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Sonko éjecté, Al Aminou positionné, impact sur les discussions Etat - FMI…: Dr Serigne Moussa Dia expose les grands enjeux (Économiste)


Rédigé le Mercredi 3 Juin 2026 à 13:34 | Lu 66 fois | 0 commentaire(s)




Ces derniers jours, des lignes ont bougé dans l’architecture institutionnelle du pays. Ousmane Sonko, limogé de la primature, a migré au perchoir de l’Assemblée nationale. Il est remplacé par Al Aminou Lô, ancien Directeur national de la Bceao pour le Sénégal. Des changements en pleine tempête budgétaire, durant laquelle l’Etat du Sénégal est en négociations difficiles avec le FMI pour un nouveau programme. Quelles conséquences pourraient-ils engendrer ? Économiste et enseignant chercheur au Laboratoire Interdisciplinaire de recherches en Sciences sociales de l’Uadb, Dr Serigne Moussa DIA livre, dans cet entretien accordé à Seneweb, une analyse claire des grands enjeux.

Quels pourraient être les signaux lancés ou perçus, au niveau des bailleurs comme le FMI, à travers ce limogeage ?

Le FMI ne pleure pas Sonko. Mais il ne célèbre pas non plus. Il calcule. Et ses calculs sont inquiétants. Le limogeage de Ousmane Sonko envoie trois signaux contradictoires aux bailleurs, et notamment au FMI. Trois niveaux de lecture, trois interprétations, aucune certitude. C'est cela, l'incertitude stratégique.

Signal 1 — L'obstacle idéologique s'effondre. Sonko était l'obstacle principal. Dans mon interview au Soleil de novembre 2025, j'avais analysé son refus de restructuration. Il qualifiait la restructuration d' «humiliation pour notre peuple». Il bloquait tout programme d'ajustement structurel. Son éviction ouvre une fenêtre de négociation que le FMI attendait depuis des mois. Le président Faye avait déjà reçu une délégation du FMI en novembre 2025. Les fondations d'un accord existent. Théoriquement, tout est prêt.

Signal 2 - L'instabilité politique inquiète : Mais le FMI ne négocie pas avec un homme seul. Il négocie avec un État. Et l'État sénégalais vient de perdre sa tête politique en pleine crise. Le limogeage de Sonko s'accompagne d'une crise majeure au sein du Pastef, qui détient 130 députés sur 165. Le FMI sait une chose : sans majorité parlementaire stable, aucune réforme structurelle ne passera. Réduction des exonérations fiscales (7 à 8% du PIB) ? Ça passe par l'Assemblée. Assainissement des finances publiques ? Ça passe par l'Assemblée. Sénégal 2050 ? Ça passe par l'Assemblée. Sans Pastef, rien ne passe. Avec un Pastef en rébellion, tout est bloqué. Le FMI le sait. Et il attend.

Signal 3 — La nomination d'Al Amine Lo rassure techniquement. L'arrivée d'un ancien DG de la BCEAO à la Primature change la donne. Pour le FMI, c'est un interlocuteur crédible, connu, prévisible. Edward Gemayel, chef de mission du Fonds, l'avait rencontré en août 2025. La nomination envoie un signal technique fort : le Sénégal choisit la stabilité monétaire et la discipline financière. Mais ce signal est conditionnel. Si le Pastef bloque les réformes, si Sonko dénonce la nomination comme une trahison, si la rue proteste, les marchés sanctionneront à nouveau. La confiance est fragile. Elle se gagne en jours. Elle se perd en heures.


Sonko n'étant plus à la primature, les négociations avec le FMI pourraient-elles aller plus vite ?

Théoriquement oui. Pratiquement, c'est le contraire qui risque de se produire. Et c'est là tout le paradoxe. Théoriquement, l'éviction de Sonko élimine l'obstacle idéologique principal. Le président Faye dispose d'une marge de manœuvre accrue. Les fondations d'un accord existent depuis octobre-novembre 2025. Et surtout, la nomination d'Al Aminou Lo change radicalement la donne. C'est un ancien DG de la BCEAO, un homme qui parle le langage du FMI, qui connaît les mécanismes de la dette, qui maîtrise les statistiques monétaires. Pour le Fonds, c'est un interlocuteur connu et prévisible. Les négociations peuvent enfin accélérer.

