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La promesse de l’aube de la tendresse économique


Rédigé le Lundi 21 Octobre 2019 à 23:16 | Lu 93 fois | 0 commentaire(s)



Rupture(s). La brutalité est inhérente au capitalisme, la violence fut consubstantielle du socialisme. D’un côté, la maximisation du profit par le haut de la pyramide au nom de l’« effet de ruissellement » a généré un accroissement des inégalités massif depuis la première révolution industrielle. De l’autre, la collectivisation et l’uniformisation ont tué l’innovation et l’esprit d’entreprendre, créant au passage la terrible Nomenklatura. Or, à l’heure ou de plus en plus d’économistes, à l’instar de Thomas Piketty, appellent à l’instauration d’un « socialisme participatif du XXème siècle », et qu’en même temps se déploie le rouleau compresseur des GAFAM, se pose la question du devenir et de la transformation du lien social. En bref, la « tendresse économique » est-elle une promesse de l’aube ou un horizon possible pour l’humanité ?


La promesse de l’aube de la tendresse économique

En 1896, le monde a raté un virage. Si les réseaux sociaux avaient existé à l'époque, peut-être que le parcours économique de l'humanité en eut été changé à jamais. Après avoir connu la période d'expansion économique la plus rapide de l'histoire entre 1850 et 1880 grâce, notamment, à l'essor des chemins de fer et à sa force de frappe dans la fabrication de l'acier, l'Amérique connait à l'aube du XXème siècle une élection présidentielle déterminante, lors de laquelle deux conceptions du monde s'affrontent.

D'un côté, celui des démocrates, l'on trouve William Jennings Bryan, qui souhaite adjoindre à l'étalon or un autre métal, l'argent, afin de soutenir les travailleurs, sur fond de crise sociale et d'accroissement des inégalités. Bryan est un tribun hors pair, et il sillonne le pays à travers une campagne de proximité facilitée par le maillage ferroviaire. Là où il passe, il réunit des foules immenses acquises au bimétallisme.

Côté républicain, William McKinley est le champion des classes aisées et le défenseur du capital. Il fait campagne avec des moyens sans précédent à une époque où le financement de la politique n'est pas encadré. Il se raconte alors que le seul Rockefeller aurait fait une contribution de plus de 250 000 $, une fortune pour l'époque. Parmi les soutiens de Mc Kinley, l'on compte, outre les grands financiers de Wall Street, le banquier J.P Morgan et la plupart des capitaines d'industrie de la côte ouest des États-Unis et des grandes villes. Ces derniers assurent le service après-vente de la doxa conservatrice en soutenant le fameux « effet de ruissellement » (Trickle Down Effect). En bref, les démocrates promettent une meilleure répartition de la croissance alors insolente de l'Amérique, les républicains mettent en avant une plus grande vitalité de l'économie en conservant un dollar fort.

La suite est évidemment contre-intuitive. Le candidat républicain, pourtant dénué de charisme et faisant campagne "depuis son perron", l'emporte de manière écrasante. Peu avant les années 1900, ce pays qui est en train de devenir la première puissance mondiale vient d'effectuer un choix absolument déterminant, qui conditionne encore la manière dont l'on appréhende la capitalisme 130 ans plus tard.

1896-2019, même combat ?

2019. Le monde n'est pas confronté à un autre problème que celui de 1896, sauf que s'y sont ajoutées des ruptures contemporaines qui rendent les choix à venir encore plus complexes. Si la question de la répartition de la richesse reste au cœur du débat économique actuel, se sont agrégées des thématiques additionnelles issues des évolutions de l'entreprise et des tissus productifs.

Il y a d'abord le chapelet de défis nés de la combinaison de la révolution numérique et de l'intelligence artificielle, qui nous interpelle sur la forme des emplois du futur. Personne ne sait en effet encore avec précision quel sera l'impact réel de la robotisation  sur les emplois faiblement qualifiés. Assistera-t-on, comme l'affirment certain, à la quasi disparition des « cols bleus » au profit d'une nouvelle classe de travailleurs pauvres qui accumuleront les « petits boulots » afin de pouvoir subsister ? Ou bien au contraire, verrons-nous une nouvelle ère de prospérité à travers une abondance d'emplois mieux payés et plus qualifiés ? Personne, à date, ne détient la réponse.

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De plus, au niveau macro-économique, nous entrons également en territoire inconnu. Comme le souligne avec justesse « Le Nouvel Économiste », nous sommes aujourd'hui face à une situation inédite dans laquelle le chômage est très faible dans les pays industrialisés - 3,5% en Amérique - de même que l'inflation et les taux d'intérêt. En clair, si une crise venait à survenir, les banques centrales n'auraient quasiment aucune marge de manœuvre pour articuler une politique de relance à travers un influx monétaire. Nous sommes donc pris au piège de nos propres incohérences.

