Sa voix vacille lorsqu'elle prononce ces mots. Dans ses bras, son bébé de neuf mois s'agite paisiblement. Il sourit, tend les mains vers sa mère et découvre le monde comme n'importe quel enfant de son âge.
​Pourtant, aux yeux de l'administration sénégalaise, il n'existe toujours pas. Pas d'acte de naissance. Pas d'identité légale. Aucune existence administrative.
​Cette jeune mère, qui a accepté de témoigner sous couvert d'anonymat, retient difficilement ses larmes. Mariée religieusement à un Sénégalais vivant à l'étranger, elle s'est séparée de lui avant que leur union ne soit officialisée par un mariage civil. Quelques mois plus tard, elle met au monde un petit garçon. Depuis leur séparation, le père a coupé tout contact.
​Lorsqu'elle se présente à la mairie pour déclarer son enfant, elle découvre une réalité qu'elle ignorait : sans mariage civil et en l'absence du père, les démarches se transforment en un véritable parcours d'obstacles.
​Aujourd'hui, son fils a neuf mois. À cet âge, il devrait déjà pouvoir être inscrit en crèche, bénéficier de la couverture maladie de sa mère et recevoir des soins sans que chaque consultation ne devienne une source d'angoisse financière. Mais rien de tout cela n'est possible. Administrativement, cet enfant n'existe pas.
​« Mon fils a aujourd'hui neuf mois. Il n'a toujours pas d'acte de naissance. Je ne peux pas l'inscrire à la crèche. Il ne peut pas bénéficier de mon assurance maladie. Quand il est malade, je paie tout moi-même alors qu'il devrait avoir droit à cette couverture », témoigne-t-elle.
​Chaque rendez-vous médical lui rappelle cruellement les conséquences de cette absence de reconnaissance administrative. Le regard baissé, elle poursuit : « Mon fils existe pour moi, mais pas pour l'État. Aujourd'hui, il n'a pratiquement aucun droit parce qu'il n'est pas reconnu officiellement. »
​Plus qu'une simple absence de document, cette invisibilité administrative prive les enfants d'accès aux soins, à la couverture maladie, aux services publics de base, aux examens scolaires et, plus tard, à l'emploi formel ou au droit de vote.
​« Si j'avais su que le mariage civil était indispensable pour faciliter la déclaration de mon enfant, je l'aurais fait malgré toutes les difficultés. Aujourd'hui, je demande aux autorités de mieux informer les familles et de revoir cette législation. Une mère ne devrait pas être empêchée de déclarer son propre enfant lorsque le père est absent », estime-t-elle.
​Sept ans à attendre le droit d'exister
​Son histoire n'est pas un cas isolé. Si ce nourrisson est privé d'existence administrative depuis neuf mois, d'autres enfants portent ce fardeau pendant plusieurs années. À Saint-Louis, le parcours de Coumba Diallo illustre jusqu'où le refus de paternité peut retarder le droit le plus fondamental d'un enfant : celui de posséder une identité.
​Devant le tribunal de grande instance de Saint-Louis, les familles arrivent avec les mêmes chemises cartonnées, les mêmes photocopies froissées et les mêmes attestations administratives. Pour beaucoup, cette audience foraine représente l'ultime espoir de mettre fin à une longue attente.
​Parmi elles, Coumba serre contre elle un dossier qu'elle protège comme un trésor. Depuis sept ans, elle se bat pour obtenir un acte de naissance pour son fils. Durant toutes ces années, l'enfant a grandi sans identité légale, et chaque rentrée scolaire lui rappelait cette absence dommageable.
​Lorsque son nom est appelé, elle se lève avec un mélange d'espoir et d'épuisement : ​"Aujourd'hui, je suis venue pour donner enfin une identité à mon fils. Il a sept ans et, jusqu'à présent, il ne peut pas aller à l'école parce qu'il n'avait pas d'acte de naissance. Son père a toujours refusé de le reconnaître et a disparu de nos vies. Moi, je me suis retrouvée seule face à toutes les démarches. À chaque fois que je voulais déclarer mon enfant, on me demandait le père. Comme il refusait d'assumer ses responsabilités, toutes les portes se refermaient devant nous", confie-t-elle.