Mais pratiquement, trois facteurs limitants rendent l'accélération incertaine, voire risquée.

 

Lesquels ?

Facteur 1 — Le vide institutionnel. Le FMI négocie avec un gouvernement, pas avec un président seul. Or, entre le limogeage de Sonko le 22 mai et la nomination d'Al Aminou Lo le 25 mai, le Sénégal a vécu trois jours de vide politique absolu. Trois jours où rien n'a avancé. Trois jours où les marchés ont tremblé. Trois jours où les créanciers ont calculé leurs pertes. Le temps presse, et chaque jour de retard coûte des milliards en prime de risque.

Facteur 2 - Le blocage parlementaire. Et c'est là que mon hypothèse de blocage institutionnel devient réalité. Le Pastef détient 130 députés sur 165. Si le parti, sous la direction de Sonko depuis sa démission, décide d'opposer une obstruction systématique au nouveau gouvernement - motions de censure, rejet des lois de finances, blocage des réformes fiscales, alors le FMI n'aura aucune garantie que les engagements de l'exécutif seront traduits en actes législatifs. Le FMI exige deux piliers : assainissement des finances publiques et Sénégal 2050. Ces deux piliers nécessitent des lois, des décrets, des réformes administratives. Sans majorité parlementaire stable, le FMI ne signera pas. Ou il signera un accord symbolique, sans décaissement effectif. Un accord de façade.

Facteur 3 — La méfiance des marchés. Même avec un accord FMI, les investisseurs resteront prudents tant que la stabilité politique ne sera pas rétablie. Dans mon analyse de Seneweb de février 2026, j'avais montré que les fonds levés sur le marché régional (1000 milliards FCFA en six semaines) n'avaient résolu que le problème de liquidité immédiat, pas le problème structurel. Un accord FMI sans stabilité politique ne rassurera pas durablement les marchés. La nomination d'Al Amine Lo rassure techniquement, mais elle ne rassure pas politiquement. Tant que Sonko et le Pastef n'ont pas avalé la pilule, l'incertitude demeure.


Ce limogeage pourrait-il précipiter le pays vers la restructuration de sa dette ?

Non. Mais il crée une fenêtre de décision critique. Une fenêtre qui se referme. Et derrière, c'est le précipice. Pour comprendre, il faut revenir aux fondamentaux que j'avais analysés dans Le Soleil en novembre 2025. Le Sénégal fait face à un dilemme existentiel : restructurer maintenant, avec tous les coûts à long terme (fermeture des marchés pendant 3 à 5 ans, prime de risque élevée, marque au fer rouge), ou attendre 2 à 3 ans en comptant sur la croissance pétrolière et la discipline budgétaire.

Le pari du pétrole, l'atout sénégalais : Les revenus pétroliers du champ de Sangomar, estimés entre 1128 et 1692 milliards de FCFA annuels à partir de 2026-2027, changent l'équation. Dans mon analyse du Soleil, j'avais défendu cette option : 30 à 40% en fonds souverain, 40% en remboursement de dette, 20 à 30% en investissements publics. En quatre ou cinq ans, le ratio dette/PIB peut passer de 132% à 80-90%. Sans restructuration formelle. Sans humiliation. Avec Al Amine Lo à la Primature, cet atout peut enfin être structuré. Il connaît les mécanismes de titrisation. Il peut structurer des obligations adossées au pétrole. Il peut négocier avec les investisseurs du Golfe.

