L’arrivée annoncée de Starlink sur le marché sénégalais ravive un débat stratégique majeur : celui de la place des constellations satellitaires dans des économies où les télécommunications constituent à la fois un levier de développement et un secteur régulé, structurant et fiscalisé. Derrière la promesse d’un accès universel à Internet haut débit, se posent des questions plus profondes de concurrence, de souveraineté numérique et d’équité réglementaire.
Source : https://www.lejecos.com/STARLINK-AU-SENEGAL-Une-di...

Si on prend le verre à moitié plein, l’arrivée de Starlink est en soi une révolution pour l’accès à Internet. Sur le plan technique, Starlink offre une couverture quasi intégrale du territoire sénégalais grâce à sa constellation de satellites en orbite basse. Pour les populations rurales ou isolées (où 24 % des localités ne disposeraient d’aucun réseau mobile), la solution peut théoriquement combler des lacunes persistantes.
Sur le terrain, les besoins sont indéniables. Près de 24 % des localités sénégalaises restent insuffisamment couvertes par les réseaux mobiles, principalement en zones rurales. Malgré les investissements cumulés des opérateurs — estimés à plus de 1 000 milliards FCFA sur la dernière décennie — certaines zones demeurent économiquement peu rentables.
Starlink promet une couverture nationale quasi immédiate, avec des débits annoncés pouvant dépasser 150 à 200 Mbps, là où la 4G rurale peine parfois à atteindre 10 Mbps.
Mais cette performance a un coût.
Au Sénégal, l’abonnement mensuel oscillerait entre 22 000 et 30 000 F CFA (38–52 dollars), avec des équipements vendus entre 117 000 et 146 000 F CFA. Ces tarifs peuvent être compétitifs pour certains segments, mais restent nettement au-dessus de l’offre mobile de base pour les ménages à faibles revenus, surtout dans un environnement où l’accès mobile reste la norme.
À titre de comparaison, le revenu mensuel moyen au Sénégal est inférieur à 150 000 FCFA, et le panier Internet mobile de base coûte entre 3 000 et 5 000 FCFA.
Starlink n’est pas un produit de masse, mais un produit haut de gamme, réservé à des segments solvables.
Des segments vraiment différents ?
L’un des principaux arguments avancés par les partisans de Starlink et même l’Etat, consiste à affirmer que le service satellitaire ne serait pas en concurrence directe avec les opérateurs télécoms traditionnels. Selon cette lecture, Starlink adresserait prioritairement les zones rurales, enclavées ou difficilement couvertes par les réseaux terrestres, là où la fibre optique et la 4G/5G peinent à s’imposer.
Cet argument n’est pas entièrement infondé. D’un point de vue technologique, le satellite ne repose pas sur les mêmes infrastructures que les réseaux terrestres. Et d’un point de vue géographique, l’offre Starlink peut effectivement combler des zones blanches ou mal desservies.
Sauf que, si l’on prend le verre dans son autre moitié, cette analyse devient fragile dès lors que l’on raisonne en termes de marché plutôt qu’en termes de technologie.
Starlink ne vend pas une technologie, il vend un service substituable : l’accès à Internet haut débit. Or, c’est sur ce terrain que le débat sur les “segments différents” devient fragile.
Dans les télécoms, moins de 20 % des clients génèrent plus de 60 % des revenus, notamment : entreprises, ONG, administrations, projets industriels, clientèle résidentielle premium. Le marché des segments à valeur élevée n’est pas isolé du reste de l’économie : les haut revenus, PME et usages intensifs constituent une part structurante des revenus des opérateurs classiques. Les opérateurs traditionnels utilisent ces revenus pour financer l’extension des réseaux, maintenir des tarifs accessibles, couvrir les zones non rentables.
Si Starlink capte ce segment, les opérateurs locaux (déjà soumis à des obligations fiscales, sociales et de couverture universelle) pourraient perdre un segment stratégique de revenu sans compensation, rompant ainsi mécaniquement l’équilibre économique.
Ce n’est pas une concurrence technologique ; c’est une concurrence sur les flux de trésorerie à forte marge. La concurrence n’a pas besoin d’être parfaite pour avoir un impact significatif sur les revenus des opérateurs nationaux.
