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Fonds politiques : entre exigence de transparence et risque d’un affaiblissement de l’État [PAR Ibrahima Baba SALL]


Rédigé le Dimanche 14 Juin 2026 à 15:22 | Lu 60 fois | 0 commentaire(s)




Le débat sur les fonds politiques révèle aujourd’hui une contradiction majeure dans le discours de ceux qui, hier encore, en faisaient un symbole de dérive de l’État et qui, une fois aux responsabilités, semblent découvrir la complexité de l’exercice du pouvoir.

Les fonds politiques ne sont pas un privilège personnel accordé à un dirigeant. Ils constituent un outil républicain permettant au chef de l’État de répondre à des situations qui exigent rapidité, discrétion et efficacité. Dans un pays confronté à des urgences sociales, à des enjeux sécuritaires et à des situations humaines parfois dramatiques, le Président de la République doit disposer d’un instrument lui permettant d’agir sans être prisonnier des lourdeurs administratives.

Le Président de la République est le seul détenteur d’un mandat national direct. Il est le seul à avoir reçu la confiance de l’ensemble des Sénégalais à travers le suffrage universel. C’est donc à lui que revient la responsabilité ultime de protéger les intérêts supérieurs de la Nation. Vouloir remettre en cause les moyens attachés à cette fonction pose une question essentielle : cherche-t-on réellement à renforcer la transparence ou cherche-t-on à affaiblir l’autorité présidentielle ?

La situation devient encore plus surprenante lorsqu’elle concerne l’ancien Premier ministre Ousmane Sonko, devenu aujourd’hui, par la force de sa majorité mécanique, Président de l’Assemblée nationale.

C’est cette majorité politique qui entend encadrer, voire supprimer, ces fonds. Celui qui dénonçait hier leur existence en affirmant qu’ils étaient contraires à ses principes et aux préceptes religieux (haram) et qu’il n’en disposait pas, se retrouve aujourd’hui au centre d’un débat sur des fonds attribués à la Primature. C’est lui-même qui a affirmé, contrairement à ses déclarations antérieures, lors de son dernier passage à l’Assemblée nationale, qu’il disposait de fonds politiques de plus d’un montant d’un milliard sept cent millions ( 1 700 000 000) de F CFA. 

Le paradoxe est saisissant : comment expliquer qu’un mécanisme présenté pendant des années comme inutile ou immoral puisse finalement être accepté lorsqu’il concerne sa propre personne? Comment expliquer également qu’un Premier ministre, qui n’est pas élu directement par le peuple, puisse disposer de moyens comparables à ceux du chef de l’État alors que la justification historique des fonds politiques repose sur la légitimité présidentielle ?

La question n’est donc pas seulement financière. Elle est institutionnelle. Elle touche à l’équilibre des pouvoirs et à la conception même de l’État.

La cohérence démocratique impose aujourd’hui une exigence simple : appliquer les mêmes règles d’évaluation à tous. Ousmane Sonko avait demandé l’évaluation du régime du Président Macky Sall. Aujourd’hui, les Sénégalais sont en droit de demander au Président Bassirou Diomaye Faye d’évaluer également la gestion de la Primature et des différents ministères sous la responsabilité de son Premier ministre.

Cette évaluation doit porter sur l’efficacité de l’action publique, l’utilisation des ressources de l’État, la multiplication des postes administratifs et notamment la pléthore de conseillers à la Primature. Une rupture ne se mesure pas seulement dans les discours, mais dans les pratiques quotidiennes de gouvernance.

Il sera également intéressant, avec le recul, de comparer les deux périodes : les douze années du Président Macky Sall et les deux premières années du pouvoir actuel. Cette comparaison permettra de confronter les promesses aux résultats.

Le discours politique qui consistait à dire « Macky et ses proches ont gaspillé l’argent du Sénégal » pourrait rapidement changer de camp si les Sénégalais constatent que les mêmes critiques peuvent être formulées contre une nouvelle gouvernance qui aurait reproduit certaines pratiques dénoncées hier.

Les Sénégalais attendent aussi des réponses sur les nombreuses accusations portées contre l’ancienne gouvernance. Pendant des années, Ousmane Sonko a construit une partie de son discours politique autour de la dénonciation de la corruption et de la mauvaise gestion. Il a accusé l’ancien régime de tous les maux, notamment sur la question de la dette et des ressources publiques. Aujourd’hui, les affaires soulevées autour de dossiers comme l’ASER, l’ONAS et d’autres secteurs montrent que l’exigence de transparence doit être une règle générale, pas une arme politique utilisée uniquement contre des adversaires.

Gouverner un pays ne consiste pas seulement à dénoncer. Gouverner, c’est décider, construire, rassurer et préserver la confiance des partenaires. Après avoir critiqué pendant des années les institutions financières internationales comme le FMI et la Banque mondiale, Ousmane Sonko découvre la réalité d’un monde interdépendant où un État doit négocier, convaincre et protéger sa crédibilité.

Le Sénégal ne s’est jamais construit dans l’isolement. Son rayonnement international repose sur une tradition de dialogue et d’ouverture héritée de grands dirigeants. Le président Léopold Sédar Senghor a porté la vision de la civilisation de l’universel. Le président Abdoulaye Wade a impulsé une dynamique africaine avec le NEPAD. Le président Macky Sall a renforcé le positionnement du Sénégal dans le multilatéralisme et les grandes institutions internationales.

Cette continuité diplomatique est un acquis national qu’il faut préserver. Le Sénégal est respecté parce qu’il est une terre de paix, de stabilité et de dialogue. Il n’est pas dans son histoire de construire son avenir sur la confrontation permanente, les injures ou la division.

La posture du Président Bassirou Diomaye Faye, qui insiste sur la paix, la cohésion nationale et l’unité du pays, rappelle cette tradition bien sénégalaise.

Au final, « Monsieur le Président de l’Assemblée nationale par usurpation », en attendant la décision du Conseil constitutionnel saisi par des députés de l’opposition sur votre réintégration illégale à l’Assemblée nationale , le débat sur les fonds politiques ne doit pas être réduit à une bataille politicienne. Il doit poser une question fondamentale : veut-on donner à l’État les moyens d’agir efficacement ou transformer les institutions en instruments de règlement de comptes politiques ?

Le Sénégal mérite mieux que des contradictions entre les discours d’hier et les pratiques d’aujourd’hui. Le peuple sénégalais attend des actes, de la cohérence et une gestion qui place réellement l’intérêt national au-dessus des postures politiques.

Ibrahima Baba SALL 

Ancien Premier Vice-président de l’Assemblée nationale 

Maire de Bakel



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