Le limogeage de Sonko ne change pas l'arithmétique de la dette. Il change la configuration politique. Et c'est là que le danger se cacheSi le blocage institutionnel que j'anticipe se matérialise, si le Pastef parlementaire bloque les réformes fiscales et les réductions de dépenses, alors le scénario pétrolière + discipline devient irréalisable. Sans discipline budgétaire réelle, pas cosmétique, les revenus pétroliers ne suffiront pas. Et le Sénégal se retrouvera contraint de restructurer, non pas par choix stratégique, mais par défaut désordonné. La nomination d'Al Aminou Lo ouvre une voie. Mais cette voie est étroite. Et elle passe par l'Assemblée nationale.


À ce niveau, que conseillez-vous : restructurer ou ne pas restructurer ?

Ma réponse est la même depuis novembre 2025. Mais aujourd'hui, avec Al Aminou Lo à la Primature, elle s'impose avec une urgence désespérée. Ne pas restructurer formellement. Mais engager immédiatement un reprofilage préventif et transparent, assorti d'un accord-cadre avec le FMI sans ajustement structurel drastique. Cette recommandation s'appuie sur cinq piliers que j'avais identifiés dans mes analyses antérieures. Mais aujourd'hui, avec Al Amine Lo, ils deviennent réalisables.

Pilier 1 — Le reprofilage négocié (pas de 'haircut'). Renégocier les maturités des Euro-obligations et prêts commerciaux sans réduction du principal. Allonger les échéances, négocier des périodes de grâce. Dans mon analyse Seneweb de février 2026, j'avais souligné que le rachat des obligations à escompte sur le marché secondaire (aujourd'hui à 75 centimes) constitue une réduction de dette avec valeur actuelle positive. C'est une restructuration de fait, sans en avoir le nom. Al Aminou Lo, ancien DG de la BCEAO, connaît ces mécanismes. Il peut les négocier.

Pilier 2 — L'accord-cadre FMI (sans austérité classique). Négocier un programme de validation macroéconomique aligné sur la Vision 2050. Pas de restrictions budgétaires drastiques, pas de privatisations forcées, pas de hausse d'impôts procycliques. Dans un régime de change fixe (UEMOA), l'austérité classique aggraverait la contraction économique sans possibilité de dévaluation compensatrice. Le FMI le sait. Al Aminou Lo peut lui faire comprendre que le Sénégal n'est pas le Ghana.

Pilier 3 — Les obligations adossées au pétrole. Le Sénégal possède un atout unique que ni le Ghana ni la Zambie n'avaient : des revenus pétroliers et gaziers croissants. Des obligations souveraines adossées à une portion des futures redevances pétrolières attireraient des investisseurs du Golfe ou d'Asie. Un tel instrument pourrait lever 500 à 800 milliards de FCFA. C'est l'atout différenciant. Al Aminou Lo, en tant qu'ancien Directeur national de la BCEAO et architecte du Sénégal 2050, peut structurer cet instrument. Il faut l'utiliser maintenant.

Pilier 4 — Transparence totale et fonds souverain. Publier l'intégralité des rapports d'audit (Forvis Mazars, juin 2025). Établir un plan de gestion conforme aux recommandations de la Cour des comptes. Créer un fonds souverain discipliné : 30-40% des revenus pétroliers en fonds souverain, 40% en remboursement de dette, 20-30% en investissements publics. La dette cachée (déficit réel de 12,3% contre 4,9% officiel) est le fruit d'une opacité criminelle. Il faut en finir.

Pilier 5 — Distinguer dette centrale et dette des entreprises publiques. Éviter que les garanties souveraines ne contaminent l'ensemble du bilan. La dette cachée a montré les dégâts d'une opacité totale. Il faut encadrer strictement les nouvelles garanties. Chaque garantie doit être votée par l'Assemblée, publiée, auditée. Al Aminou Lo, en tant qu'ancien Directeur national de la BCEAO, connaît les mécanismes de consolidation des statistiques monétaires. Il peut mettre en place ce cadre.


Quelles devraient être, selon vous, les missions prioritaires du prochain gouvernement en cette période très tendue sur le plan financier et économique ?