Starlink, à l’inverse des opérateurs locaux, facture un service transfrontalier, rapatrie l’essentiel de la valeur hors du pays, crée peu d’emplois locaux directs, et n’investit pas dans des infrastructures nationales physiques. À long terme, cela pose une question simple : Qui finance la connectivité du pays si les revenus premium sont externalisés ?
Dans un pays comme le Sénégal où les télécoms constituent une infrastructure critique, cette asymétrie poserait un problème non seulement économique, mais aussi stratégique.
Autrement dit, même si Starlink n’est pas positionné sur le marché de masse des télécoms mobiles, il cible des segments à forte valeur ajoutée, précisément ceux qui contribuent le plus aux revenus des opérateurs locaux.
Qui capte la valeur ?
L’arrivée annoncée de Starlink au Sénégal intervient dans un marché télécom déjà mature, mais sous pression. Le pays affiche un taux de pénétration Internet d’environ 60 %, essentiellement porté par le mobile, dans un contexte où plus de 90 % des connexions Internet passent par les réseaux des opérateurs télécoms traditionnels.
À fin 2025, le marché est dominé par Orange/Sonatel (environ 63 % de parts de marché Internet), suivi de Free (près de 23 %), Expresso et d’opérateurs de niche. Un secteur qui représente plus de 6 % du PIB, génère des centaines de milliards de FCFA de chiffre d’affaires annuel et constitue l’un des premiers contributeurs fiscaux hors hydrocarbures.
C’est dans cet écosystème structuré que s’insère aujourd’hui un acteur satellitaire global.
Par ailleurs, le modèle économique de Starlink repose sur une forte centralisation de la valeur : facturation en devises, faible ancrage local, création limitée d’emplois directs. À l’inverse, les opérateurs nationaux investissent localement, emploient, forment et contribuent au tissu économique. D’où le risque d’extraction de valeur sans redistribution locale.
La dynamique n’est pas propre au Sénégal. Starlink poursuit une expansion agressive en Afrique, avec des services déjà actifs dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest comme le Bénin, le Ghana et le Nigeria, et une poussée vers d’autres marchés planifiés pour 2026.
Cette pression externe pousse les opérateurs traditionnels à réagir : Orange, par exemple, a lancé des services d’Internet par satellite en partenariat avec Eutelsat, y compris au Sénégal, en décembre 2024 afin de conserver sa base clientèle et répondre à la demande dans les zones mal desservies.
L’épisode de 2023 : un rappel à l’ordre juridique
C’est dans ce contexte qu’il faut relire l’épisode de 2023 (lorsque des distributeurs de terminaux ont été arrêtés pour avoir commercialisé Starlink sans autorisation, en vertu du cadre réglementaire sénégalais), souvent présenté à tort comme une hostilité du régulateur à l’innovation. En réalité, l’intervention des autorités sénégalaises reposait sur un fondement juridique clair : la fourniture d’accès à Internet est une activité réglementée, soumise à autorisation préalable.
La commercialisation ou la mise à disposition de services Starlink sans licence constituait donc une infraction au Code des communications électroniques. L’action de l’ARTP ne portait ni sur la technologie satellitaire en tant que telle, ni sur sa pertinence pour le développement, mais sur le respect du cadre légal.
Ce précédent envoie un signal important : au Sénégal, l’innovation ne dispense pas du droit. Et aucune puissance technologique, aussi globale soit-elle, ne peut s’exonérer des règles nationales.
Souveraineté numérique
Au-delà de la concurrence, l’arrivée de Starlink soulève une question plus sensible encore : celle de la souveraineté numérique. C’est l’un des risques les plus sérieux de l’arrivée de Starlink.
Aujourd’hui, plus de 95 % du trafic Internet sénégalais transite par des infrastructures contrôlées localement ou régionalement, les opérateurs sont soumis à des obligations de localisation et de coopération avec les autorités.
Les flux de données transitant par une infrastructure satellitaire contrôlée par une entreprise étrangère, échappent en grande partie au contrôle territorial. Les données, les métadonnées et les communications critiques sont soumises à des juridictions étrangères, avec des implications potentielles en matière de sécurité, de protection des données et de continuité de service.
