À mesure que les jours s’égrènent et que l’échéance du 16 juin s’impose désormais comme une évidence immédiate, le Sénégal s’apprête à retrouver la France sur une pelouse de football. Les regards se portent naturellement vers l’avenir mais, à l’approche de ce rendez-vous, un autre souvenir remonte invinciblement à la surface des mémoires, celui du 31 mai 2002. En match d’ouverture de la Coupe du monde, les Lions de la Teranga faisaient vaciller l’une des plus prestigieuses sélections de la planète. Pour toute une génération, cette soirée appartient à ces rares instants qui échappent au temps. Les images demeurent intactes, celles des rues de Dakar baignées de ferveur, des drapeaux qui ondulent jusque tard dans la nuit, des klaxons qui résonnent d’un quartier à l’autre et de ce sentiment diffus qu’un pays tout entier venait de se découvrir capable de déplacer les lignes. Plus qu’un exploit sportif, ce match fut une affirmation. Celle d’un Sénégal jeune, ambitieux et résolu à prendre sa place dans le concert des nations.
24 ans plus tard, le football demeure un langage partagé entre les deux pays. Pourtant, ce qui relie aujourd’hui Paris et Dakar se joue bien au-delà des stades. Investissements, entrepreneuriat, innovation, formation et transition énergétique composent désormais les principaux chapitres d’une relation qui se redessine autour des projets, des talents et de la création de valeur, en écho aux priorités portées par le Sénégal, de la Vision Sénégal 2050 à la préparation des Jeux olympiques de la jeunesse de Dakar 2026.
Un partenariat économique renouvelé au profil de la Vision Sénégal 2050
Cette évolution se lit d’abord dans les échanges commerciaux. Entre 2002 et 2025, le commerce entre la France et le Sénégal a presque doublé, passant de 352 milliards FCFA à 757 milliards FCFA. Si la présence économique française demeure importante au Sénégal, elle s’inscrit désormais dans un paysage plus ouvert, où Dakar diversifie ses partenaires et cherche avant tout à mobiliser des financements alignés sur ses propres priorités : entrepreneuriat, emploi des jeunes, transformation locale, montée en puissance des PME et souveraineté économique.
Or, pour répondre aux défis posés par la Stratégie nationale de Développement 2025-2029 portée par les institutions sénégalaises, les outils français de financement se révèlent efficaces. Le programme PAVIE, coordonné par la Délégation générale à l’entrepreneuriat rapide des femmes et des jeunes avec l’appui de l’AFD, a ainsi permis de financer plus de 24 000 initiatives, de contribuer à la création ou à la consolidation de près de 143 000 emplois, de formaliser 6 300 entreprises et de former 18 000 entrepreneurs, dont une majorité de femmes. Cette logique se retrouve également dans l’appui au financement des PME, à l’image de la garantie ARIZ PRIME accordée par Proparco à Teranga Capital en décembre 2025, pour soutenir un portefeuille d’investissements de près de 2 milliards FCFA destiné aux entreprises sénégalaises.
L’approche « Africa Forward », ou les entrepreneurs au cœur du jeu
Cette relation se nourrit également de rencontres économiques de plus en plus structurantes. Le 8 juillet 2025, Bpifrance organisait à Dakar Inspire & Connect Afrique de l’Ouest, réunissant plus de 1 000 entrepreneurs, investisseurs et décideurs économiques venus d’Afrique et de France. Quelques mois plus tard, le Forum d’affaires Sénégal organisé à Paris par Business France poursuivait cette dynamique, dans un contexte où le Sénégal cherche à attirer des capitaux, des savoir-faire et des partenaires capables de s’inscrire dans son agenda de transformation.
Le sommet Africa Forward, coorganisé par le Kenya et la France les 11 et 12 mai dernier à Nairobi, a également offert une vitrine à cette nouvelle grammaire : moins centrée sur l’aide, davantage sur l’investissement et sur les projets construits avec les acteurs africains. L’événement a donné lieu à l’annonce de plus de 15 000 milliards FCFA d’investissements, majoritairement privés, représentant la création d’environ 250 000 emplois directs en France et sur le continent dans des secteurs stratégiques comme l’IA, la transition énergétique, l’économie maritime ou encore la santé.