Quatre phases. Quinze jours pour la première. Après, c'est trop tard. Le Sénégal basculera dans une crise systémique. Et avec Al Aminou Lo, désormais nommé, le compte à rebours est lancé.

Phase 1 — Stabilisation politique (0-15 jours). Nommer un Premier ministre de consensus. Techniquement crédible. Politiquement acceptable par le Pastef. C'est la quadrature du cercle, mais c'est l'impératif numéro un. Avec Al Amine Lo, la première condition est remplie : il est techniquement crédible. Mais la deuxième, politiquement acceptable par le Pastef, demeure incertaine. Il faut donc reconstituer un gouvernement d'union nationale ou de large coalition pour éviter le blocage législatif. Sans coalition, toute réforme fiscale sera rejetée. Le blocage institutionnel deviendra réalité. Il faut aussi engager un dialogue transparent avec les partenaires sociaux, les créanciers et le FMI. Le silence institutionnel actuel alimente la panique des marches.

Phase 2 — Gestion de crise de la dette (0-90 jours). Finaliser l'accord-cadre avec le FMI. La fenêtre de confiance créée par le paiement de mars se referme. Il faut agir avant qu'elle ne se ferme définitivement. Avec Al Aminou Lo, cette finalisation est enfin possible. Il connait Edward Gemayel. Il connait les exigences du Fonds. Il peut négocier. Convertir les bons de trésorerie à court terme (3-12 mois) en obligations a 3-5 ans sur le marché UEMOA. La BOAD peut garantir partiellement. Transformer la pyramide de risques en structure soutenable. Lancer les obligations adossées au pétrole. C'est l'atout différenciant. Al Aminou Lo peut le structurer. Il faut l'utiliser maintenant, avant que les marches ne se referment complètement. Procéder au rachat sélectif des Eurobonds a escompte sur le marché secondaire. C'est une restructuration de fait, positive en valeur actuelle.

Phase 3 — Réformes structurelles (3-12 mois). Supprimer les exonérations fiscales aberrantes (7-8% du PIB). C'est la condition sine qua non du FMI. Mais il faut protéger les secteurs productifs. Fusionner les directions et agences publiques. Réduire les dépenses de fonctionnement de l'État central. Établir un cadre transparent de gestion des revenus du gaz/pétrole. Fonds de stabilisation souverain. Gouvernance indépendante. Audit public. Encadrer strictement les garanties souveraines. La dette cachée (déficit réel de 12,3% contre 4,9% officiel) est le fruit d'une opacité criminelle. Plus jamais.

Phase 4 — Relance de la croissance endogène. Préserver l'investissement public productif. Infrastructures, énergie, numérique. L'austérité brutale tuerait la croissance. Relancer l'investissement prive. Réforme du climat des affaires. Mais attention au crowding-out : quand le Trésor lève 1 000 milliards en six semaines sur le marché régional, il vole les ressources aux PME. Maintenir les subventions sociales ciblées. Avec 40% des recettes fiscales absorbées par la dette, les fonds pour l'éducation, la sante et les transferts sont déjà réduits. Toute coupure supplémentaire serait socialement explosive.


Comment jugez-vous l'action de Sonko à la tête du gouvernement durant ces deux années ?

Un héritier d'une situation économique catastrophique qui a tenu bon malgré tout. Un gestionnaire de crise, pas un gestionnaire de confort. Voilà le verdict révisé.

Il faut d'abord rappeler le contexte dans lequel Ousmane Sonko est arrivé à la Primature. Il a hérité d'une situation économique lamentable, avec des ratios macroéconomiques catastrophiques. La dette cachée, révélée par les audits Forvis Mazars et la Cour des comptes, montrait un déficit réel de 12,3% du PIB contre 4,9% officiellement affiché. Les finances publiques étaient en déliquescence. Les créanciers internationaux étaient aux aguets. Et le contexte international n'arrangeait rien : la guerre entre l'Iran, les États-Unis et Israël a créé une tension géopolitique majeure, avec des chocs sur les cours du pétrole, des disruptions sur les chaînes d'approvisionnement, et une prime de risque qui s'est envolée sur les marchés émergents. Malgré tout cela, le Sénégal est resté debout.