​Au fil des ans, les démarches et les refus se sont accumulés. Découragée, elle avait fini par renoncer avant de reprendre son combat à l'approche de la rentrée scolaire.
​"Je n'avais plus le choix. Mon fils doit aller à l'école comme tous les autres enfants. Je suis donc venue le déclarer au nom de mon frère, au nom de ma famille, pour qu'il puisse enfin avoir une identité et commencer une vie normale", explique-t-elle.
​Son témoignage met en lumière la détresse de nombreuses mères confrontées au refus de paternité. L'absence du père ne constitue pas seulement une épreuve affective ou financière : elle prive directement l'enfant d'une identité administrative.
​"Je demande au ministère de la Famille, au ministère de la Femme et à l’État de revoir cette loi. Certains hommes profitent de ces dispositions pour abandonner leurs responsabilités, pendant que les femmes et les enfants en paient le prix. Aucun enfant ne devrait être privé d'identité parce que son père refuse simplement de le reconnaître. Les lois doivent protéger d'abord l'intérêt supérieur de l'enfant", lance-t-elle.
​Au Sénégal, l'article 52 du Code de la famille dispose que le nom du père d'un enfant né hors mariage ne peut être inscrit sur l'acte de naissance que si celui-ci procède lui-même à sa reconnaissance. Par ailleurs, l'article 196 ne permet pas, en principe, d'engager une action en recherche de paternité lorsque cette reconnaissance est refusée. Dans les faits, ces dispositions placent plusieurs mères dans une impasse administrative et privent leurs enfants d'une filiation paternelle légalement établie.
​Lorsque l'audience prend fin, Coumba repart soulagée : "Aujourd'hui, je repars soulagée. Après sept ans d'angoisse, mon fils va enfin avoir des papiers. Il pourra aller à l'école, exister aux yeux de l'État et construire son avenir. C'est un poids immense qui quitte mes épaules."
​Quand un acte de naissance devient le premier diplôme à obtenir
​À quelques mètres de la salle d'audience, une fillette serre contre elle une simple feuille de papier. Pour beaucoup, ce n'est qu'une photocopie. Pour Ngoné Diop, 12 ans, ce document peut décider de toute sa vie.
​La jeune fille vient pourtant de franchir une étape importante de sa scolarité : elle a obtenu le Certificat de fin d'études élémentaires (CFEE). Une fierté pour elle et ses proches, bien qu'une autre épreuve l'attende : obtenir enfin un acte de naissance. Sans ce précieux sésame, son admission en classe de sixième est compromise.
​Devant le tribunal de Saint-Louis, Ngoné affiche un sourire timide, sans parvenir à cacher son inquiétude :
​"J'ai obtenu mon CFEE, mais je n'ai pas d'extrait de naissance. Pour m'inscrire au collège, on me demande ce document. C'est pour cela que je suis venue avec mes parents faire un jugement afin d'obtenir enfin un acte de naissance et pouvoir exister juridiquement comme mes camarades."
​À douze ans, elle ne parle ni de vacances ni de rentrée scolaire. Elle parle d'un document administratif dont dépend tout son avenir.
​L'histoire de Ngoné est loin d'être isolée. À Saint-Louis, M. Thiam, directeur d'école, voit ce scénario se répéter chaque année : des élèves brillants et assidus qui se retrouvent freinés par l'absence d'acte de naissance.
​"Nous découvrons généralement le problème au moment des inscriptions. Ils passent le CFEE, mais une fois l'examen obtenu, les difficultés commencent. Sans extrait de naissance, beaucoup peinent à s'inscrire au collège."
​Les équipes pédagogiques orientent alors les familles vers les audiences foraines ou le tribunal. Mais pour cet enseignant, le constat reste amer :
​"En tant que directeur, j'ai le cœur lourd quand je vois un enfant pénalisé dans sa scolarité simplement parce qu'il n'a jamais été déclaré à sa naissance."
​Selon lui, une administration de proximité, notamment en milieu rural, permettrait d'éviter que tant d'enfants ne soient laissés de côté :
​"Les chefs de village ou les délégués de quartier pourraient jouer un rôle plus important afin qu'aucun enfant ne soit laissé de côté."
