L’État, par définition, détient le monopole de la contrainte légitime. C’est là une vérité élémentaire, enseignée dès les premiers bancs des facultés de droit et de sciences politiques.
Au Sénégal, pourtant, la réalité offre un spectacle radicalement inverse : celui d’une puissance publique qui brille par son impuissance chronique sur des pans entiers et cruciaux de la vie de la nation. L’ordre, l’autorité et la régulation semblent avoir été bannis du lexique gouvernant, n'apparaissant plus que comme de commodes effets de manche en période de campagne électorale. Résultat ? Les populations se retrouvent cruellement désemparées face à une accumulation de crises quotidiennes que l’État abandonne, tour à tour par faiblesse, par déficit de volonté politique et, disons-le nettement, par lâcheté.
Prenez le secteur de l'immobilier. Malgré les promesses d'encadrement et les grands discours d'autosatisfaction, les autorités assistent, passives, à la loi de la jungle. Dans ce marché anarchique du loyer, ce sont les bailleurs qui dictent leur loi à des locataires étranglés, sans qu'aucune régulation effective ne vienne freiner cette dérive.
Tournez le regard vers nos artères. L’occupation sauvage de l’espace public est devenue la norme. À Colobane, à Petersen, ou au cœur même du Plateau – de la rue Raffenel à la rue Escarfait –, les vendeurs ambulants ont littéralement colonisé le paysage urbain. Dans ces zones de non-droit piétonnier, automobilistes et passants se disputent le moindre centimètre carré dans une cohabitation explosive, générant des voies de fait quotidiennes sous l’œil indifférent des forces de l'ordre.
Cette faillite de l'autorité publique se déploie également dans un autre temple du désordre : le milieu universitaire. L'État manifeste son impuissance, depuis les réformes hasardeuses impulsées sous l'ère Abdoulaye Wade, à trouver une solution pérenne aux effectifs pléthoriques de l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD) et à la lancinante question des bourses. Il en résulte des violences ritualisées dans l'espace universitaire et des drames cycliques qui endeuillent des familles. Par couardise, aucun des gouvernements successifs n'est parvenu à mettre en place les mesures salutaires qui s'imposent pour pacifier et restructurer notre enseignement supérieur.
Mais nous en venons ici au cœur du problème, à savoir l'impuissance la plus dramatique, la plus coupable, disons le mot, la plus criminelle de l'État sénégalais : la question de la protection de la petite enfance, et notamment des enfants les plus vulnérables issus des couches les plus défavorisées.
Sur ce terrain, l'État s'écrase lamentablement face aux veto des corporations et des lobbies dès qu’il s'agit de la mendicité infantile. On s’était pris à espérer qu’après le traumatisme de l’affaire Pierre Robert – ce ressortissant français au cœur d’un réseau pédocriminel exploitant les enfants de la rue –, le gouvernement prendrait enfin à bras-le-corps ce fléau qui devrait faire honte à notre conscience citoyenne. L'espoir a rapidement laissé place au désespoir. Plutôt que de protéger l'enfance vulnérable, les pouvoirs publics ont préféré saturer l'espace politique et concentrer leur énergie sur le durcissement législatif contre l'homosexualité.
L'État s'est manifestement résigné à voir des milliers de pauvres enfants talibés envahir quotidiennement les artères publiques à leurs risques et périls, exposés à tous les prédateurs. De Abdoulaye Wade à Bassirou Diomaye Faye, après quelques promesses de façade, on finit toujours par fermer les yeux. C'est l'un des plus grands penseurs de l'âme humaine, Fiodor Dostoïevski, qui écrivait dans Les Frères Karamazov ces mots qui résonnent comme un terrible réquisitoire contre notre passivité collective : « Si tous doivent souffrir pour acheter par leur souffrance l'harmonie éternelle, quel rapport cela a-t-il avec les enfants ? [...] Cette harmonie ne vaut pas les larmes d'un seul enfant martyr. »
Pourtant, chez nous, les larmes et la détresse de ces enfants sont devenues le prix invisible d'une paix sociale négociée avec des lobbies d'un autre âge.
Le contraste est d'ailleurs saisissant avec ce qui se passe sous d'autres cieux. En France, le meurtre tragique de la jeune Lyhanna, une collégienne de 11 ans enlevée et retrouvée morte dans le Gers, est immédiatement devenu une affaire d'État. Face aux failles pointées dans le suivi judiciaire du suspect, le ministre de la Justice, Gérald Darmanin, paie cher politiquement cette tragédie et doit s’en expliquer devant le Parlement, tandis que l’ensemble de la classe politique et les candidats à la présidentielle saisissent le sujet à bras-le-corps pour imposer des réformes. Quel abîme sépare cette hyper-réactivité de la léthargie sénégalaise ! Chez nous, des milliers d'enfants sont jetés en pâture à la rue sous le regard complice d’une puissance publique démissionnaire. Des sévices et des crimes inouïs sont commis au quotidien contre cette jeunesse vulnérable sans jamais susciter le moindre émoi collectif durable, ni la moindre démission au sommet de l'appareil d'État.
C’est pourtant là , dans l'aptitude à résoudre les équations concrètes du quotidien et à protéger les plus faibles, que se mesure la véritable stature d'un gouvernement. Le Pastef ou la coalition « Diomaye Président », qui a pris ce train de l’impuissance étatique en marche, ne fait guère preuve du volontarisme de rupture tant promis. Deux ans après l'accession au pouvoir du désormais ex-tandem Diomaye-Sonko, son impact sur ces urgences sociales et sur le vécu quotidien reste insignifiant.
Comme le rappelait si justement l'homme d'État français Pierre Mendès-France : « Le courage en politique consiste à dire la vérité et à agir conformément à elle, quelles qu'en soient les conséquences pour soi-même. »
Être courageux en politique, ce n’est pas flatter sa base avec des slogans réchauffés ou faire voter des lois radicales qui semblent consensuelles parce qu'elles sont adoubées par 99,9 % de l'opinion — dans un pays où la ferveur populaire a tout de même poussé une foule à déterrer un cadavre et à procéder à un autodafé sur de simples soupçons d'homosexualité. Le véritable courage politique consiste à assumer l'impopularité, à affronter la fronde et à braver la colère des corporations lorsque le bien public l’exige. C’est accepter de perdre des électeurs pour faire gagner la République et imposer l'ordre de l'État.