Ce qu'il a réalisé, dans un contexte extrêmement défavorable: Premièrement, la transparence et l'audit. Sonko a hérité d'une dette 'abyssale' dissimulée par l'ancien régime. Il a initié les audits Forvis Mazars qui ont établi une cartographie claire de l'endettement. La Cour des comptes a révélé un déficit réel de 12,3% du PIB contre 4,9% officiel. C'est un acte de courage politique inédit. Deuxièmement, le Plan de redressement économique et social (PRES). Élaboré et salué par le FMI comme un cadre macroéconomique cohérent, ce plan a structuré la réponse à la crise. Troisièmement, l'augmentation de l'assiette fiscale et la réduction des dépenses de luxe. Sonko a su mettre en place une stratégie de consolidation budgétaire qui, malgré la pression sociale et les bailleurs de fonds, lui a permis de tenir jusqu'à présent. Quatrièmement, l'innovation financière. Les sukuk (405 milliards FCFA levés, trois fois l'objectif) et les obligations vertes ont montré que le Sénégal pouvait diversifier ses sources de financement sans se soumettre aux conditionnalités drastiques du FMI. Cinquièmement, la mobilisation populaire. Il a préservé une certaine dignité souveraine face aux créanciers, refusant la restructuration comme une 'humiliation pour notre peuple'. Dans un contexte où le Ghana et la Zambie ont cédé à l'austérité, le Sénégal a tenu tête.

Ce qu'il a moins bien réussi, ou ce qui lui a échappé : L'obstruction aux négociations avec le FMI a certainement été contre-productive. En bloquant tout dialogue avec le Fonds, Sonko a privé le Sénégal d'un parapluie financier qui aurait pu rassurer les marchés. Mais il faut comprendre sa logique : il craignait que l'accord FMI ne dégénère en programme d'ajustement structurel classique, avec des coupes budgétaires brutales, des privatisations forcées, et une austérité sociale. Dans un régime de change fixe (UEMOA), cette austérité aurait été procyclique et dévastatrice. Son calcul était politique : mieux vaut une crise de liquidité gérée en souveraineté qu'une crise sociale imposée de l'extérieur. Ce calcul n'était pas absurde. Il était risqué. Et il l'a été jusqu'au bout. La dégradation des relations internationales, avec ses déclarations sur la “tyrannie de l'Occident”, a alimenté la défiance des investisseurs. Les obligations sénégalaises se sont effondrées à 78 centimes, avec des rendements au-delà de 16%. Mais cette dégradation était aussi le résultat d'une panique de marché irrationnelle, pas seulement de la rhétorique de Sonko. Le conflit institutionnel avec le président Faye a paralysé la décision politique et économique. C'est un point de fragilité majeur. Et le déficit de financement structurel en 2025, moins de 3 000 milliards levés sur 5 715 prévus, a contraint le gouvernement à des bons de trésorerie à court terme, créant un risque de roulement.

Sera-t-il facile de lui succéder ?

Non. Et c'est précisément là que mon hypothèse de blocage institutionnel devient le cauchemar du Sénégal. Mais avec Al Aminou Lô, la donne change. Pas complètement. Mais suffisamment pour ouvrir une fenêtre.

Le prochain Premier ministre devait satisfaire trois conditions contradictoires. Trois. Et elles s'excluaient mutuellement. C'était la quadrature du cercle. C'est pourquoi la nomination tardait. C'est pourquoi le vide institutionnel s'éternisait. C'est pourquoi le Sénégal perdait du temps qu'il n'avait pas.

Condition 1 — Acceptable pour le Président. Résolue. Al Amine Lo est un homme de la présidence. Ministre d'État depuis avril 2025, architecte du Sénégal 2050, il partage la vision pragmatique du chef de l'État sur la gestion de la dette et les négociations avec le FMI. Il n'est pas un rival politique. Il n'est pas un prétendant au trône. C'est un exécutant. Exactement ce que Pr Diomaye cherchait après le clash avec Sonko.