« Une peine à vivre » des classes salariées

Face à ces défis immenses, d'un point de vue social, comment répondre de manière systémique à cette espèce de « peine à vivre » qui s'est emparée d'une bonne partie des classes salariées, symbolisée par le mouvement des « gilets jaunes »  ? Pour répondre à la pression de plus en plus forte des marchés sur les marges des entreprises et la demande toujours plus accentuée de maximiser les profits, le capitalisme a entamé depuis trente ans une mue profonde des modes de management. L'objectif poursuivi était alors d'optimiser les modes de collaboration dans la production.

Bien sûr, le marché du conseil a rapidement fait de flairer la bonne affaire avec le mal-être en entreprise. Il pensait y apporter un remède miracle avec les « team buildings » et autres séances de coaching d'équipe qui étaient censées se substituer à des relations véritables entre collègues, et à une empathie de la chaîne hiérarchique. Mais l'objectif, in fine, restait toujours d'accroître la rentabilité, la cohésion, voire l'abnégation à l'institution.

Au final, un certain nombre de changements récents ont accru le mal-être en entreprise. Prenons par exemple le règne sans partage des « open-space » en entreprise, qui font l'objet d'une répulsion grandissante, mettant même en échec l'introduction en bourse de la licorne américaine « WeWork », ce qui a fait dire à l'hebdomadaire Challenges que ceci a « mis en lumière les difficultés à adapter la notion de bureau à l'ère du numérique ». En bref, cela fait quarante ans qu'il est demandé aux salariés d'être plus productifs, de travailler dans des espaces plus petits, et de garder le sourire à tout prix.

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Une situation intenable à long terme

Bien entendu, cette situation n'est plus tenable sur le long terme. En désincarnant le tissu économique, la révolution numérique a touché l'une des composantes fondamentales de la nature humaine : le besoin de socialiser et d'entretenir des liens véritables avec d'autres individus, et pas uniquement à travers des écrans interposés.

Malcolm Gladwell, dans son ouvrage « Outliers », avait à cet égard partagé l'exemple d'une communauté emblématique des effets d'un lien social de qualité en s'intéressant à la commune de Roseto, en Pennsylvanie. Tous ses habitants ou presque étaient issus d'un petit village de la banlieue romaine et avaient émigré en Amérique à la fin du XIXème siècle. Dans leur commune d'adoption, ils transposèrent leur mode de vie. Certains chercheurs, lors des années 50, se sont attachés à analyser certains traits remarquables de cette communauté, comme le fait qu'elle comportait un taux de centenaires impressionnants, et que très peu de membres avaient des maladies cardiaques.

Pendant plusieurs dizaines d'années, des études autour de l'alimentation et de la génétique tentèrent d'expliquer le « miracle » de Roseto. Aucune d'entre elles ne fut concluante. Ce n'est qu'en convoquant la sociologie que l'on put enfin comprendre les ressorts de cette singularité. Roseto disposait d'une solidarité sans faille entre ses membres. Les riches redistribuaient aux pauvres, les jeunes prenaient soin des vieux. Personne n'était laissé au bord du chemin. En clair, la santé physique découlait de la santé mentale et la tendresse permet de vivre mieux et plus longtemps.

Des réponses en suspens... mais des réponses quand même

Peut-être est-ce là l'un des enseignements majeurs que nous devrions tirer de cette période d'incertitude que nous traversons. Sans « tendresse », c'est-à-dire sans nourrir de sentiments d'affection pour les autres, le lien économique ne pourra jamais être optimal. Même Bella Hadid , icône des nouvelles stars du numérique de la beauté et du lifestyle, semble en avoir pris conscience, en se livrant sur son état mental, prenant à contre-courant tous les codes des réseaux sociaux.

Car la tendresse économique, c'est d'abord reconstruire le lien social réel, pas celui des hologrammes virtuels que nous nous échinons à construire jour après jour sur les réseaux sociaux. C'est également reconnaître que nous avons plus que jamais besoin de transferts émotionnels et pas uniquement matériels.

Dans ce cadre, une lueur d'espoir vient d'apparaître avec le Nobel d'économie attribué à Esther Duflo, Abijit Banerji et Michael Kremer  pour leurs travaux sur la pauvreté. Dans un monde où le cynisme était en passe de gagner, le cœur l'a peut-être, pour une fois, emporté sur la raison...

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