Starlink est contrôlé par SpaceX, une entreprise américaine soumise au droit américain, aux lois extraterritoriales (Cloud Act, sanctions, injonctions). Les données transitent hors du territoire sénégalais faisant perdre à l’État une partie de sa capacité de contrôle stratégique, ce qui crée une vulnérabilité en cas de tensions géopolitiques ou décisions unilatérales
Pour un État, confier l’infrastructure critique de connectivité à un acteur étranger non souverain est un risque stratégique.
Pour préserver la souveraineté numérique, il est donc essentiel que le cadre d’octroi de licences soit clair et contraignant ; que les obligations fiscales et de couverture soient équivalentes à celles des opérateurs locaux ; que la protection des données soit intégrée à l’autorisation d’exploitation.
Innover sans déséquilibrer
Faut-il pour autant fermer la porte à Starlink ? La réponse est non. Mais l’ouverture ne peut se faire sans conditions. L’enjeu pour le Sénégal n’est pas de choisir entre innovation et régulation, mais de les articuler intelligemment. Une intégration réussie de Starlink suppose une licence claire et transparente, des obligations fiscales équivalentes, une contribution au service universel, des exigences en matière de souveraineté et de sécurité des données, et, idéalement, des partenariats avec l’écosystème local.
Sans cela, l’innovation risque de se transformer en déséquilibre structurel, affaiblissant un secteur déjà sous pression.
Concrètement, les risques sont relatifs à l’érosion des revenus data des opérateurs télécoms, l’affaiblissement de leur capacité d’investissement, la remise en cause des modèles de financement de la couverture nationale.
À terme, cela peut ralentir le déploiement de la fibre et de la 5G, fragiliser les opérateurs les plus endettés et créer une dépendance accrue à un acteur étranger.
L’innovation satellitaire peut être un levier utile pour les zones blanches, pour des usages spécifiques, pour renforcer la résilience du réseau national. Mais sans équité fiscale, obligations de service, exigences de souveraineté, partenariats locaux, elle risque de produire un effet pervers : connecter le territoire tout en affaiblissant l’écosystème qui l’a rendu possible.
Une question de stratégie nationale
Au fond, le débat autour de Starlink dépasse largement la question de la connectivité. Il interroge la capacité des États africains à intégrer des acteurs globaux tout en préservant leurs intérêts économiques, réglementaires et stratégiques. L’innovation n’est pas une fin en soi. Elle n’a de valeur que si elle s’inscrit dans un projet de développement maîtrisé. À défaut, elle peut devenir un facteur de dépendance et de fragilisation.
Paradoxalement, Starlink peut creuser les inégalités d’accès, bénéficier surtout aux entreprises, ONG, expatriés, zones minières, rester hors de portée des ménages modestes (coût du kit + abonnement), d’où le risque d’une élite hyperconnectée face à une population toujours dépendante de réseaux classiques fragilisés.
L’arrivée de Starlink n’est pas neutre. C’est une opportunité technologique, mais aussi une arme économique, géopolitique et stratégique. Une fois installé, il sera difficile de revenir en arrière avec un verrouillage technologique et une faible transférabilité de compétences. Le Sénégal pourrait ainsi devenir client captif d’une infrastructure qu’il ne maîtrise ni techniquement ni juridiquement.
La vraie question n’est pas : Starlink est-il bon ou mauvais ? Mais : Qui contrôle l’infrastructure, les données et la valeur créée ?
Le Sénégal est aujourd’hui face à un choix structurant : accueillir Starlink comme un partenaire encadré, ou le subir comme un acteur dominant. Toute la différence tient dans la qualité du cadre posé.
5 chiffres clés à retenir
60 %
C’est le taux de pénétration d’Internet au Sénégal en 2025, essentiellement porté par le mobile. Plus de 9 connexions sur 10 passent encore par les réseaux des opérateurs télécoms traditionnels.
63 %
Part de marché d’Orange/Sonatel sur l’Internet au Sénégal, devant Free (environ 23 %) et les autres opérateurs. Un secteur fortement concentré, mais structurant pour l’économie.
6 % du PIB
Contribution estimée du secteur des télécommunications à l’économie sénégalaise, faisant des télécoms l’un des premiers secteurs contributeurs hors hydrocarbures.
