Je pense qu’on n’a pas forcément besoin d’un « moment de trop » quand on naît femme dans un pays comme le Sénégal. Je suis née et j’ai grandi ici. J’ai vécu dans ma chair le patriarcat, la misogynie et le sexisme que je combats aujourd’hui.
Très tôt, j’ai observé des rapports de pouvoir et de domination dans tout ce qui m’entourait. Quelque chose me paraissait illogique et foncièrement injuste. C’était toujours à la femme de se rabaisser ou de s’effacer. À l’adolescence, les relations entre filles et garçons me dérangeaient déjà. Tout semblait tourner autour des garçons. Ce déséquilibre me questionnait profondément.
Ensuite, j’ai eu accès à mes premières lectures féministes. J’ai aussi rencontré, notamment sur les réseaux sociaux, des femmes qui mettaient des mots sur ce que je ressentais. Cela m’a permis de comprendre que ces expériences individuelles s’inscrivaient dans un système plus large, le patriarcat.
Quand je me suis réellement penchée sur les lois sénégalaises, en particulier le Code de la famille, j’ai pris conscience de l’ampleur des inégalités. À partir de là, il devenait urgent de m’engager.
Mon engagement s’inscrit donc dans une démarche assumée. Pour moi, le féminisme est nécessairement radical, dans le sens où il s’attaque aux racines des maux qui touchent les femmes. Il doit aussi par essence, être internationaliste et anticapitaliste, en cohérence avec les valeurs que je porte. Je suis donc une révolutionnaire, qui cherche une société juste et non une activiste.
Vous avez évoqué le patriarcat. Un mot qui revient souvent au sein des organisations féministes. Comment se manifeste-t-il concrètement au Sénégal ?
Le patriarcat au Sénégal se manifeste comme un système structuré de rapports de pouvoir, qui organise la domination masculine à la fois sur le plan social, économique et juridique.
Concrètement, cela se traduit par des inégalités dans la famille, avec une autorité accordée au patriarche, mais aussi par des violences qui sont souvent minimisées ou normalisées quand elles viennent des hommes.
On le retrouve aussi dans l’espace public et professionnel, où les femmes ont moins accès aux ressources, aux opportunités ou aux postes de décision.
C’est un système global, qui influence à la fois les mentalités, les comportements et les institutions.
Vous avez récemment démissionné du FRAPP (Front pour une Révolution Anti-impérialiste Populaire et Panafricaine) . Est-ce parce que vous considérez que les mouvements de lutte populaire au Sénégal, bien que révolutionnaires, restent aveugles ou poreux aux violences spécifiques que subissent les femmes ?
Je pense que j’ai été confrontée à la même chose qu’Annette Mbaye d’Erneville décrivait. Lors des luttes pour l’indépendance, les hommes dans les cercles de gauche ont considéré qu’il fallait s’occuper d’abord de la libération du peuple et que la question des femmes viendrait plus tard. Dans beaucoup de mouvements révolutionnaires, il y a toujours des priorités qui se superposent. Et pour moi, on ne peut pas parler d’anti-impérialisme si les femmes et les enfants vivent sous un système d’oppression. On ne peut pas dénoncer une domination extérieure sans regarder les injustices à l’intérieur de notre propre société. C’est cela l’urgence pour moi.
J’ai pu développer mes idées et être soutenue par les camarades, notamment lors de la campagne Luy Jot Jot Na. Toutefois, à un moment, le cadre ne suffisait plus. J’avais besoin d’un espace plus adapté à ce combat. C’est ce qui a motivé le lancement de WaxJotna.
Je rappelle qu’en tant que féministe africaine qui tend vers la radicalité, je suis révolutionnaire, panafricaine et anti-impérialiste. Les valeurs du FRAPP résonneront toujours en moi
Vous avez récemment lancé la campagne « Wax Jotna » (Il est temps de parler). Au-delà du slogan, quel est l'objectif prioritaire de cette campagne ? S’agit-il avant tout de sensibiliser les victimes pour qu’elles sortent du silence, ou d’interpeller l’État sur son inertie ?
WaxJotna est une plateforme qui vise avant tout la libération de la parole autour des violences sexuelles et sexistes au Sénégal. Nous souhaitons permettre aux victimes de sortir du silence, car ce silence protège les agresseurs et entretient les violences.
Mais cela ne s’arrête pas là. Le gouvernement actuel a fait des promesses aux femmes, notamment une réforme du Code de la famille, ainsi que des mécanismes de protection et de prévention concernant les VBG. Nous interpelons de ce fait l’État sur ses responsabilités et lui rappelons ses engagements.