​Quatre enfants privés d'école faute d'acte de naissance
​Quelques mètres plus loin, Mary Ka, habitante de Ndiawsir — un village situé à quelques kilomètres de Saint-Louis —, attend elle aussi son tour. Analphabète, elle tient fermement la main de son fils de dix ans. L'enfant observe le va-et-vient devant la salle d'audience sans saisir pourquoi il doit comparaître devant un juge avant même d'avoir franchi le seuil d'une classe.
​Sa mère, elle, mesure toute la pesanteur de ces années perdues :
​"Je suis venue pour faire un jugement afin de pouvoir inscrire mon fils à l'école l'année prochaine. Je ne connais pas les démarches administratives. Je n'ai jamais été à l'école. C'est une voisine qui m'a expliqué les procédures et qui m'a aidée à préparer le dossier", raconte-t-elle.
​Puis elle résume son drame en peu de mots : "J'ai quatre enfants. Aucun n'a d'acte de naissance. Aucun n'a pu aller à l'école. Leur père dit toujours qu'il n'a pas le temps de faire les démarches."
​Derrière ce témoignage se profilent les conséquences de la méconnaissance des procédures, de la précarité et de la résignation. Pour cette mère, l'absence d'état civil n'a pas seulement privé un enfant de son droit à l'éducation : elle a rejeté toute une fratrie en marge de l'institution scolaire.
​Elle poursuit, entre amertume et espoir : "Quand j'ai voulu régulariser leur situation, on m'a demandé de l'argent. Je n'avais pas les moyens."
​Aujourd'hui, elle refuse que son plus jeune fils connaisse le même sort que ses aînés.
​À travers les récits de Ngoné, de Mary Ka et les constats dressés par M. Thiam, une réalité s'impose : pour de nombreux enfants sénégalais, le premier obstacle sur le chemin de l'école n'est ni la distance, ni le coût des fournitures, ni le manque d'enseignants. C'est l'absence d'un document qui aurait dû leur être délivré dès les premiers jours de leur vie.
​À 23 ans, Aguibou attend toujours le droit d'exister
​Dans la salle d'attente du tribunal de Saint-Louis, les enfants constituent la majorité. Accompagnés de leurs parents, ils espèrent obtenir le document qui leur fait défaut depuis leur naissance.
​Pourtant, au milieu d'eux se trouve Aguibou Sow. À 23 ans, son combat ne concerne plus une inscription scolaire. Il est venu chercher la pièce qui lui permettra enfin de solliciter une carte nationale d'identité. Sans acte de naissance, cette démarche demeure impossible, et sans carte d'identité, les portes de la vie active lui restent hermétiquement fermées.
​Depuis plusieurs années, les opportunités professionnelles lui glissent entre les mains pour la même raison. Assis dans la salle d'attente, il raconte avec calme les répercussions de cette invisibilité administrative qui le poursuit depuis sa naissance :
​"Plusieurs occasions de travail m'ont échappé parce que je n'avais pas mes papiers. Je veux intégrer l'armée, mais je ne peux pas réaliser mon rêve parce que je n'ai ni acte de naissance ni carte nationale d'identité. Sans ces papiers, tu n'existes pas. Aujourd'hui, je viens faire un jugement pour obtenir enfin mon extrait de naissance, pouvoir travailler, exercer mon droit de vote et réaliser mon rêve de devenir soldat."
​À 23 ans, Aguibou ne sollicite ni aide financière ni privilège. Il demande simplement une identité légale : le droit de travailler, de voter et de bâtir son avenir.
​Son parcours rappelle que le défaut d'enregistrement à la naissance ne pénalise pas uniquement la petite enfance. Il peut poursuivre un individu pendant des décennies, entravant l'accès aux études, à l'emploi, aux services publics et à l'exercice des droits civiques.
​De l'enfant privé de soins au jeune adulte empêché de travailler, l'ensemble des trajectoires croisées lors de cette enquête illustre une même réalité : une vie entière suspendue à un acte administratif qui aurait dû être délivré dès les premiers jours de l'existence.
​Ces parcours sont loin d'être exceptionnels. Ils traduisent un phénomène de grande ampleur, étayé par les données officielles.