22 000 à 30 000 FCFA / mois
Coût moyen de l’abonnement Starlink au Sénégal, auquel s’ajoute un équipement initial de 120 000 à 150 000 FCFA, contre 3 000 à 5 000 FCFA pour un forfait Internet mobile de base.
24 % des localités
Part estimée des localités sénégalaises encore insuffisamment couvertes par les réseaux mobiles, principalement en zones rurales — cœur de la promesse du satellite.
Malick NDAW
Sur le terrain, les besoins sont indéniables. Près de 24 % des localités sénégalaises restent insuffisamment couvertes par les réseaux mobiles, principalement en zones rurales. Malgré les investissements cumulés des opérateurs — estimés à plus de 1 000 milliards FCFA sur la dernière décennie — certaines zones demeurent économiquement peu rentables.
Starlink promet une couverture nationale quasi immédiate, avec des débits annoncés pouvant dépasser 150 à 200 Mbps, là où la 4G rurale peine parfois à atteindre 10 Mbps.
Mais cette performance a un coût.
Au Sénégal, l’abonnement mensuel oscillerait entre 22 000 et 30 000 F CFA (38–52 dollars), avec des équipements vendus entre 117 000 et 146 000 F CFA. Ces tarifs peuvent être compétitifs pour certains segments, mais restent nettement au-dessus de l’offre mobile de base pour les ménages à faibles revenus, surtout dans un environnement où l’accès mobile reste la norme.
À titre de comparaison, le revenu mensuel moyen au Sénégal est inférieur à 150 000 FCFA, et le panier Internet mobile de base coûte entre 3 000 et 5 000 FCFA.
Starlink n’est pas un produit de masse, mais un produit haut de gamme, réservé à des segments solvables.
Des segments vraiment différents ?
L’un des principaux arguments avancés par les partisans de Starlink et même l’Etat, consiste à affirmer que le service satellitaire ne serait pas en concurrence directe avec les opérateurs télécoms traditionnels. Selon cette lecture, Starlink adresserait prioritairement les zones rurales, enclavées ou difficilement couvertes par les réseaux terrestres, là où la fibre optique et la 4G/5G peinent à s’imposer.
Cet argument n’est pas entièrement infondé. D’un point de vue technologique, le satellite ne repose pas sur les mêmes infrastructures que les réseaux terrestres. Et d’un point de vue géographique, l’offre Starlink peut effectivement combler des zones blanches ou mal desservies.
Sauf que, si l’on prend le verre dans son autre moitié, cette analyse devient fragile dès lors que l’on raisonne en termes de marché plutôt qu’en termes de technologie.
Starlink ne vend pas une technologie, il vend un service substituable : l’accès à Internet haut débit. Or, c’est sur ce terrain que le débat sur les “segments différents” devient fragile.
Dans les télécoms, moins de 20 % des clients génèrent plus de 60 % des revenus, notamment : entreprises, ONG, administrations, projets industriels, clientèle résidentielle premium. Le marché des segments à valeur élevée n’est pas isolé du reste de l’économie : les haut revenus, PME et usages intensifs constituent une part structurante des revenus des opérateurs classiques. Les opérateurs traditionnels utilisent ces revenus pour financer l’extension des réseaux, maintenir des tarifs accessibles, couvrir les zones non rentables.
Si Starlink capte ce segment, les opérateurs locaux (déjà soumis à des obligations fiscales, sociales et de couverture universelle) pourraient perdre un segment stratégique de revenu sans compensation, rompant ainsi mécaniquement l’équilibre économique.
Ce n’est pas une concurrence technologique ; c’est une concurrence sur les flux de trésorerie à forte marge. La concurrence n’a pas besoin d’être parfaite pour avoir un impact significatif sur les revenus des opérateurs nationaux.
Starlink, à l’inverse des opérateurs locaux, facture un service transfrontalier, rapatrie l’essentiel de la valeur hors du pays, crée peu d’emplois locaux directs, et n’investit pas dans des infrastructures nationales physiques. À long terme, cela pose une question simple : Qui finance la connectivité du pays si les revenus premium sont externalisés ?
Dans un pays comme le Sénégal où les télécoms constituent une infrastructure critique, cette asymétrie poserait un problème non seulement économique, mais aussi stratégique.
