À Kédougou, loin des projecteurs de la capitale, se joue un acte symbolique qui interroge l’essence même de notre nation. L’affaire, rapportée par notre confrère Dialy Ibrahima Diébakhaté sur Seneweb, pourrait paraître anecdotique : une querelle de toponymie. D’un côté, des habitants veulent rebaptiser le quartier Kongori en « Darou Salam », au nom d’une prétendue évolution morale et religieuse. De l’autre, des résistants s’accrochent à ce nom comme à un rempart. Car Kongori n’est pas qu’une étiquette géographique ; c’est un héritage Bassari, une mémoire de terre et de sang que l’on tente d’effacer sous le vernis de la piété.
Cette fracture de Kédougou est le miroir de notre grand malentendu national. Elle révèle l’imposture de ceux qui s’époumonent sur le « patriotisme » et le « souverainisme » tout en piétinant nos racines.
Je vois aujourd'hui deux formes de souverainisme au Sénégal qui, bien que bruyantes, me semblent profondément égarées.
Il y a d'abord le souverainisme du ressentiment, incarné par la figure de Guy Marius Sagna. C’est une posture qui se nourrit d’une francophobie obsessionnelle. Ici, la France n'est plus un partenaire ou un ancien colonisateur dont on se détache, elle devient une entité démoniaque, responsable de tout : de la corruption de nos élites aux bavures policières, jusqu’à nos propres crises de mœurs. C’est un souverainisme qui se définit par ce qu’il déteste, et non par ce qu’il chérit.
Puis, il y a le souverainisme de l'aliénation, plus religieux, radicalement arabisant, dont Cheikh Oumar Diagne est l’un des hérauts. Sous prétexte de « retour aux valeurs », ce courant professe un mépris souverain pour tout ce qui fait le sel de nos traditions négro-africaines. Pour ces « patriotes » d'un genre nouveau, l'authenticité ne se trouve pas dans nos terroirs, mais dans l'importation de codes culturels étrangers.
Regardez nos rues, écoutez nos échanges. Le voile arabe supplante le moussor majestueux de nos mères. La jellaba et l’abaya relèguent au placard le ndokette et la taille basse. On ne dit plus « Ndogu » dans les hôtels, on affiche « Iftar ». Le chaleureux « Dewenati, balma akk » s’efface devant un « Aid Moubarak » sans saveur locale.
Une petite parenthèse me semble ici importante : critiquer cet impérialisme culturel arabe n’est en rien une critique de l’Islam. Le Sénégal a inventé un modèle unique au monde, un islam « négro-africain » d’une élégance absolue. On peut être un fervent musulman, un érudit d'une piété exemplaire, tout en restant ancré dans son identité wolof, mandingue ou sérère. Nos grands soufis ne portaient pas de jellabas saoudiennes pour atteindre la sainteté ; ils portaient le grand boubou, parlaient nos langues et respectaient nos codes.
C’est pourtant le reniement de cet héritage équilibré qui autorise aujourd'hui les dérives les plus baroques. En perdant notre boussole culturelle, nous voyons ces deux courants, pourtant opposés sur le papier, se rejoindre dans une « convergence des luttes » souvent grotesque.Souvenez-vous de l’affaire Rihanna : quand le Frapp et des mouvements comme Jamra ou And Samm Djiko Yi s’unissaient pour interdire l’entrée d’une star de la pop invitée à un sommet sur l’éducation au nom de la lutte contre les Illuminati et les franc-maçons. Une union sacrée dans le ridicule.
Les résistants de Kongori sont les seuls patriotes sincères de cette affaire. Ils refusent l'effacement. Le vrai défi du Sénégal de demain est là : comment être une nation moderne sans être soit une succursale de Paris, soit une province spirituelle de Riyad ou du Caire ?
Ce combat doit commencer à l’école. L’Éducation nationale doit cesser de traiter nos figures historiques comme des curiosités folkloriques. Un roi comme le Buur Sine Coumba Ndoffene Diouf mérite d'être réhabilité. Il n'était pas un « roi animiste » archaïque, mais un rempart de dignité et de souveraineté réelle. Comme le soulignait Maurice Barrès, l’attachement à la terre et aux morts est ce qui cimente un peuple. Pour Senghor, l’enracinement était la condition sine qua non de l’ouverture.
Si nous continuons à laisser l'arabisant effacer le Sénégalais et le ressentiment étouffer la réflexion, nous finirons par devenir des étrangers sur notre propre sol. Les résistants de Kongori nous rappellent une vérité essentielle : on ne construit pas une nation sur la haine de l'autre ou l'oubli de soi, mais sur la fidélité à ses racines.