Nous considérons que les deux vont ensemble. La parole des victimes doit conduire à des changements structurels concrets. Pour le moment, nous constatons malheureusement que la réponse institutionnelle semble davantage s’inscrire dans une logique d’assistance ponctuelle que dans une véritable politique de transformation des rapports de domination.
Vous organisez des sit-ins et des mobilisations. Quel accueil recevez-vous des populations locales ? Sentez-vous une adhésion ou une méfiance vis-à-vis de votre discours ?
Il y a à la fois de l’adhésion et de la méfiance, et c’est normal.
On touche à des sujets sensibles, qui bousculent des normes sociales profondes et qui posent les sujets qui fâchent sur la table.
Ce que je constate, c’est qu’il y a surtout une soif de parler, une attente, et beaucoup de femmes qui se reconnaissent dans ce combat. Lors du sit-in, nous avons vu des jeunes femmes sénégalaises dénoncer les violences intra-familiales, les féminicides et les inégalités existantes dans les textes de lois qui s’appliquent à elles. Notre regard est posé sur ces femmes. Nous nous battons pour elles.
“La reconnaissance du féminicide comme crime autonome comme le parricide ou l’infanticide constitue une étape essentielle pour permettre au droit pénal sénégalais de saisir la spécificité des violences létales faites aux femmes”
Le lancement de cette campagne a coïncidé avec le meurtre présumé de Khady Sow. Le terme « féminicide » a été utilisé par beaucoup de mouvements féministes pour qualifier ce crime. Un mot parfois contesté au-delà du Sénégal par ceux qui préfèrent parler de « crime passionnel » ou d'homicide. Comment définissez-vous ce concept de féminicide et pourquoi est-il indispensable de nommer le meurtre d'une femme en tant que femme ?
Un féminicide n’est pas un crime passionnel. Ce n’est ni une dispute qui dégénère, ni un fait divers. Le 31 décembre 2025, suite à la mobilisation des mouvements féministes et de la société civile, le Président de la République du Sénégal l’a défini comme l’assassinat d’une femme parce qu’elle est une femme, dans un contexte de rapports de domination structurés par le genre. Le féminicide est l’expression la plus extrême de la misogynie, rendue possible par des inégalités persistantes et par l’inaction des pouvoirs publics. Les féminicides s’inscrivent dans un continuum de violences largement documenté. En Novembre 2024, l’ANSD a publié une enquête nationale de référence sur les violences faites aux femmes documentées de manière rigoureuse, à partir de données statistiques officielles. Cette enquête révèle que près d’une femme sur trois au Sénégal a subi au moins une forme de violence, physique, psychologique, sexuelle ou économique au cours des douze derniers mois.
La reconnaissance du féminicide comme crime autonome comme le parricide ou l’infanticide constitue une étape essentielle pour permettre au droit pénal sénégalais de saisir la spécificité des violences létales faites aux femmes. À ce jour, les homicides de femmes sont traités dans le cadre général du meurtre ou de l’assassinat, sans prise en compte de leur dimension genrée. Cette approche neutralise juridiquement une réalité pourtant documentée. De nombreuses femmes sont tuées dans des cadres conjugaux ou familiaux. De janvier 2025 à avril 2026 nous comptons 23 cas de féminicides médiatisés au Sénégal. L’absence de qualification spécifique du féminicide a des conséquences directes sur l’action publique. Sur le plan statistique, les féminicides ne sont pas recensés de manière fiable, les données sont fragmentées ou issues de la société civile. Sur le plan pénal, nous notons une absence de lignes directrices claires pour les magistrats et les violences antérieures sont encore trop peu prises en compte. Sur le plan préventif, les politiques publiques restent insuffisamment ciblées et les dispositifs d’alerte et de protection demeurent trop faibles.
Commentant l’affaire Khady Sow sur RFI, vous avez pointé du doigt la responsabilité de la belle-famille. Pour vous, en quoi ce cas précis illustre-t-il la faillite de la solidarité familiale traditionnelle face à la violence conjugale ?
Je le dis toujours, les féminicides ne tombent jamais du ciel. C’est un continuum de violences psychologiques, physiques (…) parfois avec la complicité de la famille. Je considère que tout silence face à une violence est une complicité, et c’est là que la question de la famille devient centrale. Dans l’affaire Khady Sow, on a clairement vu une solidarité qui visait à protéger un agresseur, voire même un meurtrier.