Condition 2 — Crédible pour le FMI et les marchés. Résolue. C'est un coup de maître. Le FMI n'a pas besoin de vérifier les références d'Al Amine Lo. Il les connaît. Directeur national de la BCEAO, Secrétaire général du Gouvernement, ministre du Sénégal 2050. C'est un profil technocrate avec une expérience avérée en gestion de crise financière. Les marchés le percevront comme un signal de stabilité. Les eurobonds, qui s'effondraient à 78 centimes, pourraient rebondir. Les spreads pourraient se réduire. Pour la première fois depuis des mois, le Sénégal envoie un signal de crédibilité technique. Pas un signal politique. Pas un signal idéologique. Un signal technique. Et en finance, la technique rassure plus que la rhétorique.

Condition 3 — Acceptable pour le Pastef. Et c'est là que le danger demeure. Al Amine Lo n'est pas un homme de Pastef. Il n'a pas fait campagne avec Sonko. Il n'a pas été élu sur la même promesse de rupture. Il est perçu comme un homme du système, un technocrate de la BCEAO, un défenseur du Franc CFA. Pour la base pastéfienne, c'est un choix qui sent la trahison. Sonko reste leader du Pastef et candidat unique à la présidence du parti lors du congrès en cours. Il détient toujours la légitimité politique. Les 130 députés pastéfiens n'ont pas été consultés sur cette nomination. Ils pourraient percevoir Al Amine Lo comme un parachuté imposé par le palais.

Le risque n'est plus un blocage institutionnel entre exécutif et législatif sur les réformes. Le risque est un blocage politique entre la présidence et sa propre majorité parlementaire. Si Sonko décide de mener la fronde depuis l'Assemblée, si les députés pastéfiens refusent de voter les réformes structurelles, alors le blocage institutionnel que j'anticipais devient réalité. Mais avec une différence majeure : ce n'est plus l'exécutif contre le législatif. C'est le président contre son propre parti. C'est Faye contre Sonko. C'est la technocratie contre la révolution. Et cette guerre civile politique, si elle éclate, paralysera l'État bien plus sûrement que n'importe quelle motion de censure.

L'héritage économique est un défi majeur6 000 milliards FCFA de besoins de refinancement par an avec des marchés internationaux fermés. Dette à 132% du PIB avec des notes souveraines dégradées (B+ par Fitch, B2 par Moody's). Mur d'échéances en 2028 : 14 870 milliards FCFA avec des marges budgétaires épuisées. Dette régionale à court terme : 1 000 milliards FCFA en bons de trésorerie (3-12 mois) à renouveler ou rembourser d'ici fin 2026. Al Aminou Lô hérite de tout cela. Et il n'a que quelques semaines pour agir.


Votre conclusion ?

Le limogeage de Ousmane Sonko est un événement politique majeur qui ouvre une fenêtre d'opportunité. Mais cette fenêtre se referme rapidement. Très rapidement. Le Sénégal dispose de quelques semaines pour agir. Pas de quelques mois. De quelques semaines.

Avec la nomination d'Al Aminou Lô, la quadrature du cercle est résolue à deux tiers. Le risque majeur n'est plus institutionnel, exécutif contre législatif, mais politique : la fracture de la majorité Pastef. Si Sonko accepte de jouer le jeu de l'ombre, si les députés votent les réformes, le Sénégal évite le précipice. Sinon, le blocage institutionnel que j'avais anticipé deviendra réalité, et le pays basculera dans une crise sans précédent.

Ma recommandation reste inchangée : reprofilage préventif, accord-cadre FMI, obligations adossées au pétrole, transparence totale. Avec Al Amine Lo à la Primature, cette recommandation a enfin une chance d'être entendue. Le technocrate est en place. La politique doit suivre. Sinon, le précipice.

Propos recueillis par Youssouf SANE



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