Autrement dit, même si Starlink n’est pas positionné sur le marché de masse des télécoms mobiles, il cible des segments à forte valeur ajoutée, précisément ceux qui contribuent le plus aux revenus des opérateurs locaux.
Qui capte la valeur ?
L’arrivée annoncée de Starlink au Sénégal intervient dans un marché télécom déjà mature, mais sous pression. Le pays affiche un taux de pénétration Internet d’environ 60 %, essentiellement porté par le mobile, dans un contexte où plus de 90 % des connexions Internet passent par les réseaux des opérateurs télécoms traditionnels.
À fin 2025, le marché est dominé par Orange/Sonatel (environ 63 % de parts de marché Internet), suivi de Free (près de 23 %), Expresso et d’opérateurs de niche. Un secteur qui représente plus de 6 % du PIB, génère des centaines de milliards de FCFA de chiffre d’affaires annuel et constitue l’un des premiers contributeurs fiscaux hors hydrocarbures.
C’est dans cet écosystème structuré que s’insère aujourd’hui un acteur satellitaire global.
Par ailleurs, le modèle économique de Starlink repose sur une forte centralisation de la valeur : facturation en devises, faible ancrage local, création limitée d’emplois directs. À l’inverse, les opérateurs nationaux investissent localement, emploient, forment et contribuent au tissu économique. D’où le risque d’extraction de valeur sans redistribution locale.
La dynamique n’est pas propre au Sénégal. Starlink poursuit une expansion agressive en Afrique, avec des services déjà actifs dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest comme le Bénin, le Ghana et le Nigeria, et une poussée vers d’autres marchés planifiés pour 2026.
Cette pression externe pousse les opérateurs traditionnels à réagir : Orange, par exemple, a lancé des services d’Internet par satellite en partenariat avec Eutelsat, y compris au Sénégal, en décembre 2024 afin de conserver sa base clientèle et répondre à la demande dans les zones mal desservies.
L’épisode de 2023 : un rappel à l’ordre juridique
C’est dans ce contexte qu’il faut relire l’épisode de 2023 (lorsque des distributeurs de terminaux ont été arrêtés pour avoir commercialisé Starlink sans autorisation, en vertu du cadre réglementaire sénégalais), souvent présenté à tort comme une hostilité du régulateur à l’innovation. En réalité, l’intervention des autorités sénégalaises reposait sur un fondement juridique clair : la fourniture d’accès à Internet est une activité réglementée, soumise à autorisation préalable.
La commercialisation ou la mise à disposition de services Starlink sans licence constituait donc une infraction au Code des communications électroniques. L’action de l’ARTP ne portait ni sur la technologie satellitaire en tant que telle, ni sur sa pertinence pour le développement, mais sur le respect du cadre légal.
Ce précédent envoie un signal important : au Sénégal, l’innovation ne dispense pas du droit. Et aucune puissance technologique, aussi globale soit-elle, ne peut s’exonérer des règles nationales.
Souveraineté numérique
Au-delà de la concurrence, l’arrivée de Starlink soulève une question plus sensible encore : celle de la souveraineté numérique. C’est l’un des risques les plus sérieux de l’arrivée de Starlink.
Aujourd’hui, plus de 95 % du trafic Internet sénégalais transite par des infrastructures contrôlées localement ou régionalement, les opérateurs sont soumis à des obligations de localisation et de coopération avec les autorités.
Les flux de données transitant par une infrastructure satellitaire contrôlée par une entreprise étrangère, échappent en grande partie au contrôle territorial. Les données, les métadonnées et les communications critiques sont soumises à des juridictions étrangères, avec des implications potentielles en matière de sécurité, de protection des données et de continuité de service.
Starlink est contrôlé par SpaceX, une entreprise américaine soumise au droit américain, aux lois extraterritoriales (Cloud Act, sanctions, injonctions). Les données transitent hors du territoire sénégalais faisant perdre à l’État une partie de sa capacité de contrôle stratégique, ce qui crée une vulnérabilité en cas de tensions géopolitiques ou décisions unilatérales
Pour un État, confier l’infrastructure critique de connectivité à un acteur étranger non souverain est un risque stratégique.