Et le dénouement de ce cas prouve l’importance de prendre la parole et nommer les féminicides. Depuis quelques mois, le terme de féminicide s’impose dans l’espace politique et médiatique au Sénégal. Parce que des femmes ont osé le nommer, l’ampleur du débat public a conduit à une requalification des faits en meurtre plutôt qu’en coups mortels.
Plusieurs années après l’adoption de la loi criminalisant le viol, certains dénoncent des détentions préventives prolongées d'hommes qui s'avèrent innocents. Pensez-vous que cette loi doive être ajustée, ou craignez-vous que ce débat ne serve de prétexte pour affaiblir la protection des femmes ?
Il est important d’avoir des lois fortes pour protéger les victimes. La criminalisation du viol a été une avancée majeure dans notre pays.
Les détentions préventives prolongées sont un défaut du système judiciaire. Comme pour toute loi, il faut veiller à son application, à son équilibre et au respect des garanties procédurales. Toutefois, il ne faudrait pas que ce débat devienne un prétexte pour affaiblir la protection des femmes.
Au Sénégal, nous avons criminalisé de nombreuses infractions. Le vol de bétail, par exemple. Pourtant, on ne voit pas de débat national pour remettre en cause ces textes ou pour les assouplir. Cela pose un constat simple, dès qu’il s’agit de violences faites aux femmes, la loi devient soudainement un problème à corriger.
Entre 2020 et 2024, il y a eu 1510 cas de viol dont 957 mineurs et 342 enfants. Les chiffres montrent que le phénomène est loin d’être marginal. Ces données rappellent que cette loi répond à une réalité bien concrète et persistante.
Le vrai enjeu aujourd’hui c’est de s’assurer que les victimes puissent porter plainte, être protégées et obtenir justice dans des conditions dignes. Nous restons pleinement mobilisées et vigilantes à tous les niveaux pour veiller à l’application et à la préservation de cette loi.
“Il est nécessaire de réviser l’article 300 du Code pénal afin de criminaliser tout mariage coutumier impliquant un enfant de moins de 18 ans”
Vous plaidez pour une réforme du code de la famille. Quels sont les articles du Code de la famille qui, selon vous, sont les plus urgents à abroger pour garantir une réelle autonomie aux Sénégalaises ?
Le 31 mars 2026, les organisations féministes et de la société civile ont déposé un mémorandum auprès du Ministère de la Justice pour la reconnaissance juridique du féminicide et la réforme du Code de la famille.
Le Code de la famille contient de nombreuses dispositions inégalitaires. Dans notre plaidoyer, nous avons fait le choix de prioriser celles qui sont en contradiction directe avec les engagements de l’État du Sénégal, notamment le programme présidentiel et le Protocole de Maputo ratifié en 2004.
Nous demandons d’abord l’harmonisation de l’article 111 avec l’article 6-b du Protocole de Maputo. Aujourd’hui, l’âge minimum du mariage est fixé à 16 ans pour les filles et 18 ans pour les garçons. Cette différence constitue une inégalité juridique fondée sur le sexe, alors que le Sénégal s’est engagé à garantir un âge minimum de 18 ans sans distinction.
Nous demandons également la modification de l’article 196 afin d’autoriser pleinement la recherche de paternité, ainsi que l’abrogation des articles 211, 215, 216, 217 et 218. Le cadre actuel prive les enfants dits naturels de la possibilité d’établir une filiation paternelle. C’est une discrimination grave à l’égard des femmes et des enfants.
Nous appelons aussi à la modification de l’article 277 pour instaurer une autorité parentale partagée, à l’instar du Togo, du Burkina Faso, du Bénin, de la Côte d’ivoire et de la Guinée Conakry.
Il est également nécessaire de réviser l’article 300 du Code pénal afin de criminaliser tout mariage coutumier impliquant un enfant de moins de 18 ans.
Nous militons également pour la réforme de l’article 305 du Code pénal sur l’avortement, conformément à l’article 14-2 c du Protocole de Maputo, pour autoriser l’avortement médicalisé en cas de viol ou d’inceste et simplifier la procédure prévue à l’article 35 du Code de déontologie médicale pour l’autorisation d’un avortement médicalisé en cas de danger vital.
En cas de décès d’une femme, des obstacles administratifs et juridiques entravent souvent le transfert de ses droits à pension vers ses ayants droit. Enfin, nous demandons le reversement systématique de la pension de la femme décédée à ses ayants droit.
