCC) a bien voulu me choisir parmi les personnes chargées de présenter une communication écrite à l’occasion de l’hommage rendu à cette grande figure sénégalaise et casamançaise que représente le Pr. Assane SECK.

Le centre d’intérêt que je voudrais retenir m’a été inspiré par la lecture de l’ouvrage du Pr. Assane SECK sur son itinéraire politique intitulé « SENEGAL. Emergence d’une démocratie moderne », ouvrage où il évoque :
D’une part, en page 259, les soupçons portés sur sa personne comme instigateur de la rébellion en Casamance
 D’autre part, en page 267, les intrigues tendant à le présenter comme un « Nordiste » rejeté par les populations de Casamance.
Ces deux statuts, paradoxaux, et injustes tous les deux, donnés au Pr. Assane SECK, pour expliquer comment ils ont pu être construits, doivent être analysés par rapport certes au poids politique en Casamance de la personnalité incriminée qui pouvait gêner certains milieux, mais aussi quelque part  à l’évolution sociologique de la Casamance qui a su absorber sans difficultés les flux migratoires anciens en conférant aux nouveaux venus une identité toute aussi casamançaise.

Mais peut-on parler d’une « identité casamançaise », par delà les ethnies qui composent la région : Diola, Mandingue, Baïnounk, Peul ou Balante et autre? Ce concept est-il opératoire pour rendre compte d’un vécu réel ? 
Assurément oui, à mon avis, et nous l’allons montrer tout à l’heure dans ce qui va suivre, car le Pr. Assane SECK est un pur produit du mécanisme par lequel se forge l’identité casamançaise. Lui, aux origines « Lébou » (ethnie de la région de Dakar), ne se voit pas autrement qu’en « Casamançais », et tout le Sénégal et ailleurs ne voit en lui qu’un Casamançais, tout SECK qu’il est. Pourquoi ?
D’abord il faut observer que l’espace casamançais, enclavé par rapport au reste du Sénégal, notamment à cause du rideau que constitue la Gambie, est cependant un espace partagé entre différentes ethnies qui y cohabitent harmonieusement. En effet, contrairement au nord-Sénégal où l’on a de grands blocs largement homogènes d’espaces ethniques Sérère, Wolof ou Pulaar, la Casamance est peuplée de groupes différents par la langue, mais qui ont exercé les uns sur les autres des influences marquées, à partir d’un substrat issu de l’ethnie Baïnounk.
De ce fait, et c’est le deuxième élément constitutif de l’identité casamançaise, le vécu de ces populations est caractérisé par un multiculturalisme très fécond et fédérateur. En effet, cette terre de diversité cultive malgré tout une grande cohésion et une parfaite harmonie entre les ethnies, entre les religions, qui cohabitent dans un respect mutuel fondé sur une profonde connaissance mutuelle. Au bout du compte la grande majorité des casamançais est bilingue voire multilingue en langues nationales, et par delà la langue, les pratiques culturelles des uns sont facilement adoptées et exercées par les autres. Ainsi très « naturellement » un Diola des Kalounayes (partie de la basse Casamance sur la rive nord dans le département de Bignona) peut être un grand danseur de balafon Balante, tout comme un Peul en Casamance peut se trouver à jouer le « ékontine » (instrument musical à corde) du Diola-kassa (aujourd’hui ce que l’on appelle le « kassa » correspond au département d’Oussouye), et un Wolof casamançais peut être amené à se vêtir en masque « kankourang » (masque mandingue chargé de veiller sur les jeunes garçons en période d’initiation) .

Il y a enfin qu’en termes de valeurs, de comportement et d’éthique, une base commune traverse toutes les ethnies présentes en Casamance, au point que l’on peut dire qu’un certain type d’homme (et de femme) a pu être façonné, qui est ancré dans le culte du travail, de l’honnêteté, de la modestie, du respect de la parole donnée, du courage, etc. Ce type de Sénégalais caractéristique du Casamançais a été très apprécié et très bien perçu, même si aujourd’hui l’évolution dans les comportements a contribué à dégrader et corrompre cette image.
Au total, toute personne qui vit dans un tel univers, dans une telle ambiance, se voit marquée par ces caractéristiques essentielles. Et c’est le cas des premières migrations de gens du « nord » venus s’établir en Casamance et qui se sont conformé et conforté dans ce moule casamançais, d’autant plus facilement que leurs épouses et mères bien souvent étaient d’origine plus locale. Le Professeur Assane SECK est issu de ces vagues.

