Il est vrai que, généralement, les candidats à des postes de direction dans les organisations multilatérales comme l’ONU font l’objet d’un portage par leur pays d’origine qui, en plus d’organiser leurs campagnes, y consacre d'importants moyens. Pour la course au poste de Secrétaire général des Nations unies, la candidature de Macky Sall n'est pas la seule à être « hors sol », comme vous le dites. Celle de Michelle Bachelet a aussi fait l’objet d’un rejet du gouvernement chilien, qui a décidé de retirer son soutien à l’ancienne Haute-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme.
"Le soutien de son pays renforce la légitimité d’un candidat, mais n'est ni nécessaire ni obligatoire pour le cas du Secrétariat général des Nations unies"
L’un dans l’autre, ce sont les divergences et contingences au plan domestique qui ont conduit à ce défaut de soutien du Sénégal et du Chili respectivement à Macky Sall et Michelle Bachelet, qui sont tous deux, par hasard, d’anciens chefs d’État. Nous voyons là un principe élémentaire des relations internationales théorisé par de nombreux chercheurs, comme l’Italien Dario Battistella, auteur de l’ouvrage de référence Théories des relations internationales, qui définit « la politique extérieure comme la continuation de la politique intérieure par d’autres moyens ». Le soutien de son pays renforce la légitimité d’un candidat, mais n'est ni nécessaire ni obligatoire pour le cas du Secrétariat général des Nations unies, contrairement à d’autres organisations comme la présidence de la Commission de l’Union africaine ou de la Cedeao, où l'on doit impérativement être désigné par son pays. Cette situation contraste avec celle d’António Guterres qui, en 2016, bénéficiait du soutien de son pays, de la quasi-totalité de son continent, l’Europe, et aussi de l’Afrique, car le Portugais a longtemps dirigé le Comité Afrique de l’Internationale socialiste.
Le rejet de sa candidature par l'Union Africaine en mars 2026, marqué par l'opposition d'une vingtaine d'États dont le Nigeria, semble briser la règle non écrite du consensus africain. Ce blocage est-il purement lié au manque de soutien de son propre pays, ou traduit-il une volonté de l'Afrique de sanctionner son bilan en matière de droits humains et sa gestion des crises pré-électorales ?
Le principe du consensus africain a été mis en avant dans des institutions supranationales comme l’UA ou les Communautés économiques régionales (CER), à l’image de la Cedeao, pour établir des convergences de vues sur des sujets internationaux ou des candidatures. Mais il n’a pas toujours été respecté. Les pays africains ayant émis des objections sur la candidature du président Macky Sall ont davantage invoqué des questions de forme que de fond. Pour les pays ayant manifesté publiquement ce rejet, le Nigeria ou le Rwanda sont les plus cités. Leurs arguments relèvent plutôt de la démarche.
Pour le Nigeria, géant économique et politique, c’est le principe tacite — bien que non systématique dans l’histoire — de la rotation continentale pour le poste de SG de l’ONU qui a été évoqué. S’agissant du Rwanda, sa posture est compréhensible au vu des inimitiés avec son voisin, le Burundi, qui a porté la candidature de Macky Sall. Parmi la vingtaine d'États opposés à la résolution de l’Union sur cette candidature, aucun, à notre connaissance, n’a motivé sa décision par le manque de soutien du Sénégal ou par la gestion des événements de 2021 et 2023. C’est davantage lié aux contingences des organisations communautaires africaines, souvent marquées par des dissensions entre États membres.
D’un côté, Macky Sall met en avant son carnet d'adresses international (notamment via le Pacte de Paris) et son expérience à la tête de l'UA. De l'autre, l'opposition sénégalaise et certaines ONG pointent du doigt les "crimes de sang" et la dette publique dissimulée. Entre son profil de "diplomate de haut vol" et son image de "président contesté", quel trait de caractère pèsera le plus lourd lors des auditions cette semaine devant les ambassadeurs à New York ?
