On attribue à Alexis de Tocqueville cette formule devenue presque proverbiale : « La politique est le cimetière de l’amitié. » À observer l’actualité sénégalaise, on serait tenté d’y ajouter un complément : et le pouvoir en est le fossoyeur le plus zélé.
Pendant longtemps, beaucoup de Sénégalais ont cru qu’Ousmane Sonko et Bassirou Diomaye Faye échappaient à cette règle.
Leur histoire politique semblait différente. Elle s’était construite dans la traversée du désert, les épreuves, les procès, la prison et une même promesse de rupture avec les pratiques anciennes. Leur relation apparaissait moins comme une alliance de circonstance que comme une véritable fraternité politique. C’est précisément pour cette raison que les premiers signes de divergence ont surpris autant qu’ils ont intrigué.
Pourtant, l’histoire politique du Sénégal enseigne que les relations les plus solides résistent rarement à l’épreuve du pouvoir. Avant eux, il y eut les incompréhensions entre Mamadou Dia et Léopold Sédar Senghor. Plus près de nous, les chemins de Abdoulaye Wade et Idrissa Seck se sont brutalement séparés après avoir semblé indissociables. Puis vint la rupture entre Wade et Macky Sall, autre épisode marquant d’une longue série nationale où les héritiers finissent souvent par prendre leurs distances avec leurs mentors.
La récente séquence politique entre Sonko et Diomaye s’inscrit dans cette tradition. D’un côté, un ancien Premier ministre qui revient publiquement sur les coulisses d’une séparation devenue officielle. De l’autre, un chef de l’État qui, lors de la célébration du centenaire du président Wade, choisit de rappeler qu’aucune querelle ne mérite de déchirer le pays et qu’un adversaire peut devenir un partenaire.
Le message est élégant. Il est aussi révélateur. Car en politique, les discours de réconciliation apparaissent souvent lorsque les divergences sont déjà suffisamment profondes pour nécessiter une explication publique.
Au Sénégal, la vérité est que les slogans politiques ont une existence confortable tant qu’ils ne sont pas confrontés aux réalités du pouvoir. Gouverner oblige à arbitrer, à hiérarchiser, à décider. Et chaque décision produit inévitablement des frustrations, y compris parmi ceux qui partageaient hier les mêmes combats. L’un des paradoxes du pouvoir est d’ailleurs celui-ci : il rapproche les ambitions communes lorsqu’il est à conquérir, mais il révèle les différences lorsqu’il s’agit de l’exercer.
Les partisans les plus passionnés cherchent toujours des coupables, des traîtres ou des conspirateurs. Pourtant, la mécanique est souvent plus simple. Deux hommes peuvent partager un même objectif et diverger sur la manière de l’atteindre. Ils peuvent défendre le même projet et finir par incarner des visions différentes de son application. C’est même le destin de nombreuses aventures politiques.
Au fond, la surprise ne réside peut-être pas dans la distance qui semble s’être installée entre Sonko et Diomaye. La véritable surprise est que beaucoup aient cru qu’ils seraient immunisés contre une loi qui, depuis l’indépendance, frappe régulièrement les grandes amitiés politiques sénégalaises.
Car sous nos latitudes, les alliances se construisent autour des idées, des intérêts, des circonstances et parfois des affections sincères. Mais lorsqu’arrive l’heure du pouvoir, ce dernier rappelle toujours qu’il n’a qu’une fidélité : lui-même. Voilà pourquoi les promesses demeurent dans les discours, les slogans dans les meetings, tandis que les réalités du pouvoir écrivent souvent une tout autre histoire.
Et c’est peut-être là , justement, que réside tout le charme — ou toute la cruauté — de notre façon de faire la politique.