Du village de Inor à Marsassoum, de Sédhiou à Adéane et Ziguinchor, le Pr. Assane SECK a vécu et cheminé dans ce vivier, qui en a fait plus tard un des fondateurs du Mouvement Autonome de la Casamance (MAC), qui lui a donné sa base politique essentiellement en Casamance avec le PRA-Sénégal, et qui l’a vu être porté aux responsabilités de Secrétaire général de l’union régionale UPS et PS de Casamance.

Qui peut aujourd’hui comme hier douter de la « casamancéité » du Pr. Assane SECK ?
Cependant son combat n’a pas été et n’a jamais été un combat de rébellion, jamais un combat pour une indépendance de la Casamance. Il a été un opposant très dur avec le PRA-Sénégal, il voulait toute la place de la Casamance dans le Sénégal avec le MAC, il s’est consacré, de sa posture de Ministre de la république, au développement économique et social de la Casamance.
Ses parents venaient du « nord » : il l’a assumé et l’assume, mais Assane SECK n’est pas un « Nordiste », un « Sourouwa », expression mandingue qui désigne le wolof du nord-Sénégal. Essayez de lui demander de dire comment on se fait apporter la grande cuillère en bois qui est sur le grenier, il vous répondra peut-être dans son wolof d’Adéane ceci : « diokhma sounkalang-bi ci bountoung-bi », mélange de wolof et de mandingue révélateur de ce biculturalisme dont j’ai parlé.
Le Pr. Assane SECK a joui d’une grande popularité politique en Casamance, et sa haute taille a marqué des générations de militants qui étaient prêts à tous les sacrifices pour lui. Quelle insulte que de le traiter de «Nordiste » rejeté !!! Toutes les structures pour la paix en Casamance ont fait appel à lui. Aujourd’hui encore le Collectif des Cadres Casamançais lui rend hommage, parce qu’il fait partie de nos fiertés en tant que Casamançais.

Je crois que fondamentalement la personnalité du Pr. Assane SECK nous amène à poser la problématique de l’unité nationale dans un pays comme le Sénégal où cohabitent des ethnies différentes et des modes particuliers d’expression culturelle.
En effet, cette question fondamentale est bien souvent occultée ou ignorée, sous prétexte qu’il ne faut pas perturber la cohésion nationale, qui est un acquis au Sénégal. Oui, acquis certes, mais attention, cet acquis peut être précaire ou précarisé, du fait de comportements et/ou de politiques tendant à marginaliser des groupes, surtout dans ce qui constitue les caractéristiques de leur identité profonde.
D’ailleurs la crise qui sévit depuis plus de vingt ans en Casamance est un bon révélateur à cet égard, en ce qu’une des explications à cette crise se trouve dans ce qui a pu être vécu comme un mépris culturel. Il est clair que dans une volonté d’asseoir les bases d’une Nation, le premier mouvement, la première démarche facile et commode, c’est de pousser à l’uniformisation, pour faire émerger une « identité sénégalaise », construite autour d’une langue ainsi que des comportements et des manifestations bien souvent issus d’un groupe donné, et qui pourraient fonder cette « sénégalité ».

Or, et c’est là le problème, quand on a par ailleurs des identités culturelles autres, particulières et fortes comme en Casamance, il arrive forcément un moment de résistance, qui peut aller à des heurts ou des tensions, si ces phénomènes sont mal appréhendés. Ces résistances sont encore plus énergiques, si, en termes de valeurs éthiques et morales, le modèle d’uniformisation mis en avant pêche à bien des égards.
Il importe donc de bien savoir analyser ce genre de situations. Et c’est là que peut s’offrir un autre chemin, plus difficile, mais plus exaltant et porteur, qui est d’accepter la diversité, au lieu de l’uniformisation, comme facteur d’enrichissement d’une Nation, et surtout comme élément d’une plus grande « assumation » de son identité nationale, à partir du moment où  sa propre particularité est respectée et considérée comme partie intégrante du tout national.

En fait, il s’agit de s’engager dans des politiques et des conduites plus aptes à assurer une bonne expression culturelle diversifiée dans le pays, tout en préservant cette volonté de vie commune qui doit être l’acquis à consolider. L’exemple de la Casamance de ce point de vue, mérite d’être mis en avant. En effet la Casamance en tant qu’entité est, à bien des égards, une construction coloniale, même si le royaume ancien du Kaassa englobait une grande partie du territoire. Mais à partir de là, un sentiment identitaire commun a pu être bâti par les populations habituées à cohabiter entre elles et à se connaître et apprécier en se fréquentant dans le respect mutuel. 



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