Pour préserver la souveraineté numérique, il est donc essentiel que le cadre d’octroi de licences soit clair et contraignant ; que les obligations fiscales et de couverture soient équivalentes à celles des opérateurs locaux ; que la protection des données soit intégrée à l’autorisation d’exploitation.
Innover sans déséquilibrer
Faut-il pour autant fermer la porte à Starlink ? La réponse est non. Mais l’ouverture ne peut se faire sans conditions. L’enjeu pour le Sénégal n’est pas de choisir entre innovation et régulation, mais de les articuler intelligemment. Une intégration réussie de Starlink suppose une licence claire et transparente, des obligations fiscales équivalentes, une contribution au service universel, des exigences en matière de souveraineté et de sécurité des données, et, idéalement, des partenariats avec l’écosystème local.
Sans cela, l’innovation risque de se transformer en déséquilibre structurel, affaiblissant un secteur déjà sous pression.
Concrètement, les risques sont relatifs à l’érosion des revenus data des opérateurs télécoms, l’affaiblissement de leur capacité d’investissement, la remise en cause des modèles de financement de la couverture nationale.
À terme, cela peut ralentir le déploiement de la fibre et de la 5G, fragiliser les opérateurs les plus endettés et créer une dépendance accrue à un acteur étranger.
L’innovation satellitaire peut être un levier utile pour les zones blanches, pour des usages spécifiques, pour renforcer la résilience du réseau national. Mais sans équité fiscale, obligations de service, exigences de souveraineté, partenariats locaux, elle risque de produire un effet pervers : connecter le territoire tout en affaiblissant l’écosystème qui l’a rendu possible.
Une question de stratégie nationale
Au fond, le débat autour de Starlink dépasse largement la question de la connectivité. Il interroge la capacité des États africains à intégrer des acteurs globaux tout en préservant leurs intérêts économiques, réglementaires et stratégiques. L’innovation n’est pas une fin en soi. Elle n’a de valeur que si elle s’inscrit dans un projet de développement maîtrisé. À défaut, elle peut devenir un facteur de dépendance et de fragilisation.
Paradoxalement, Starlink peut creuser les inégalités d’accès, bénéficier surtout aux entreprises, ONG, expatriés, zones minières, rester hors de portée des ménages modestes (coût du kit + abonnement), d’où le risque d’une élite hyperconnectée face à une population toujours dépendante de réseaux classiques fragilisés.
L’arrivée de Starlink n’est pas neutre. C’est une opportunité technologique, mais aussi une arme économique, géopolitique et stratégique. Une fois installé, il sera difficile de revenir en arrière avec un verrouillage technologique et une faible transférabilité de compétences. Le Sénégal pourrait ainsi devenir client captif d’une infrastructure qu’il ne maîtrise ni techniquement ni juridiquement.
La vraie question n’est pas : Starlink est-il bon ou mauvais ? Mais : Qui contrôle l’infrastructure, les données et la valeur créée ?
Le Sénégal est aujourd’hui face à un choix structurant : accueillir Starlink comme un partenaire encadré, ou le subir comme un acteur dominant. Toute la différence tient dans la qualité du cadre posé.
5 chiffres clés à retenir
60 %
C’est le taux de pénétration d’Internet au Sénégal en 2025, essentiellement porté par le mobile. Plus de 9 connexions sur 10 passent encore par les réseaux des opérateurs télécoms traditionnels.
63 %
Part de marché d’Orange/Sonatel sur l’Internet au Sénégal, devant Free (environ 23 %) et les autres opérateurs. Un secteur fortement concentré, mais structurant pour l’économie.
6 % du PIB
Contribution estimée du secteur des télécommunications à l’économie sénégalaise, faisant des télécoms l’un des premiers secteurs contributeurs hors hydrocarbures.
22 000 à 30 000 FCFA / mois
Coût moyen de l’abonnement Starlink au Sénégal, auquel s’ajoute un équipement initial de 120 000 à 150 000 FCFA, contre 3 000 à 5 000 FCFA pour un forfait Internet mobile de base.
24 % des localités
Part estimée des localités sénégalaises encore insuffisamment couvertes par les réseaux mobiles, principalement en zones rurales — cœur de la promesse du satellite.
Malick NDAW
Source : https://www.lejecos.com/STARLINK-AU-SENEGAL-Une-di...