Du numérique à l’énergie : les nouveaux terrains de coopération
L’une des différences les plus marquantes entre 2002 et 2026 réside dans la place prise par les secteurs technologiques et industriels. Lors d’Africa Forward en mai 2026, Proparco a annoncé un prêt de 49,2 milliards FCFA au groupe Axian pour soutenir le développement de la fibre optique au Sénégal, un enjeu de connectivité stratégique pour le pays. Eutelsat a pour sa part annoncé un investissement de 49,8 milliards FCFA pour la deuxième phase de son programme Community Wifi, avec notamment une station au sol au Sénégal et l’ambition de fournir une connectivité haut débit à 23 millions de personnes dans 20 pays africains.
Orange prévoit quant à lui la création de 50 nouveaux Orange Digital Centers sur le continent au cours des cinq prochaines années, avec l’ambition de former 1 million d’Africains à l’intelligence artificielle et à la cybersécurité dans 17 pays, dont le Sénégal.
La transition énergétique s’impose également comme un axe majeur, en cohérence avec les priorités nationales sénégalaises en matière de souveraineté énergétique et de développement durable. CME Africa et Vinci Concessions prévoient ainsi un projet de 394 milliards FCFA avec la Senelec associant 100 MW photovoltaïques, 200 MW éoliens et 400 MW de stockage par batteries, afin d’accompagner l’ambition sénégalaise de porter à 40 % la part des énergies renouvelables dans les capacités installées d’ici à 2030.
La jeunesse comme trait d’union
Les enfants qui avaient célébré l’exploit de Séoul sont aujourd’hui étudiants, ingénieurs, développeurs, entrepreneurs ou dirigeants d’entreprise. Cette génération occupe désormais une place de premier plan dans les échanges entre les deux pays. Invité par le patronat français en août 2025, le président Bassirou Diomaye Faye résumait cette ambition en affirmant que « la jeunesse, c’est l’homme du match tout désigné pour gagner le match de l’avenir. » Dans le prolongement de cette vision, le chef de l’État soulignait également que « le Sénégal est prêt non seulement à jouer le match, mais à le gagner avec vous, pour célébrer une victoire commune. »
Cette place accordée aux nouvelles générations trouve également un écho du côté français. Lors d’un échange avec de jeunes entrepreneurs africains organisé dans le cadre d’Africa Forward, Emmanuel Macron leur adressait un message sans détour : « vous, les bâtisseurs d’avenir, c’est vous qui allez bâtir cet avenir. » Quelques instants plus tard, le président français insistait sur l’évolution en cours des relations entre l’Afrique et la France, estimant que « la relation change, et heureusement. […] Il faut les laisser faire.»
Ce « match de l’avenir » se joue déjà sur plusieurs terrains. Celui de la formation, avec une progression de 30 % du nombre d’étudiants sénégalais en France en cinq ans. Celui du sport, aussi, avec les Jeux olympiques de la jeunesse de Dakar 2026, premier événement olympique organisé sur le continent africain, que plusieurs partenaires accompagnent, dont la France à travers plus de 53 milliards FCFA dédiés à la réhabilitation d’infrastructures sportives.
Au-delà du score
Si le souvenir de Séoul demeure aussi vivant, c’est parce qu’il raconte davantage qu’une victoire. Il parle d’élan, de confiance retrouvée et de cette conviction qu’un horizon plus vaste peut toujours s’ouvrir lorsqu’une génération décide d’avancer. Vingt-quatre ans plus tard, cet élan semble avoir quitté les stades pour gagner les incubateurs, les amphithéâtres, les centres de recherche, les entreprises et les grands chantiers qui redessinent les économies de demain. Les visages ont changé, les priorités aussi, mais demeure cette même volonté de construire, d’innover et d’élargir le champ des possibles. Entre la France et le Sénégal, l’histoire qui s’écrit aujourd’hui n’a plus tout à fait les mêmes protagonistes ni les mêmes ressorts. Elle circule à travers les talents, les investissements, les savoirs et les ambitions partagées. À l’heure où les deux sélections s’apprêtent à se retrouver sur la pelouse, c’est peut-être là que réside le véritable héritage de 2002 : transformer un souvenir commun en nouveau terrain de projets, d’opportunités et de dialogue, à partir des priorités portées par le Sénégal et des liens humains qui continuent d’unir les deux pays.
Aicha Fall - Journaliste économique et financière