Le prestige international de Macky Sall est indéniable, mais il faudra voir son poids réel face aux accusations liées aux événements de 2021 et 2023, et surtout face à cette affaire de dette cachée qui a eu un grand retentissement international. Nous sommes depuis longtemps dans l’ère de ce que le chercheur canadien Marshall McLuhan appelle le « village planétaire », où le local influe sur le global et vice versa. Forcément, le passif politique du candidat va peser. Reste à savoir quel sera le poids de ce passif au moment du choix du Conseil de sécurité. Pèsera-t-il moins que le prestige international engrangé durant ses douze années de pouvoir (2012-2024) ?
Ce prestige s’est illustré durant sa présidence de l’Union africaine (2022-2023). Il a obtenu des succès sur des combats majeurs, comme l’intégration de l’Afrique au G20. L’octroi de sièges permanents au Conseil de sécurité avec droit de veto faisait aussi partie de ses priorités. Sur ses relations avec les puissances globales, notamment la Chine — membre permanent du Conseil de sécurité — que je connais bien pour y avoir étudié, il faut admettre que le leadership de Macky Sall a permis au Sénégal d’occuper une place importante dans l’agenda chinois. Durant la décennie 2014-2024, une grande partie des infrastructures routières a été construite via la coopération chinoise. Pour la petite histoire, en 2018, lors de la visite de Xi Jinping à Dakar, un ancien chef d’État ouest-africain s’était offusqué d'être ignoré, estimant que son pays entretenait des relations plus denses avec la Chine. Même la désignation du Sénégal pour le FOCAC en 2021 était à l’actif de son leadership. Sans oublier son rôle au sein du Pacte de Paris pour les Peuples et la Planète (4P). Cependant, tout cela pourrait ne pas suffire : il faudra un savant équilibre entre le local et le global pour l’emporter.
"Dans cette course, aucun des favoris ne fait l’unanimité dans son pays ou son continent. Macky Sall dispose donc de marges de manœuvre pour renverser la vapeur"
« Face à des profils comme Michelle Bachelet (Chili) ou Rafael Grossi (Argentine), qui bénéficient d'une image de neutralité ou d'expertises techniques fortes, quelles sont les chances réelles d'un candidat africain désavoué par une partie de son propre bloc ? Macky Sall dispose-t-il encore d'un levier de négociations pour renverser la vapeur ?
La Chilienne Michelle Bachelet et l’Argentin Rafael Grossi, bien qu’ayant dirigé ou dirigeant encore des institutions onusiennes, ont souvent été accusés de partialité. À la tête du Haut-Commissariat aux droits de l'homme, Michelle Bachelet a subi les vives critiques de la Chine, qui l’accusait d’être un « bras armé » de l’Occident, notamment sur la question du Xinjiang. Quant à Rafael Grossi, à la tête de l'AIEA depuis 2019, il est au cœur du dossier iranien et ses déclarations sont parfois mal perçues par Téhéran. Aucun de ces candidats n'a donc une image totalement consensuelle. Dans cette course, aucun des favoris ne fait l’unanimité dans son pays ou son continent. Macky Sall dispose donc de marges de manœuvre pour renverser la vapeur.
Si sa candidature venait à échouer faute de soutien régional, quelles seraient les conséquences pour l'influence diplomatique de Macky Sall à l'échelle internationale ? Un échec à l'ONU marquerait-il la fin de sa carrière politique globale, ou peut-il encore rebondir dans une autre organisation multilatérale malgré la rupture consommée avec Dakar ?
Au vu de son parcours, un échec au Secrétariat général des Nations unies ne signifiera pas sa retraite internationale. Il sera certainement sollicité ailleurs, d’autant plus qu’il a été l’une des voix les plus audibles sur des enjeux tels que le climat et la transition énergétique. Macky Sall est ce qu’on appelle un « jeune retraité » ; à tout juste soixante ans, il a encore une grande capacité d'action. Sa stature internationale est une réalité, quels que soient les reproches internes. Je suis d’avis qu’il pourra rebondir dans une autre organisation s'il le souhaite, en cas de déconvenue à New York.
Entretien réalisé par Adama Ndiaye








