Dans l’intimité des foyers, la violence ne laisse pas toujours de traces visibles. Elle s’installe parfois dans les mots, dans les silences, dans la peur qui s’infiltre peu à peu dans la vie quotidienne. Au Sénégal, malgré les campagnes de sensibilisation et les lois existantes, de nombreuses femmes continuent de subir ces violences. L’ampleur du phénomène reste préoccupante. Selon des organisations féministes, plus de 17 femmes ont été tuées dans un cadre conjugal ou familial au Sénégal au cours de l’année 2025, tandis que de nombreuses autres ont subi des violences physiques, psychologiques ou économiques, souvent dans l’indifférence ou le silence.
Face à cette réalité, les professionnels de santé figurent parfois parmi les premiers témoins de ces situations. Pour le médecin Cheikh Ahmed Tidiane Samb, cofondateur de la plateforme Healthy SN, les victimes qui franchissent la porte d’un cabinet médical arrivent souvent à un moment où la souffrance est déjà profonde. « Il y a une situation où la personne vient nous voir parce qu’elle veut porter plainte. Donc elle nous demande de faire un constat de coups et blessures. Il y a la situation où la personne ne veut pas porter plainte et elle vient nous voir justement parce que mentalement, ça commence à développer des troubles », explique-t-il.
Dans ce second cas, précise-t-il, la violence a déjà laissé son empreinte sur la santé mentale. Entre anxiété, peur permanente et perte de confiance en soi, les symptômes sont nombreux. « Il y en a qui vont perdre confiance en elles. Il y en a qui vont arrêter de travailler. Il y en a qui vont commencer à s’isoler », décrit M. Samb. La peur devient alors une présence constante. « Le niveau de stress est permanent, il est là , il est élevé. La personne a peur de retourner dans le domicile conjugal parce qu’il y a une peur constante qu’on va la frapper à nouveau », poursuit-il. Progressivement, ajoute-t-il, certaines victimes modifient même leur comportement pour tenter d’éviter les violences. « Elle va finir par accepter aussi tout ce que le conjoint demande… parce qu’elle se dit que dès qu’elle refuse, ça va entraîner des coups ».
Le poids des normes sociales et de l’éducation
La féministe Diabou Bessane apporte un éclairage complémentaire sur les raisons de ce silence. Pour elle, il ne relève pas seulement d’une décision individuelle mais s’inscrit dans un système social plus large. « Ce n’est pas une seule cause, mais plutôt un système où il y a plusieurs causes qui s’enchevêtrent et qui participent à compliquer la situation », analyse-t-elle. Au cœur de ce système, poursuit-elle, l’éducation et les normes sociales jouent un rôle déterminant. « L’éducation traditionnelle laisse penser à la femme qu’elle doit tout supporter dans le cadre du ménage. C’est ce qui fait que cela dépasse une certaine forme de résilience pour qu’elle arrive à accepter même l’inacceptable ».
Ainsi, dans certains cas, les victimes elles-mêmes ne parviennent pas immédiatement à identifier ce qu’elles vivent comme une violence. « Parfois, quand des situations de violence se traduisent, elles ne sont pas capables tout de suite de décoder cette situation-là », souligne-t-elle. À cette difficulté s’ajoute également la peur du regard des autres. « Quand une personne est victime de violence, il y a souvent ce sentiment de honte. On a honte d’en parler, on ne veut pas être celle qu’on pointe du doigt », explique la féministe.
C’est en ce sens que porter plainte reste un pas difficile à franchir. Et même lorsque les victimes décident de franchir le pas de la justice, la pression sociale peut intervenir. « Quand elles vont porter plainte, il y a la pression des familles qui leur demandent de ne pas aller jusqu’au bout », poursuit Mme Bessane. Par ailleurs, la dépendance économique reste un autre facteur déterminant. Dans sa pratique, Cheikh Ahmed Tidiane Samb constate que beaucoup de femmes se sentent prisonnières de leur situation. « Beaucoup de victimes vont te dire qu’elles ne peuvent pas quitter leurs maris sinon elles n’auront nulle part où aller », confie-t-il. Autrement dit, sans revenus, sans logement et parfois sans soutien familial, certaines préfèrent rester dans un environnement violent plutôt que d’affronter l’incertitude.
« 25 à 50 % des enfants vont soit reproduire cette violence, soit la subir »
Au-delà du couple, les conséquences de ces violences touchent également les enfants qui en sont témoins. Sur ce point, les deux intervenants s’accordent à souligner la gravité de l’impact. Selon Cheikh Ahmed Tidiane Samb, les conséquences peuvent même se prolonger sur plusieurs générations. « Des enfants qui vivent des violences conjugales à domicile, en général, 25 à 50 % vont soit reproduire cette violence, soit la subir ».
Cette reproduction s’explique notamment par une forme de normalisation de la violence, explique le médecin. « Si une fille a vu que sa mère a été frappée et qu’elle est restée malgré ça, si demain elle subit ces coups-là , elle peut peut-être accepter ça ». Les garçons peuvent eux aussi intégrer ces schémas. « Si un garçon a vu que sa mère restait malgré les violences, peut-être que lui, il va se dire que c’est ça le mariage », ajoute-t-il. Par ailleurs, les enfants portent également des blessures invisibles. « Il y a ce traumatisme-là qui reste ancré dans la tête de l’enfant et ça peut impacter dans ses études, dans son avenir », avertit-il.
Une prise en charge encore insuffisante
Face à ces réalités, la question de la prise en charge devient centrale. Pour le Dr Samb, l’accès aux soins psychologiques demeure encore trop limité. « Le principal problème, ce sont les moyens », souligne-t-il. Le soutien psychologique, pourtant essentiel pour se reconstruire, reste difficilement accessible pour des femmes souvent sans ressources. « Le fait de consulter, ça a un coût », rappelle-t-il, plaidant pour la création de structures publiques capables d’accompagner les victimes sur le long terme. « Il faudrait au moins qu’il y ait un centre dédié à ces personnes victimes de violences, juste pour l’aide psychologique ».
Toutefois, pour Diabou Bessane, la réponse doit aller au-delà du cadre médical et judiciaire. Elle insiste sur la nécessité d’une mobilisation plus large de la société. « La prise en charge ne peut être qu’holistique… Il faudra que chaque composante de la société soit sensibilisée et se sente concernée », estime-t-elle.
Dans cette perspective, des organisations travaillent depuis plusieurs années à créer des espaces sécurisés pour les victimes et à les accompagner dans leurs démarches. Mais pour briser réellement le cycle de la violence, le combat contre le silence reste à mener. « Il faut pousser la sensibilisation au maximum pour que ces victimes sachent qu’elles peuvent être accompagnées », insiste la militante. Car derrière chaque silence se cache souvent une histoire de peur, de honte ou de dépendance. Et derrière chaque histoire, la possibilité, encore fragile, d’une reconstruction.







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