Ces réformes sont urgentes. Les dispositions actuelles sont difficilement conciliables avec le principe constitutionnel d’égalité et avec les engagements internationaux du Sénégal, notamment la CEDAW et le Protocole de Maputo, qui imposent l’égalité juridique et la réforme des lois discriminatoires.
“Tous les hommes, y compris nos pères, tirent des avantages du patriarcat. C’est une réalité difficile à entendre, mais c’est une réalité”
L'Assemblée nationale a récemment durci les peines contre l'homosexualité. En tant que féministe, votre engament vous incline–t-il à combattre ce durcissement législatif, ou considérez-vous que ce soit un combat distinct du vôtre ?
En tant que militante féministe, ce qui m’interpelle surtout dans cette situation, c’est la capacité de nos institutions à traiter certains sujets avec rapidité et rigueur. Cela montre que, lorsqu’il y a une volonté politique, des réformes peuvent avancer vite.
Mais cela pose aussi une question essentielle : pourquoi, depuis des années, les revendications des associations féministes pour la réforme du Code de la famille, qui impacte directement la vie et les droits des femmes, restent-elles sans réponse ?
Je reste convaincue qu’aucune personne ne devrait être exposée à la violence au Sénégal.
"Les hommes sont des ordures, même nos pères". Ce slogan que vous avez porté a suscité une vague d'hostilité. Avec le recul, assumez-vous cette communication choc comme nécessaire pour créer un électrochoc, ou reconnaissez-vous qu'elle a pu masquer le fond de votre message ?
Il est important de remettre cette pancarte dans son contexte militant. Le slogan « men are trash » est né en Afrique du Sud, dans un contexte marqué par une forte vague de violences sexuelles et de féminicides.
Lors du sit-in, cette pancarte a été brandie à un moment précis où nous dénoncions les violences intra-familiales, notamment les incestes. Il s’agissait donc d’un cadre clairement militant, lié à des réalités concrètes et graves. Depuis que cette phrase a été prononcée, combien de pères ont été cités dans des affaires de viol ou d’inceste ? Le dernier cas en date est celui de Thiadiaye, où un beau-père a abusé de sa belle-fille mineure.
Waxjotna est un espace de libération de la parole. Et libérer la parole suppose de pouvoir mettre des mots sur ce que les femmes vivent au quotidien. On ne peut pas, dans ces espaces, censurer des femmes qui ont subi des violences, y compris au sein de leur propre famille, parfois de la part de leur père.
Tous les hommes, y compris nos pères, tirent des avantages du patriarcat. C’est une réalité difficile à entendre, mais c’est une réalité.
“Les oppressions et les violences que nous dénonçons ne sont pas importées. Nous les vivons au quotidien et n’avons besoin d’aucune influence extérieure pour les combattre”
On vous traite souvent, je parle des féministes sénégalaises en général, de "mauvaise musulmane" ou de "femme aliénée par l'Occident". Comment vous protégez-vous militantes face à cette violence verbale quotidienne ?
Ces attaques font partie du quotidien de beaucoup de militantes. Elles ne sont pas anodines. Elles visent à nous discréditer, nous épuiser ou même nous faire taire.
La foi est quelque chose de personnel et de très sacré. Y toucher revient à toucher à la sensibilité des personnes. Ce sont des stratégies de déstabilisation vieilles comme le monde.
De plus, comme je le disais plus haut, naître femme au Sénégal suffit pour être une féministe. Les oppressions et les violences que nous dénonçons ne sont pas importées. Nous les vivons au quotidien et n’avons besoin d’aucune influence extérieure pour les combattre.
J’invite les personnes qui nous traitent d’aliénées à faire une lecture anthropologique des sociétés africaines. Rompre avec le colon ne consiste pas à rejeter toute réflexion critique. Pour moi, c’est tout sauf de l’anticolonialisme. Le féminisme africain s’inscrit dans une démarche politique anti-impérialiste, anticapitaliste et antiraciste.
Personnellement, je me protège en restant ancrée dans le sens de mon engagement et dans les réalités que vivent les femmes. Je m’appuie aussi sur le collectif, sur la solidarité entre militantes, parce qu’on ne peut pas porter ce combat seule.
Avec le temps, on apprend à prendre de la distance. Tout ne mérite pas une réponse. L’essentiel est de rester concentrée sur le combat et de ne pas se laisser détourner de l’objectif.
Nous ne nous tairons pas, car Wax Jotna.
Entretien réalisé par Adama Ndiaye








